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27 août 0 h 30

Le juge Ahmed D.

quadragénaire qui occupe depuis quelques années

un haut poste à la Cour suprême

avait été retenu

jusqu’à cette heure tardive

au ministère

« affaire grave et urgente »

Ses traits étaient tirés

et il eut du mal à se donner bonne contenance

avant de franchir le seuil de sa villa du Souissi

C’est que sa femme et lui

avaient invité ce soir quelques amis

pour Y après-dîner

un petit cocktail sans façons

entre intimes

des collègues et leurs épouses

un couple danois dans la coopération

un artiste peintre et son égérie

un professeur de gauche et opposant

des voisins auxquels il fallait bien rendre la pareille

Une soirée décontractée

dansera qui voudra

et sur le coup de minuit

on servira une légère collation

et on se dispersera

Le juge Ahmed D.

était un homme de loi

convaincu qu’il ne faisait pas de politique

qui ne l’intéressait d’ailleurs guère

Chaque fois qu’ON le mandait pour une « besogne »

qui réclamait d’édicter des condamnations

en ratifier d’autres

refuser des recours en cassation

il s’exécutait

faisait ce qu’en haut lieu ON suggérait de faire

bien qu’avec une légère gêne

qui s’émoussa progressivement avec le temps

Raison d’État

L’Ordre nécessaire

et puis parce qu’il fallait de toute manière en finir

Ce soir-là

il fallait contresigner

donner des ordres particulièrement « pénibles »

Il contresigna

donna les ordres pénibles et quand il sortit

du ministère s’installa au volant de sa voiture

démarra en trombe il avait l’impression de fuir littéralement quelque chose

Le juge Ahmed D. était un homme aux idées modernistes

ouvertes sur la culture et les arts

Il avait une bibliothèque aux volumes reliés

marqués à ses initiales

mais il ne lisait pour ainsi dire pas

Il était fier d’être un des rares collectionneurs

de tableaux marocains naïfs et abstraits

mais il n’y comprenait pas grand-chose

Des amis français les trouvaient « superbes »

et puisqu’ils le disaient

c’est qu’ils étaient superbes

Il faut dire que dans tout cela

on reconnaissait l’esprit et les velléités de sa femme

de dix ans moins âgée que lui

Elle avait été pour quelque temps professeur

avait quitté l’enseignement

Les élèves étaient trop « insolents et bêtes »

Cela ne l’avait pas empêchée de garder

des idées avancées pour le travail de son mari

un travail qui l’irritait d’ailleurs

Elle parlait de libertés

à tort et à travers

aimait le cinéma nouvelle vague

lisait L’Express

aussi ses intimes la surnommaient-ils Rosa…

Rosa vint à sa rencontre

Elle était furieuse

Le travail toujours le travail

on ne pouvait plus décemment recevoir

Ce soir-là la discussion avait traîné

Comme d’habitude

on avait parlé de voitures

comparé les performances

de la nouvelle RI6 spéciale montée localement

à celles du modèle d’importation

reprise tenue de route stabilité

mais tout cela pour aboutir à la conclusion que

la Mercedes

reste quand même la Mercedes

Puis on parla expositions

Rosa était un farouche partisan de l’abstrait

Le Danois soutenu par son épouse

gagnait le reste de l’assistance

à l’authenticité la fraîcheur la sensibilité

du naïf

« Le Maroc, c’est ça »

dit-il en roulant bizarrement les r

Le peintre lui se taisait

comme s’il obéissait au curieux adage

qui dit qu’un peintre

ne s’exprime pas par les mots

On en vint à la politique

extérieure

pour n’indisposer personne

Le professeur de gauche

raconta qu’au Vietnam

les Américains avaient déjà perdu la guerre

que les Arabes

avec l’arme du pétrole

étaient en mesure de mettre maintenant

le monde entier à genoux

Puis on déboucha sur le sujet

le plus mobilisateur : la sexualité

certes d’abord par le truchement

de l’éducation des enfants

ce qu’il fallait leur dire leur taire leur montrer

mais bien vite les messieurs redressèrent la barre

et les pays nordiques furent à l’honneur

Le Danois affirma qu’on racontait finalement

trop de balivernes

sur la facilité des géantes blondes aux yeux bleus

et en général sur la prétendue licence

des sociétés Scandinaves

Il déçut beaucoup autour de lui

et on but davantage

on dansa plus serré

Rosa tiquait

grondait venimeusement en cachette

la bonne

qui n’arrivait pas à suivre le rythme

auquel filaient les bouteilles de Haig’s

Lorsque le juge Ahmed D.

entra au salon

la collation était déjà terminée

On s’apprêtait à partir

Il n’eut que le temps de serrer des mains

distribuer quelques excuses

et quand il resta seul avec sa femme

qui avait la mine massacrante des jours funestes

il prit le taureau par les cornes

et lui dit fermement d’une seule traite

« Écoute, je dois repartir tout à l’heure

une mission pénible

Je serai de retour à 6 h 30

Et maintenant, dis à la bonne

de m’apporter quelque chose à manger »

Gongs d’annonce

tambours témoins quel chœur

de pleureuses annoncez-vous quel malheur ?

Et quand le matin dénudera les loques

de notre lâcheté comment nous regarderons-nous ?

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Abdellatif Laâbi

Abdellatif Laâbi, né à Fès en 1942, est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d'être emprisonné de 1972 à 1980. Il s'est exilé en France en 1985. Il reçoit le prix Goncourt de la poésie le 1er décembre 2009 et le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française en 2011.

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