Promesse de l’irréel

J’ai ma tristesse dans ma chair et ma joie dans les livres.
Celui-ci s’est ouvert

pour que j’y trouve un droit de vivre

plus acceptable que mon dû.

Je me nourris de fables

et de malentendus.
Je ne sais pas si mes semblables

comprennent que mon seul bonheur

est dans l’imaginaire.

Mon esprit, qui a peur, se sentira toujours prospère

dans la pénombre et l’inconnu,

où soudain s’organise

un monde revenu de la raison, de ses hantises,

de ses fracas.
J’ai

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Troisième personnage

Troisième personnage au milieu du poème,

je ne suis ni l’écrit ni l’écrivain ; observateur qui se débat dans ce dilemme :

faut-il intervenir de droit divin,

ou subir en silence un assaut de mensonges, semblables quelquefois aux vérités ?

Je suis le fabuliste aux fables qui s’allongent ; il s’en détache, il veut les habiter.

C’est à lui-même enfin qu’elles se font nocives, comme corbeaux pris aux rets du miroir.

Je m’y redéfinis, ô souffrance

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L’obstacle des mots

Entre la mort et moi, j’ai dressé quelques mots,

que j’ai voulus, la gueule en feu,

comme des chiens qui se disputent l’antilope.

Ils n’ont pas su me protéger.

La mort leur a tendu des sucreries,

et ils se sont couchés, obéissants.

Je vais devoir me battre seul.

La mort peut se montrer clémente.

Aucun langage, aucun vocabulaire

ne nous séparent.

Elle m’attend, au fond de mon jardin.

C’est en silence que j’irai vers elle,

puisque je ne dispose plus

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Au dubitatif

Dieu te demande un entretien ?
Qu’il sache attendre.
Explique-lui que tu conclus un compromis
Avec des scarabées qui espèrent te vendre
Quelques objets : leurs grands-parents ; c’est en amis

Qu’ils t’ont cédé parfois des lunes illégales

À bon compte.
Ce
Dieu te laisse indifférent;

Tu lui préfères ce poème, un beau scandale

Du verbe, un doux refrain.
Tu sais qu’il se méprend

Sur toi.
Tu n’oublies pas qu’il était ton collègue
En

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Petit destin

Je reste indifférent à mon destin.

Je suis assis comme une bûche auprès du feu.

Je respire avec peine

et songe à ne pas trop songer.

Vous m’amputez d’un bras ?

Ce n’est pas grave : il était inutile.

Vous me privez de l’esprit et de l’âme ?

Tant mieux : ils n’avaient plus d’emploi.

Je lis dans le journal

que l’univers est bien portant :

ces erreurs, ces mensonges

me réconfortent.

La clinique refuse de m’admettre :

très bien, je dormirai

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Un vide

Imaginons : j’ai fait fortune

dans les genoux artificiels,

les éventails de nacre,

les fausses dents.

La cinquantaine atteinte,

j’ai divorcé pour mieux courir les gourgandines

et les danseuses

qui, vers trois heures du matin, crachent le sang.

J’ai payé cher

pour ne jamais revoir mes fils :

l’aîné, un gigolo ;

et l’autre, une poule mouillée.

Hôtel de passe,

hôtel de luxe :

divine alternative !

Au poker je ne joue qu’avec les malfaiteurs,

pour apprendre

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Un vers

Je ne serai ni bourreau ni victime : plutôt le spectateur.
Un seul vers anonyme change la pierre en fleur.

Je ne distingue l’amour, la tendresse que pour mieux les tromper.
Un vieil objet me blesse : c’est un vers usurpé.

J’accepte le dégoût et le malaise car ils n’ont pas de poids.
J’écris un vers qui pèse le monde entier, je crois.

Je n’en déduirai rien : l’univers triche et je vaux comme lui un vers à rime riche, qui se pavane et luit.

La vanité

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Le poète et le poème

J’ai mal à mon poème avant ses deux naissances : sur le papier, dans mes poumons.
Il m’investit, ô concurrence comme un démon

qui ressemble à l’enfant qu’on jette à la poubelle dans la colère et le mépris !
Il m’arrache mes vers rebelles : les ai-je écrits ?

J’ai mal à mon poème au cours de l’écriture car il refuse mes leçons.
Je suis pour lui un peu d’ordure : un limaçon.

Je me demande quand je pourrai le comprendre, son rythme devenant

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à l’impératif

Objets, valsez, valsez !
Les choses trop humaines…
Une cuiller pour ramasser le paradis.
Une corniche en deuil.
Si les trottoirs se gênent
Quand je les lave…
Encore un soleil inédit.

Le buvard boit le sang des gazelles blessées.
Biographie d’une serrure.
Le vautour
Entre en clinique après-demain.
Mur de lycée
Couvert de graffiti.
La ville sent l’amour

Et le colimaçon.
Devinez-vous l’hypnose
Du poignard qui pénètre dans l’œil ?
Kimono

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Quatre moments

«
Il y a trois moments dans l’existence : hésiter, hésiter, puis à la fin mourir », disait un romancier uruguayen, je pense.
Moi, je me mets à réfléchir;

j’en verrais plutôt quatre : agoniser, agoniser, mourir et puis refuser d’être.
Ce principe fatal, paraît-il trop rusé ?
Le paradoxe est de connaître

la certitude et les incertitudes entremêlées.
Une agonie, je le prétends, est la rançon de la conscience et ne s’élude ni dans l’esprit ni dans

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Dialogue amoureux

Je dis : «
Votre prénom ? »

Et elle :

«
Selon vos goûts. »

Je dis : «
Choisissons-nous
Carole ? »

Et elle :

«
J’accepte, pour l’instant. »

Je dis : «
Vous êtes seule ? »

Et elle :

«
Mais avec vous. »

Je dis : «
On peut s’aimer ? »

Et elle :

«
Votre désir a tous les droits. »

Je dis : «
Vos hommes, qui sont-ils ? »

Et elle :

«
Croupiers, industriels, maîtres nageurs. »

Je dis : «
Vos préférences ? »

Et elle :

«
Ceux qui sont tristes mais pas

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Raisonnable

Tout est simple parfois : je parle à ma cravate

et prends l’avis de mes chaussons.
Tout est parfois très naturel : le vent se gratte,

et sans façon

le vieil azur s’assoit au seuil de la cuisine

pour bavarder une heure ou deux.
Tout est parfois banal : le poète imagine

qu’un sort hideux

l’attend à chaque pas, mais c’est ma balançoire

qui sottement proteste et geint.
Tout est parfois très convenable et sans histoires.

De quel engin

s’agirait-il ?
La

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Portrait improbable

Mon œil de bistouri,

mon front ridé en gare de triage,

mon épaule où s’abattent les cyclones,

mes lèvres pour seins lourds et tailles minces,

ma vieille voix qui se casse et se brûle,

mon menton façonné par le mépris,

mes mains qui planent

— oiseaux de paradis, simple volaille ? — mon corps qui voudrait être pur esprit,

mon esprit trop déçu pour se trouver un corps,

mon genou qui trébuche

car il perd l’équilibre à soumettre le monde,

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âme fermée

Caresse après caresse,

feuillage après feuillage,

que reste-t-il ?

Un fleuve qui a peur.

Un été qui s’ampute.

Que faut-il exprimer ?

Une ville, on dirait vagabonde.

Une route, on dirait qui s’efface.

Oserait-on conclure ?

Le réel très opaque.

L’enfant trop jeune pour aimer.

Quelle raison déraisonnable ?

On vit de ces fragments.

On respire la rouille.

Lèvre par-ci, lèvre par-là.

Âme entrouverte, âme fermée.

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Poète mort

Poète mort à l’échafaud.

Poète mort les yeux crevés.

Poète mort dans un duel.

Poète mort car il aimait ce monde.

Poète mort de critiquer ce monde.

Poète mort pour la patrie.

Poète mort pour la patrie des autres.

Poète mort d’amour.

Poète mort par le défaut d’amour.

Poète mort pour notre liberté.

Poète mort pour notre ivresse.

Poète mort pour dix mille raisons.

Poète mort sans aucune raison.

Poète mort comme un lilas : c’est trop stupide.

Poète mort comme

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à l’impersonnel

Cartilages trop mous.
Pavanes pour déesses
Ni vierges ni souillées.
Fièvre du paquebot
Qui digère le ciel et tout à coup se dresse
Comme sur ses talons le poète pied-bot.

Fourmi sous le sein droit.
Province de résine.
Valise au fond de ce canal.
Quel faux serment
Face aux montagnes profanées ?
Foudre taquine.
Archipel à débattre.
Obélisque dément.

Colère du cristal.
Huître qui dit : «
Silence. »
Féroce ocarina dont joue le brocanteur
Enseveli sous les calculs

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Les instruments

«
Vilebrequin », « faucille »,

« guidon », « truelle » ou « pince-monseigneur »,

pendant vingt ans j’ai cru que j’employais les mots,

et je les respectais en loyaux domestiques.

Plus tard, je me suis dit qu’ils avaient un destin

par eux-mêmes : des êtres fiers, indépendants,

plus durables que moi,

et j’ai conçu comme une jalousie

pour un nombre d’entre eux : j’y voyais du mystère,

de la musique et de la grâce.

Les rôles désormais sont invertis

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Monde intérieur

En moi, un océan explose : trois cents îles,

les unes de safran, les autres de velours.

En moi, une montagne est enceinte, nubile

et à la fois coupable : un mépris, un amour.

En moi, l’oiseau de paradis est la baleine

qui fait surface, obéissant à ma chanson.

En moi, ce qui est raisonnable a de la peine

à garder son sérieux : poème, établissons,

si tu veux, la logique ennemie des logiques,

où la fable n’a pas d’excuse à présenter.

En moi, le jeune fleuve, à force

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Meuble

J’ai fait l’effort en moi d’une métamorphose

et me voici divan : j’aurais pu être un miroir, un wagon, la chose

qui nie l’être vivant,

un sceau, un sécateur, la lampe qui s’éclaire,

une simple maison.
Je n’ai plus de conscience et je ne désespère

jamais de ma raison.

Je suis ce que je suis ; on me couvre de laine

pour m’abriter du froid : elle est bleue, elle est mauve ; on dit qu’un coussin

[traîne,

que le dos n’est pas droit,

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Souvenir de normandie

Je fréquentais jadis, sous les blanches falaises

de
Normandie, un lupanar

au toit de chaume, propre comme un sou,

qui s’appelait «
Au rendez-vous des tourterelles ».

Seules les fleurs en étaient impudiques

car les filles jouaient à l’innocence,

malgré leurs mains expertes.

J’y rencontrais des armateurs

et des hommes de loi.

Un spécialiste en bois précieux

avait pour l’acajou mille tendresses.

Un maraîcher fournissait en légumes

la
Cour de
Vienne :

«
François-Joseph

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