Ruses de vivant


Ce bout de route devant moi plus proche de la nuit la vraie, la véridique l’incontournable
Je ralentis le pas
Je fais semblant d’admirer le paysage
Ruse de vivant

J’y crois et n’y crois pas

L’arrêt en si bon chemin

quand la lumière enfin

est en visite

pas au chevet

mais au berceau de l’être

Faire provision de cette lumière la porter à la bouche de l’enfance de l’adolescence, de l’âge mûr
En garder un peu

pour l’instant où les yeux bêtement ouverts seront refermés par la plus douce des mains amies

Je me dis qu’il faut être prévoyant

Je ferai donc à temps

mon humble valise

Un ou deux livres

mon numéro matricule

le foulard jaune

de la prophétesse de mes jours une fiole des senteurs de
Fès un zeste d’orange amère un caillou ramassé à
Jérusalem et ce que l’aimée à mon insu y aura glissé

Cela dit

c’est de persister qu’il s’agit

Ne pas oublier

le feuillage ayant cette vertu

les astres inexplorés

qui naviguent à vue

sur les flots de l’éternité

Protéger de ses poèmes nus

la flamme de la petite bougie

Supporter la brûlure de ses larmes

et savoir à temps

la passer au suivant

Brûler de l’intérieur ou sur un bûcher
L’offrande est la même même s’il y a questions et
Question

Dépêchons !

La vie n’attend pas

Même innocents du sang de notre prochain il nous arrive de tuer la vie en nous
Plusieurs fois plutôt qu’une

Le voile

qui nous recouvre les yeux et le cœur

Les barricades que nous dressons

autour du corps suspect

La lame froide

que nous opposons au désir

Les mots que nous achetons et vendons

au marché florissant du mensonge

Les visions

que nous étouffons dans le berceau

La sainte folie

que nous enfermons derrière les barreaux

La panique que nous inspirent les hérésies
La surdité élevée au rang d’art consommé
La religion largement partagée de l’indifférence

Bien des messagers frapperont encore à notre porte
Y aura-t-il quelqu’un dans la maison?

Dites-moi

vers quel néant

coule le fleuve de la vie

C’est quand la dernière fois

que vous vous y êtes baignés ?


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Abdellatif Laâbi
Abdellatif Laâbi, né à Fès en 1942, est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d'être emprisonné de 1972 à 1980. Il s'est exilé en France en 1985. Il reçoit le prix Goncourt de la poésie le 1er décembre 2009 et le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française en 2011.
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