L’assemblée du désert

7 min


Une terre se lèvera

à l’horizon du cœur

Je l’imagine d’abord

je lui donne la forme inimitable

de l’œil

je donne à l’œil

les prunelles magnétiques du désert

un maquis en guise de cils

je donne au maquis

les ailes du faucon arabe

l’envergure du châtaignier-roi

je donne au châtaignier

le nid évanescent des nuages

et la lune en pâture

Terre à l’horizon

surgie des rails

renversant de fugitives arènes

montagne tourbillonnant

sous le fouet de lumière

main ouverte dans le granit

pour écarter l’orage

offrir à l’hôte

le lait, les dattes

et les clés du silence

Terre tout autour

bouche sans carmin

toison pudique

blessure ravivée à mots couverts-chantants

arôme restitué

des rosiers sauvages de l’enfance

prémices de Babel

au partage du pain

du vin

dans le coude-à-coude corsé du rire

perdues à volonté

dans cette marche inaugurale

où tant de mers trouveront leur mesure

deviendront romances d’amours platoniques

oraisons

jactances

panégyriques

joutes de beauté

Terre

où la parole ne meurt

sous le glacis du bitume

il suffit d’une comptine de l’enfance

d’un petit air de flûte

d’un coup de tambourin

pour que la mélopée réveille les langues

les réconcilie

fasse tenir l’histoire

dans le creux de la main

convoque la constellation des martyrs

des esclaves

des pestiférés

des partageux

des bûcherons au chômage

et ceux-là sans tarder accourent

à pas de géant

hirsutes propres

ils dévalent le chemin de Sinaï

de Lozère et d’Aurès

marchent sur les eaux, les laves

le feu, les tessons

ils rejoignent le cercle

indiqué par toutes les pierres levées

Sous la tutelle de l’arbre

ils déposent la croix de leur ombre

leur havresac de blessures

taillées dans l’espérance

la furieuse attente

du Jour des Comptes

À croupetons

ils forment la ronde du partage

se sustentent avec du lait de chèvre

des châtaignes ou des dattes

pour que la flamme nourrie de leurs os

brille de près et de loin

éloigne les fauves

de leur sépulture ouverte

Dans le silence sacré

ils font leurs ablutions sèches

en écoutant le message du fleuve

enfoui sous le causse

et la mer des sables :

« Que celui qui se croit encore prophète

sorte des rangs !

Nous célébrons le deuil

la promesse libre de la blessure

nous revenons au monde

pour la beauté de l’adieu

nous sommes les vaincus

de la guerre et de la paix

nous ne voulons rien

ni les biens ni le mal

ni même l’éternité

nous ne demandons pas

la place au soleil

et la loi écrite

nous ne voulons pas

d’une terre délimitée par la couleur

la religion

le sexe de l’arpenteur

nous célébrons l’indigence

et l’amitié des étoiles fixes

nous voulons simplement vivre

notre foi vagabonde

notre lot du périple

avec la vigueur, la rigueur

de nos yeux de témoins

Levons-nous

hommes femmes enfants de maintes migrations

reprenons nos outres, nos ailes

reprenons notre marche

ne nous hâtons pas

nous avons toute la mort

pour nous enquérir de la source

retourner au point de départ

qui nous distribuera sur les départs

nous avons toute la mort

pour ne pas faiblir, rougir

devant les vivants. »

Pleine lune. La nuit serpente entre les gorges du Tarn. Au matin, elle se versera dans le Jourdain, et de là peut-être, on ne sait comment, dans l’Euphrate. Le scribe a déjà fait son travail. Il a gravé l’écho du fleuve sur des tablettes qu’il a enterrées dans le tronc de l’arbre appelé « homme debout ». Il s’étend au milieu du sanctuaire déserté, attend le rêve qui le hante depuis le jour où il a achevé son initiation à l’écriture. Le rêve ne tarde pas. Il y est question d’un roi, d’une hérésie, d’une drôle de guerre où les enfants dénoncent leurs parents à l’ennemi. D’une révolte d’esclaves qui détruisent le grand Temple et offrent le pouvoir aux fous de Dieu. D’un vieillard à la longue barbe, à l’index toujours accusateur, qui voit Satan partout et dont la mort entraîne le suicide collectif de ses adeptes. D’un déluge interstellaire et d’une arche futuriste. D’une île perdue où un bébé miraculé grandit tout seul, se nourrit, se vêt, se soigne et finit par devenir philosophe.

Un rêve ordinaire somme toute. Avec sa dose d’amalgame, la vitesse d’enfer de sa chronologie, cette façon insidieuse de poser les questions et d’y répondre en même temps.

Le scribe ne demande pas mieux. Cet art du raccourci l’arrange, tant le papier est rare et l’encre froide. Et puis, travaillant ainsi, il VOIT à l’avance ce qu’il écrit. Il n’est pas tenté par la rumeur et la rhétorique. Il peut, si nécessaire, donner ses sources.

Cette nuit comme la précédente, le rêve s’enlisera. Vu l’infini. Toujours lui. Où tout se fait et se défait. Où même l’horreur devient ordinaire et ne résiste guère au sommeil mérité. Ah l’homme, cet être oublieux, maniaque du souvenir !

Terre

au soleil bleuissant des crêtes

matinal impromptu

trempant sa moustache poivre et sel

dans la délicate porcelaine du café

facétieux comme la chanson

qui fait gicler l’eau

pour diluer la caresse laissée par le savon

sur le polisson asphodèle

Curée des routes, lacis, sentiers

cheveux d’ange, menthe pouliot

pour faire oublier les pins intrus

paysages trahissant la lune

se souvenant du volcan géniteur

horizons en cavale

pur-sang au repos

monstre de grâce

s’oubliant dans ses rêveries de peintre flamand

villages fermés comme un théâtre

voué à Shakespeare

table dressée sur l’eau

pour que les poètes boivent

dans le même verre

mangent

sans laisser tomber une seule miette

du pain légendaire

porté à dos

tel un nourrisson de la brousse

Soleil à la poitrine ouverte

au cœur de musc

soleil fou

ignorant l’arrachement

de celui qui ne fait que passer

se perd en tout lieu

prend une église pour une mosquée

un berger pour un muezzin

une forêt pour un désert

un fleuve pour un messager

une bougie pour une vestale

celui qui s’étonne qu’un croissant de lune

se lève ailleurs que dans le ciel d’Islam

celui qui s’est fait passeur

entre rives sœurs-ennemies

en connaissance de mal de mer

celui qui piaffe

court, tombe, se redresse

de jour, de nuit

et maudit la vastitude du monde

Celui-là qui ne connaît de prière

que le poème

Ce soir, il priera avec un autre poème. Il en choisira amoureusement les ingrédients : safran en étamines, coriandre, gingembre, cardamome, cannelle, eau de fleur d’oranger, citrons bergamotes confits, olives rouges acidulées, poivrons, un soupçon indicible de Grenade, une bonne pincée des mystères de Fès. Sa mère guidera sa main pour verser la juste quantité d’huile, d’eau, touiller au bon moment, réduire la sauce, couper en petits morceaux ce qui doit fondre, enrober les viandes de ce bouquet d’arômes que seuls les initiés doivent distinguer.

La Cène se déroulera sans angoisse. Les apôtres s’étonneront d’abord de cette manne. Il se fera un silence vite relayé par la boulimie du rire. La nouvelle religion sera gastronomique ou ne sera pas. Le vin coulera à l’appui. Il n’y aura pas de traître au moment de l’adieu.

Aube du départ. Seul dans le grand lit qui n’aura pas connu l’amour. Comme ils sont grands les lits de la chasteté ! Heureusement que la tête est pleine. Cette terre familière comme une énigme. Austère et généreuse. Déserte et peuplée. Bavarde et discrète. Se refusant et se donnant. Unique et multiple. Que rappelle-t-elle ? Une simple terre ou un continent ? Une passerelle sur la voie impénétrable de l’éternel retour ?

Et voilà, déjà, en filigrane, le sentiment de son inéluctable éloignement, ô Sindbad, maître de l’inconstance, car c’est bien la terre, toute la terre que tu veux.

Une terre s’est levée

à l’horizon du cœur

Elle avait la forme inimitable

de l’œil

les prunelles magnétiques du désert

un maquis en guise de cils

Elle avait les ailes du faucon arabe

l’envergure du châtaignier-roi

L’ai-je imaginée ?

Peut-être

mais je sais qu’elle m’a remis

sous une pluie battante

sans cérémonie

les clés de son silence

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Abdellatif Laâbi
Abdellatif Laâbi, né à Fès en 1942, est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d'être emprisonné de 1972 à 1980. Il s'est exilé en France en 1985. Il reçoit le prix Goncourt de la poésie le 1er décembre 2009 et le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française en 2011.
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