Le cœur plein d’amertume et l’âme ensevelie
Dans la plus sombre humeur de la mélancolie,
Damon, je te décris mes travaux intestins ‘,
Où tu verras l’effort des plus cruels destins
Qui troublèrent jamais un pauvre misérable, À qui le seul trépas doit être désirable.
Un grand chien maigre et noir, se traînant lentement,
Accompagné d’horreur et d’épouvantement,
S’en vient toutes les nuits hurler devant ma porte,
Redoublant ses abois d’une effroyable sorte.
Mes voisins, éperdus à ce triste réveil,
N’osent ni ne sauraient rappeler le sommeil;
Et chacun, le prenant pour un sinistre augure,
Dit avec des soupirs tout ce qu’il s’en figure.

oi, qu’un sort rigoureux outrage à tout propos

Et qui ne puis goûter ni plaisir ni repos,

Les cheveux hérissés, j’entre en des rêveries

De contes de sorciers, de sabbats, de furies ;

J’erre dans les enfers, je rôde dans les cieux;

L’âme de mon aïeul se présente à mes yeux;

Ce fantôme léger, coiffé d’un vieux suaire

Et tristement vêtu d’un long drap mortuaire,

À pas affreux et lents s’approche de mon lit;

Mon sang en est glacé, mon visage en pâlit,

De frayeur mon bonnet sur mes cheveux se dresse,

Je sens sur l’estomac un fardeau qui m’oppresse.

Je voudrais bien crier, mais je l’essaie en vain :

Il me ferme la bouche avec sa froide main,

Puis d’une voix plaintive en l’air évanouie

Me prédit mes malheurs et longtemps, sans ciller,

Murmurant certains mots funestes à l’ouïe,

Me contemple debout contre mon oreiller.

Je vois des feux volants, les oreilles me cornent;

Bref, mes sens tous confus l’un l’autre se subornent

En la crédulité de mille objets trompeurs

Formés dans le cerveau d’un excès de vapeurs,

Qui, s’étant emparé de notre fantaisie,

La tourne moins de rien en pure frénésie.

Voilà donc, cher
Damon, comme passe les nuits
Ton pauvre
Clidamant, comblé de mille ennuis,

Et toutefois, hélas ! ce ne serait que roses

Si les jours ne m’offraient de plus horribles choses.

Cet astre qu’on réclame avec tant de désirs
Et de qui la venue annonce les plaisirs,
Ce grand flambeau du ciel, ne sort pas tant de l’onde
Pour redonner la grâce et les couleurs au monde,
Avec ses rayons d’or si beaux et si luisants,
Que pour me faire voir des objets déplaisants.
Sa lumière, inutile à mon âme affligée,
La laisse dans l’horreur où la nuit l’a plongée;
La crainte, le souci, la tristesse et la mort,
En quelque lieu que j’aille, accompagnent mon sort.
Ces grands jardins royaux, ces belles
Tuileries,
Au heu de divertir mes sombres rêveries,
Ne font que les accroître et fournir d’aliment À l’extrême fureur de mon cruel tourment.
Au plus beau de l’été je n’y sens que froidure,
Je n’y vois que cyprès, encore sans verdure,
Qu’arbres infortunés tous dégouttants de pleurs,
Que vieux houx tout flétris et qu’épines sans fleurs.
L’écho n’y répond plus qu’aux longs cris de l’orfraiea
Dont le mur qui gémit en soi-même s’effraie;
Le lierre tortu qui le tient enlacé,
En frémissant d’horreur, en est tout hérissé,
Semblable en sa posture à ces enfants timides
Qui, le corps tout tremblant et les yeux tout humides,
Embrassent leur nourrice alors que quelque bruit
Les va dedans leur couche épouvanter la nuit.

Si j’y rencontre un cerf, ma triste fantaisie
De la mort d’Aétéon est tout soudain saisie;
Les cygnes qu’on y voit dans un paisible étang
Me semblent des corbeaux qui nagent dans du sang;
Les plaisants promenoirs de ces longues allées,
Où tant d’afflictions ont été consolées,
Sont autant de chemins à ma tristesse offerts
Pour sortir de la vie et descendre aux enfers.

A Propos de l'Auteur

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