La Famille Pouffard

Madame Pouffard était fort riche, elle portait la toilette la plus coûteuse
qu’on puisse imaginer et n’avait rien trouvé de mieux pour en rehausser l’éclat,
que d’ajouter un de à son nom.

Il ne faisait pas bon oublier, quand on lui écrivait, de mettre Madame de
Pouffard, Châtelaine au château des Hulottes.

Ce de et ce mot châtelaine la faisaient rougir de plaisir chaque fois qu’on les
lui adressait, et de colère chaque fois qu’on osait les oublier.

Quand à Monsieur de Pouffard, plus avisé encore que sa femme, il avait eu l’idée
d’acheter des titres de noblesse.

Les habitants des Hulottes devinrent donc Monsieur le marquis et Madame la
marquise de Pouffard.

Ils se firent peindre des armoiries par un artiste, qui se moquait d’eux, et
achetèrent chez des antiquaires une foule de choses qui composèrent le musée de
leurs ancêtres.

Les armoiries portaient un chardon d’azur sur champ de gueules, autrement dit un
chardon bleu sur fond rouge. Les supports avaient de si longues oreilles, tout
lions qu’ils étaient, qu’on voyait l’âne sous la crinière des fauves.

« Ce sont des lions d’Arcadie, » avait dit en riant le peintre; et comme
Monsieur le marquis de Pouffard voulait le payer généreusement, il s’excusa, en
disant qu’il avait été trop heureux de rendre service à un aussi éminent
personnage. En vérité, c’est qu’il voulait bien se moquer de lui, mais qu’il ne
voulait pas le voler, ce qui en effet eût été fort différent.

Le complaisant peintre s’offrit en outre à peindre partout les armoiries de
Monsieur le marquis, ce qu’il fit consciencieusement depuis le dessus de la
porte du château jusqu’à celui de la cabane aux lapins.

Monsieur le marquis et Madame la marquise rayonnaient.

Quant aux armures et autres objets de ses ancêtres achetés chez les antiquaires,
c’était bien autre chose; il y avait de tout.

Une longue broche lui avait été vendue pour une épée antique, elle avait,
disait-il, appartenu au plus vaillant de ses ancêtres.

Il avait de vieilles croûtes, peintes à l’huile vers la fin du 16e siècle, et
qu’il disait être les portraits de ses arrière-grand’mères faits au temps des
croisades. Or, à cette époque, Jean de Bruges, qui inventa la peinture à l’huile
au 16ème siècle, était loin d’exister1.

Mais peu importait à nos personnages, pourvu 1 D’autres attribuent l’invention
de la peinture à l’huile non seulement à Jean Eyck ou Van Eyck, dit Jean de
Bruges, mais encore à son frère Hubert. Un tableau fort remarquable de Jean se
trouve dans une chapelle de l’église de Saint-Bavoc, à Gand (Belgique). Ce
tableau, parfaitement conservé, est d’une fraîcheur de coloris extraordinaire.
Il représenta l’agneau céleste entouré d’anges et adoré par tous les saints de
l’Ancien et du Nouveau Testament, etc. Ce tableau, en trois parties, est formé
d’un fond recouvert de deux volets.

Ces deux peintres sont nés à Macseyk, près de Maestricht.

qu’ils eussent des ancêtres!
Mademoiselle Euphrosine Pouffard mérite une attention toute particulière.
C’était une grande niaise, vaniteuse comme un paon, et bête comme une oie.

Elle croyait se rendre fort intéressante en respirant à chaque instant des
parfums ou des fleurs, et se chargeait à la fois de tout ce qu’elle possédait de
bijoux, si bien qu’elle avait quelquefois trois ou quatre bagues à chaque doigt,
on lui avait vu jusqu’à deux paires de boucles d’oreilles, et quant aux
colliers, il n’était pas rare de lui en voir tant que son cou en pouvait porter.

Le baudet porteur de reliques, dont parle Lafontaine, ne marchait pas avec plus
de majesté que Mademoiselle Euphrosine de Pouffard.

Depuis six mois que la respectable famille habitait le château des Hulottes,
personne dans tout le pays n’avait encore été trouvé digne de lui composer une
société.

Les habitants du village avaient bien quelques relations avec Jean, le valet de
chambre de Monsieur, et avec Mme Brindavoine, la femme de chambre de Madame;
mais les domestiques étaient aussi imbéciles que leurs maîtres, et la curiosité
des paysans n’avait pas eu d’autre satisfaction que de savoir ceci -qu’à la
grande surprise de Jean, Monsieur n’avait eu rien de changé dans sa personne, le
jour où il était devenu marquis!
Pour Mademoiselle Sylvie, la femme de chambre de Mademoiselle, elle était trop
délicate pour causer jamais avec les gens du commun.

Le reste de la maison ne s’occupait absolument que de boire, manger et dormir;
ce qu’ils appelaient mener la vie de château.

Il ne manquait plus pour compléter la maison de Pouffard, qu’une institutrice
pour Mademoiselle Euphrosine.

On fit venir de Paris une jeune orpheline qui avait passé d’une manière assez
brillante ses examens dans l’année.

Rose André était intelligente, dévouée, fière et ferme; elle n’eut donc pas de
peine à juger chez qui elle était tombée et encore moins à prendre son parti.

Comme elle ne reculait jamais devant les difficultés, quand il y avait du bien à
faire, elle résolut d’arracher Euphrosine à l’imbécillité, et peut-être de
diminuer celle de ses parents; bien résolue du reste, en cas de non réussite, à
reprendre le chemin de Paris où elle serait plus utile dans l’éducation publique
qu’elle ne pouvait l’être là, dans l’éducation particulière.

L’entreprise était hasardeuse. C’était le cas de commencer de suite, afin de ne
pas perdre de temps.

Il fallait faire naître ou saisir l’occasion de les désabuser et de les dégoûter
par quelque expérience amère de leurs préjugés.

C’est le moyen qu’on emploie pour les petis enfants.

« L’eau mouille, leur dit-on; le feu brûle; » et on trempe leur petite main dans
l’eau froide, ou on l’approche de la chaleur.

On aurait pu dire à la famille Pouffard : la vanité expose à bien des ridicules.

L’occasion ne se fit pas attendre.

Rose André avait reçu d’une de ses élèves de Paris une lettre charmante.

Elle la laissa traîner à dessein. L’enfant n’avait pas dix ans.

Elle racontait, avec la naïveté de la première jeunesse, mais aussi avec une
raison déjà forte, sa vie d’études et sa franche gaieté.

Madame de Pouffard, curieuse à merveille, ramassa la lettre, la lut et demanda à
Rose quand elle pensait que sa fille en pourrait écrire autant.

« Je ne sais, Madame, dit-elle, puisque vous m’avez bien recommandé de ne la
faire travailler que quand elle le voudrait.

-Et quel âge a votre élève?
-Dix ans, Madame!
-C’est sans doute, dit Madame de Pouffard, quelque fille de la haute noblesse?
-Son père est tout simplement serrurier, répondit Rose. » Madame de Pouffard
s’enfuit en fermant la porte avec violence.

Lorsque sa première colère fut calmée, elle appela Euphrosine et lui dit : « Mon
cher trésor, tu devrais un peu travailler; il y a des filles d’ouvriers qui sont
plus avancées que toi. » C’était la première fois qu’elle lui parlait de
travail; Euphrosine regarda sa mère avec étonnement.

« Travailler, dit-elle, est-ce que je n’ai pas une maîtresse pour m’apprendre
tout cela! » Madame de Pouffard, toute sotte qu’elle était, sentit bien qu’avec
un pareil raisonnement sa fille ne ferait pas grands progrès : mais elle crut
l’avoir assez moralisée ce jour-là, et elle pensait vaguement qu’à force de
tourmenter Rose André celle-ci inventerait quelque moyen pour que la science
vint tout de suite.

Euphrosine méritait bien qu’on fit cela pour elle.

Pendant plusieurs jours, la marquise de Pouffard parla des découvertes
prodigieuses qu’on avait faites et qu’on faisait encore; elle confondit la
vapeur avec l’électricité : attribua l’imprimerie à Christophe Colomb; la
découverte de l’Amérique à Gutenberg, mais cette éloquence fut perdue, Rose
ayant dit froidement que toutes ces choses avaient été trouvées justement par
leur probabilité presque incontestable, tandis que d’autres étaient tout d’abord
trouvées impossibles par le bon sens.

Madame de Pouffard peu satisfaite, se plongea dans la lecture d’un journal de
modes qu’elle aimait beaucoup (La Feuille des Grâces).

Monsieur de Pouffard reprit l’examen de ses propriétés, dont il avait fait faire
les plans soigneusement coloriés.

Rose reprit un ouvrage d’éducation, auquel elle travaillait, après avoir prévenu
Mademoiselle Euphrosine que cet ouvrage l’amuserait peut-être et qu’elle lui en
expliquerait les premières pages avec plaisir, lorsqu’elle voudrait travailler.

« Je disais à mes élèves de Paris, continua-t- elle, de manière à être entendue
de Madame Pouffard, que l’étude est obligatoire comme l’honnêteté; c’est
pourquoi, grâce à leur bonne volonté, elles s’instruisaient assez rapidement. »
Puis elle ajouta d’un ton plus ferme : « S’il en eût été autrement, je n’aurais
pas dû m’occuper d’elles davantage. » Euphrosine continua d’enfiler des perles
de verre, et Madame Pouffard s’embrouilla dans les phrases de la Feuille des
Grâces, ce qui fut cause qu’ayant lu : on orne les coiffures de quelques gerbes
folles! au lieu de herbes folles, la châtelaine des Hulottes se fit faire, pour
le dimanche suivant, six grosses gerbes artificielles dont elle orna son
chapeau.

Cependant elle commençait à se demander quand il conviendrait à Euphrosine de
travailler et à s’impatienter beaucoup contre Rose André.

Celle-ci, ayant prévenu son élève, que si dans huit jours elle n’était pas
décidée à travailler, il serait de son devoir d’aller retrouver celles à qui son
aide serait plus utile, se rendit auprès de Madame de Pouffard et lui dit que
cette décision n’était point une menace pour obliger l’enfant à l’étude, mais un
parti-pris irrévocable.

Elle termina en conseillant à Madame la marquise de prendre pour Euphrosine une
institutrice fort âgée, ayant besoin de repos; car toutes celles qui aiment la
vie active ne pourraient s’accoutumer à une élève dont la principale occupation
est d’enfiler des perles.

Madame de Pouffard, suffoquée d’étonnement et de colère, répondit qu’elle allait
réfléchir, et, comme à son ordinaire, sortit en fermant la porte avec fracas.

C’était son argument le plus fort.

Le marquis de Pouffard, interrogé, répondit que dans toutes les grandes
familles, l’éducation des filles regardait la mère : qu’il n’avait donc pas à
s’en occuper.

Et pour se soustraire aux importunités de Madame son épouse, il prit son fusil
et s’en alla chasser dans ses terres.

Le marquis de Pouffard visait assez bien; il aimait à tirer l’oiseau qui vole
avide d’espace pour ses ailes : peu lui importait les gémissements du nid.

Bien des gens ne comprennent pas, et ils ont raison, que le plomb serve à autre
chose qu’à détruire des animaux malfaisants.

Le marquis de Pouffard avait autre chose à penser. Il commençait à s’ennuyer de
la solitude et méditait des fêtes et des chasses qui fissent parler de lui fort
longtemps dans tout le pays.

En effet, on ne devait pas l’oublier, car on en rit encore. Le marquis fit donc
prendre de nouvelles informations; et ayant acquis la certitude que lui seul
était titré dans la contrée, il résolut de choisir le meilleur de ce fretin et
de lancer des invitations dans le grand monde de Paris.

C’était justement l’automne, saison des chasses; on devait pendant huit jours
explorer ses bois, et tous les soirs on s’amuserait au château, où la table
devait être servie somptueusement.

On demanda à Rose André le délai de la fête et l’occasion lui parut favorable
pour qu’Euphrosine changeât de conduite ou qu’elle l’abandonnât.

Ces choses bien arrêtées, on s’occupa des invitations.

Dans le pays elles furent clairsemées, encore les invites ne purent-ils venir
tous, ayant autre chose à faire, et puis quelques erreurs eurent lieu.

Ainsi, sur l’invitation du médecin, comme il n’y avait aucune indication que ce
fût le père ou le fils, et que ce dernier venait également d’être reçu docteur;
ce fut lui qui céda à la curiosité de voir les habitants du château.

C’était un jeune homme qui travaillait de toutes ses forces, mais qui riait de
même : mauvaise chance pour le marquis et sa famille.

Ce jeune homme se nommait Paul Martin.

Devinant bien que l’invitation pouvait bien avoir été adressée à son père, il
eut l’idée d’y faire joindre d’autres erreurs semblables.

C’était facile; le fils du juge de paix, le frère du maître d’école et deux ou
trois jeunes gens se trouvèrent ainsi substitués à leurs parents.

Pendant que Paul Martin dirigeait ce complot, les invitations de Paris allaient
leur chemin.

On consulta Rose, mais en fait de gens du grand monde elle ne put guère
qu’indiquer les noms. Ce fut bien autre chose quand il fut question de composer
une société à Mademoiselle Euphrosine.

Bien peu d’enfants étaient titrées parmi celles que connaissait Rose.

Madame de Pouffard qui était fort curieuse, voulut bien faire une exception en
faveur de Céline, la petite fille à la lettre, mais les compagnes d’Euphrosine
ne se trouvèrent en tout qu’au nombre de quatre ou cinq.

Le grand jour arriva.

La famille de Pouffard n’ayant guère songé que les enfants ne voyagent pas
seuls, avait oublié d’arranger les choses en conséquence. Toutes les petites
invitées restèrent donc chez elles.

Céline seule ayant été expressément demandée par Rose, fut amenée par sa mère et
remise entre les mains de l’institutrice. La mère de Céline avait deviné un
petit service à rendre et n’avait pas voulu le refuser.

La marquise de Pouffard fut un peu mortifiée de l’absence des petites filles et
du départ de la mère de Céline : mais elle pensa n’avoir point commis d’autres
bévues. Elle avait eu la chance que sa société à elle, Mesdemoiselles de la
Truffardière et Mesdames Piquador de Bêtenville, n’ayant jamais rien à faire,
vinrent voir ce que c’était que cette invitation qui leur tombait du château des
Hulottes.

On avait appris, le matin, que le médecin avait une fille de onze ans, Noémi
Martin; Rose rédigea donc, au nom de son élève, une jolie petite lettre pour lui
expliquer qu’au moment même on venait d’apprendre l’arrivée pour les vacances,
de la petite voisine, et qu’on la priait instamment de venir avec Madame Martin.

Puisqu’on invitait Paul et Noémi, il devenait d’autant plus clair que le
châtelin des Hulottes organisait des parties de vacances pour quelque fils ou
neveu en même temps que pour sa fille.

« Nous allons bien nous amuser et nous rirons joliment, dit le grand rieur de
Paul, en prenant par la main sa grosse petite soeur. » Grand fut le
désappointement de Monsieur le marquis, quand Paul et ses amis, munis de leurs
invitations, se présentèrent avec Noémi, coiffée de son grand chapeau de paille
à couronne de coquelicots et vêtue de sa plus fraîche robe de mousseline.

Madame Martin avait été négligée, comme trop provinciale ainsi que les autres
dames du pays, et elles étaient un peu les complices de leurs fils.

Paul et ses amis n’étaient guère des compagnons à offrir à Messieurs Ganachon de
Volembois et Pompilius d’Écorchoison; mais la bévue était commise, il fallait la
boire.

Ces messieurs furent invités pour commencer la journée, à passer dans la salle
des ancêtres : c’est ainsi qu’on nommait le musée.

Pendant ce temps, Mesdames de la Truffardière et de Bêtenville avaient suivi la
marquise au salon où elle leur faisait admirer les incrustations du piano, la
dorure des cadres et une foule d’autres belles choses.

D’autres se seraient ennuyées à mourir; mais Mesdames de la Truffardière et de
Bêtenville savaient qu’elles trônaient dans un château, elles n’avaient pas
encore eu le temps de s’apercevoir d’autre chose.

Rose André avait emmené au jardin Céline, Noémi et Euphrosine.

Cette dernière, en dépit de sa bêtise, s’amusait presque de la gaieté de ses
deux compagnes, car les deux enfants avaient de suite été fort camarades. Elles
entraînaient dans la joie franche de la conversation Euphrosine, quoiqu’elle fût
toute étourdie d’entendre d’autres discours que ceux de sa mère et de Sylvie.

Cette première heure était le commencement d’un triomphe.

Le dîner arriva, les mets étaient entassés avec une telle profusion qu’il y eut
pour quatre heures à les voir défiler et absorber en partie.

Les jeunes gens eurent un peu pitié des maîtres de la maison et causèrent de
manière à ce qu’ils crurent eux-mêmes être aimables; messieurs Ganachon de
Volembois et Pompilius d’Écorchoison mangèrent beaucoup.

Mesdames de la Truffardière et de Bêtenville minaudaient en compagnie de la
marquise, et jouaient avec des bouquets des champs en récitant de doucereuses
pièces de vers sur les fleurs et la beauté.

Lors même qu’elles eussent été belles, leur bêtise les eût défigurées, et, en
fait de comparaisons avec les fleurs, il vaut mieux ressembler à quelque chose
de moins fragile et de plus intelligent.

Les petites filles, placées près de Rose, faisaient le moins de bruit possible
pour ne gêner personne. Quant à Euphrosine, n’ayant point la coutume de
s’occuper des autres, elle tenait largement sa place, quoique Rose l’avertit de
temps à autre.

Un de ses traits d’esprits les plus marquants, mais qui fit rougir ses parents
jusqu’au blanc des yeux, suivant la remarque de M. Ganachon de Volembois, fut
celui-ci : -« Tiens!… papa, je croyais que d’être princesse ça s’achetait
comme tu as fait pour devenir marquis! mais que ça coûtait plus cher! » Rose
sentit qu’il n’y avait qu’à la laisser aller pour faire changer l’opinion de ses
parents sur l’éducation.

Un silence assez embarrassé suivit cette sortie.

On venait justement de parler des croisades, et M.

le marquis avait raconté comme quoi son aïeul, Stanislas de Pouffard, y avait
reçu la croix de Saint-Louis des mains mêmes de Charlemagne, récit qui avait
occasionné une vive sensation à tout le monde. Certes, il y avait de quoi!
Monsieur de Pouffard, satisfait de l’effet qu’il produisait, ajoutait comme
quoi, son arrière- grand’mère, Hémiltrude de Paillenval, dame d’honneur
d’Isabeau de Bavière, avait mérité la confiance et l’estime toute particulière
de cette vertueuse princesse, lorsqu’elle fut régente de son fils Louis IX. -Et
ce renversement monstrueux d’histoire faisait ouvrir à Céline et à Noémi des
yeux immenses, tandis qu’une épouvantable envie de rire tordait toutes les
bouches. La souffrance du pauvre marquis, après la sortie de sa fille, réprima
l’hilarité générale.

On trouva moyen de changer la conversation.

Mais Mademoiselle Euphrosine n’était pas accoutumée à ce que ses questions
restassent sans réponse, elle ne se découragea pas et reprit en criant plus fort
: « Pourquoi que tu ne me réponds pas? si ça s’achète, je veux que tu me fasses
princesse pour ma fête. Dis, papa, tu m’as bien acheté les diamants de ma
grand’mère; tu sais que tu disais : « il faut que ça paraisse monté vieux! » Le
marquis et sa femme devenaient fous!
Il y avait encore huit jours et c’était le premier!
On eut tout à fait pitié d’eux et quelqu’un trouva moyen d’insinuer, pour faire
cesser les importunités d’Euphrosine, qu’on voyait du jardin tous les paysans du
village revenir de la foire, ce qui était fort curieux à cause de la variété de
marchandises qu’ils ramenaient avec eux.

Rose et les deux petites filles entraînèrent Euphrosine.

Là, on voulut lui faire comprendre que ses parents devaient avoir une raison
pour ne pas lui répondre, et qu’il fallait les laisser tranquilles et que, du
reste, il était impossible de lui acheter un titre de princesse. Mais nul
raisonnement n’eut d’empire sur elle, il fallut changer, par surprise, le cours
de ses idées en lui faisant admirer la course folle du grand Mathieu, qui,
voulant conduire son porc par une corde attachée à la patte, se trouvait plutôt
entraîné lui-même.

Heureusement, pour ses parents, Euphrosine fut distraite.

Quand les jeunes filles rentrèrent au salon, Mesdames de Bêtenville, de Pouffard
et de la Truffardière jouaient aux jeux innocents.

Tous les messieurs étaient à la chasse.

Les jeunes gens commençaient à trouver que tout ce qui souffre, même d’une
manière ridicule, ne peut plus faire rire. Paul et ses amis ne s’amusaient pas
du tout et se promettaient bien de trouver des prétextes, fort polis, pour ne
pas revenir le lendemain.

L’un devait être appelé près d’un malade.

L’autre, éprouver une maladie subite.

Un troisième, être obligé, bien à regret, d’entreprendre un voyage.

Il devait en être autrement.

Au salon, lorsque les jeux innocents furent épuisés, que ces dames eurent assez
minaudé sur la sellette, assez fait semblant de se tromper pour faire l’enfant,
en jouant à pigeon-vole et au corbillon, on parla littérature.

Décidément Madame de Pouffard était en veine, ses invitées étaient aussi des
abonnées de la Feuille des Grâces.

On loua la manière charmante dont le journal portait son nom.

Rien en effet n’était plus gracieux et plus frais.

Jusqu’à la vignette du titre, laquelle représentait une guirlande de camélias
roses; jusqu’au feuilleton, toujours entouré d’une vignette délicate et qu’il
était défendu de signer autrement que du nom d’une des trois grâces, Aglaé,
Chloé, Euphrosine.

Euphrosine, nom chéri, si joliment porté par Mademoiselle Pouffard.

Madame de la Truffardière, qui passait pour un esprit profond, insinua bien
qu’elle lisait quelquefois aussi le « Papillon d’Or, l’Oiseau- Mouche, le Nuage,
» et une foule d’autres belles productions. Mais on déclara, à l’unanimité,
qu’après avoir bien jugé, c’était la Feuille des Grâces qui l’emportait.

L’une de ces dames récita alors de sa voix la plus flûtée la dernière pièce de
vers du journal, c’était : « la Chenille harmonieuse. » Comment l’auteur avait-
il fait pour rendre une chenille harmonieuse!
C’est ce dont je me garderais bien de m’occuper; tout ce qu’on a pu savoir,
c’est que le premier vers était : « Magnifique chenille, écoute mes accents. »
L’auteur se nommait Hyacinthe d’Hélicon.

Après tout, il lui était bien permis de dédier ses oeuvres aux chenilles tout
comme à d’autres, et il ne manquait pas d’admirateurs.

Après la littérature on parla musique : toutes trois s’accordaient à adorer le
piano, quant au violon, cela leur donnait des attaques de nerfs; le violoncelle,
il n’en fallait pas parler; l’orgue leur faisait mal à la tête; mais le
flageolet par exemple, voilà un bel instrument!
Le choix de la musique leur était indifférent pourvu que cela fît du bruit ou
des roucoulements; cependant elles n’aimaient pas les maîtres allemands.
Quelques vieux airs de Jadin, qu’elles avaient entendus, leurs semblaient
préférables à tout Weber, Meyerbeer, etc., elles espéraient que ce joli genre
reviendrait. Elles ne comprenaient rien à Wagner, mais elles le détestaient
d’instinct, parce qu’il y a toute une création échevelée, rapide, inouïe, jetée
à pleines mains dans ses notes, et qu’elles aimaient ce qui est vide.

En peinture, elles se demandaient comment on peut regarder d’autres tableaux que
ceux de Boucher et si les belles choses qu’on voit sur les vieux éventails ne
valent pas bien les grands vilaines toiles toutes pleines d’ombre qui
impressionnent leurs nerfs délicats.

À les entendre raisonner ainsi, il y avait de quoi leur jeter à la tête tous les
cadres dorés, et le piano par dessus le marché; mais cela ne leur aurait pas
donné plus de sentiment, et ce n’était pas leur faute si la sotte éducation
qu’elles avaient reçue les avaient empêchées de se développer.

Tout à coup Madame de Pouffard s’avisa de faire mettre Rose André au piano; il
allait sans dire qu’il ne fallait jouer que des polkas, des mazurkas, quelques
schottichs, une valse qu’elle avait commencée leur faisait, disaient-elles,
tourner la tête.

Comme on ne doit pas jeter les gens par la fenêtre, même lorsqu’ils sont de ce
genre-là, Rose André continua résolûment son supplice pendant près de deux
heures.

Lasse, elle s’avisa de leur jouer ses impressions. Il y avait des cadences
ironiques, des roulements gros de colère, des notes frappées tout à coup, comme
si l’harmonie indiquée eût voulu briser l’instrument; des suites d’accords qui
étaient des menaces.

Ces dames trouvèrent tout cela ravissant, surtout les cadences et les trilles
qui leur riaient au nez.

Madame de la Truffardière demanda si les petites étaient musiciennes.

Céline était déjà assez forte, Noémi, quoique beaucoup moins, pouvait s’en tirer
aussi.

Autre désappointement pour Euphrosine que la vanité punissait, en ce moment, de
la paresse.

Comprenant qu’elle avait assez souffert pour réfléchir un peu aux conséquences
de sa fainéantise, Rose proposa aux enfants de chanter ensemble les rondes
qu’elles savaient, pendant qu’elle les accompagnerait au piano.

Cela eût amusé tout le monde.

Elle était loin de supposer qu’Euphrosine ne savait pas même une ronde!
C’était vrai pourtant; Mademoiselle de Pouffard avait passé sa vie se dorlottant
dans sa riche oisiveté, comme un lézard au soleil.

Que savait-elle? ni travailler, ni jouer, ni penser! rien!
Le soir était venu; les chasseurs rentrèrent, ayant plutôt exploré les environs
comme sites que poursuivi les pauvres bêtes, au grand regret de Monsieur le
marquis de Pouffard, qui tirait bien, et de Messieurs Ganachon de Volembois et
Pompilius d’Écorchoison, qui, heureusement, tiraient mal.

Quoique n’ayant pu exercer son adresse, devant ses hôtes, le marquis était
radieux.

C’est qu’il avait rencontré dans le grand chemin du bois, un prince, un
véritable prince voyageant incognito et l’amenait au château. Le prince avait
bien voulu consentir à y passer quelques jours, malgré les nombreuses
occupations qui l’appelaient à Paris.

C’était un prince russe, il se nommait Oscar, duc de Sadoga, et, ne devant
passer que peu de temps en France, il tenait à remporter complets d’immenses
travaux littéraires et scientifiques pour lesquels il devait s’entendre avec
quantité d’auteurs et de savants.

Le prince Oscar, duc de Sadoga, était déjà d’un certain âge; il avait le front
chauve, des yeux gris fort intelligents, mais jetant un singulier éclat, au lieu
d’y lire la pensée on voyait une lueur qui brillait beaucoup, voilà tout.

Ses manières étaient aisées et polies; son costume, négligé, comme on pouvait
l’attendre de quelqu’un qui voyage pour la première fois sans suite. Ses
vêtements étaient irréprochables; mais la chaussure laissait beaucoup à désirer.

Cela ne laissait pas que d’affliger le marquis qui aimait beaucoup les princes!
mais le moyen d’offrir une paire de bottes à un aussi haut personnage!
Le marquis espéra qu’une bonne inspiration lui viendrait, et en attendant il
présenta son hôte à Madame de Pouffard, qui faillit tomber à la renverse.

Paul et ses amis riaient, cette fois, de tout leur coeur : ils ne parlaient plus
d’envoyer leurs excuses le lendemain.

Messieurs Ganachon de Volembois et Pompilius d’Écorchoison rivalisaient de zèle
près du prince.

Mesdames de Bêtenville et de la Truffardière grimaçaient leurs plus aimables
sourires.

Rose André, Noémi et Céline, trouvaient que le duc Oscar de Sadoga, avait
suffisamment l’air d’un prince d’occasion, pour qu’on pût mettre à sa
disposition une paire de bottes.

En résumé, le prince était aimable, spirituel, les raisons qu’il donnait de son
voyage semblaient possibles, et pour les physionomistes, il ne pouvait être un
voleur. Le caractère dominant de son visage étant l’honnêteté.

Paul Martin prétendit que chez le sujet, c’est ainsi qu’il appelait
irrévérencieusement le prince, la manie des voyages avait un fort grand
développement; il remarqua en outre, que son titre de docteur en médecine
plaisait médiocrement au duc de Sadoga.

Cependant, toute la maison avait été révolutionnée, le salon avait des tentures;
la cuisine faisait l’effet de deux ou trois fours tant elle contenait de
rôtissoires. Tous les domestiques allaient et venaient avec une activité bien
plus grande encore que la veille.

Mademoiselle Euphrosine de Pouffard vint, de ses belles mains, présenter au
prince une paire de chaussures, les plus belles qu’on eût pu trouver, pour le
délasser du voyage, et le marquis vit, avec joie, que son altesse avait daigné
accepter; car il n’avait rien trouvé de mieux que d’envoyer sa fille, à
laquelle, pensait-il, on ne pouvait rien refuser.

Mademoiselle de Pouffard, qui comptait bien demander au duc de Sadoga comment on
faisait pour devenir prince, était charmante avec lui.

Après le souper, le prince ayant dit qu’il aimait les divertissements
champêtres, on fit inviter tout le village à venir se rafraîchir et danser sous
les arbres.

Le frère du maître d’école, un peu musicien, envoya chercher son violon et joua
avec beaucoup de verve de vieilles danses françaises; la farandole provençale;
la pastourelle des troubadours; la danse des gavots montagnards; la sarabande
espagnole.

On allait commencer la bourrée d’Auvergne, contre laquelle Madame la Marquise de
Pouffard eût bien crié, si le prince n’eût déclaré qu’il n’aimait que les danses
populaires des provinces.

Il n’y avait rien à dire contre une opinion aussi haute.

Mesdames de la Truffardière et de Bêtenville, Messieurs Ganachon de Volembois et
Pompilius d’Écorchoison dansaient avec rage.

Mademoiselle Euphrosine dansait. Paul et ses amis avaient l’air de danser; mais
c’était pour cacher qu’ils riaient comme des fous.

Le violon du maître d’école était si gai qu’il semblait rire aussi.

Un cri de surprise partit aussitôt de toutes les bouches.

Une troupe de gens armés avait envahi le parc.

C’est qu’on avait retrouvé la piste d’un pauvre fou, échappé d’une maison de
santé depuis quelques jours, grâce à l’un des vêtements d’un interne qu’il avait
eu le talent de se procurer. Cet homme, ordinairement assez calme, malgré sa
folie de voyages et son idée d’être prince, était cependant sujet à quelques
accès d’une violence extrême.

C’était Son Altesse le duc Oscar de Sadoga, lequel fut réintégré dans sa maison
de santé.

Quel coup de théâtre!
Madame de Pouffard en tomba malade subitement; la société n’eut donc pas le
besoin d’excuse pour terminer ce soir-là toutes les fêtes.

Chacun était mécontent, si ce n’est les rieurs.

Madame de Pouffard se rétablit; mais il lui resta longtemps de la tristesse.
Monsieur le marquis abandonnait la chasse et le musée de ses ancêtres, et Rose
André fut obligée, pour les consoler, de leur dire qu’ils avaient plus gagné que
perdu à cette aventure.

Car Mademoiselle Euphrosine, un peu honteuse, fort dépitée et entraînée par
l’exemple de Céline, que Rose avait conservée quelques jours, et de la petite
Noémi qui venait travailler avec elle : Mademoiselle Euphrosine, disons- nous,
avait commencé à s’instruire et elle y réussissait : car on peut toujours faire
bien, et il n’est pas de si laide chenille qui ne devienne un joli papillon.

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