Volonté

Dans l’ébullition de mon âge indompté,
J’allais droit à mon but, sûr que ma volonté,
Ni du temps, ni du lieu, ni des êtres sujette,
Me faisait à ma guise homme ou marionnette,
Commandait mon élan, seule guidait ma main.

Sachant que le bonheur conquis est parfois vain,
Je m’amusais d’avance à voir, comme au théâtre,
Sous le marteau de mon idée opiniâtre
Les obstacles craquer de la toiture au seuil.

On m’a dit : « Le vouloir dont tu fais ton orgueil
N’est que l’éclair jailli des passions heurtées,
Le mouvement qu’imprime une mer démontée
Au navire qui semble en dompter la fureur.
Les forces décrétaient l’action dans ton cœur. » CONTINUER LA LECTURE

Vigile

Ô les mots qu’on adresse à la femme attirante,
Les mots qu’on veut badins, spirituels, charmeurs ;
Mots voilés et pensifs, échappés ou qu’on tente !
— Prélude où le désir se cache dans les fleurs.

Ô les regards soudainement pleins de lumière,
Où se révèle un cœur ouvert et confiant,
Regards que l’on dirait de limpides prières !
Respectueux regards – manège inconscient.

Ô les saintes pudeurs devant la bien-aimée,
Et, dans les songes fous, promptitude à bannir
Toute image lascive auprès d’elle formée !
— Épargne ingénument faite pour l’avenir. CONTINUER LA LECTURE

Un corbillard passe

Voici la mort dans son faste lourd.
Un corps de plus qu’il faut engloutir !
Et la coutume, avant d’en finir,
Veut qu’on le traîne insensible et sourd,
Vers l’ouragan des notes funèbres
D’un orgue aveugle et fou de ténèbres.

L’orgue gémit sous le noir velours,
On entend des pleurs et des soupirs.
L’enfant de chœur s’amuse à ternir,
Par trop d’encens, le trop faible jour.
Sinistrement grincent les deux câbles
Pour déchaîner un glas formidable. CONTINUER LA LECTURE

Synthèse

Dans la foule aux replis profonds, l’homme et la femme,
Se voyant, ont croisé le regard qui proclame
Une mystérieuse affinité de l’âme.

La conversation habile a dessiné
Un passé de droiture où des malheurs sont nés ;
À se chérir ils se sont vus prédestinés.

Émoi de se sentir, par cet amour, renaître,
Indicibles baisers irradiant tout l’être,
Sourires dans les yeux qu’une langueur pénètre.

Ils disent leurs projets, leur travail quotidien,
Les secrets négligés aux premiers entretiens,
Et de leurs dons bientôt ils n’ignorent plus rien. CONTINUER LA LECTURE

Symbole

Ô Vie ! aurais-je pu tendre un cœur plus aride
Vers l’amour dont tu fais l’étoile qui nous guide,
Vers l’amour nécessaire aux résurrections ?
Derrière moi, pourtant, s’efface ma jeunesse
Et je demande encore à connaître une ivresse
Aux insondables tourbillons.

– Fallait-il assoupir ton âme dans l’orgie,
Au lieu de libérer l’invisible énergie
Que l’homme porte en soi pour gravir les hauteurs ?
Tu faisais de l’amour une farce insolente,
Je ne t’en accordai que la part suffisante
À mettre un flambeau dans ton cœur. CONTINUER LA LECTURE

Survivre

– Subsister décrépits, déchus, mais n’être pas
Des ombres que le vent chasse, informes, là-bas !
N’avoir de chair et d’os que pour souffrir sans cesse
Plutôt que, purs esprits dégagés de faiblesse,
Vaguer insouciants dans le vide éternel !
Vivre toujours au lieu de t’espérer, ô ciel !
Même sans toi, que nous seraient des millénaires
À jouir de l’afflux du sang dans nos artères !
Comme nous aimerions à ne jamais risquer
Que notre droit d’agir soit soudain révoqué,
Ni que devant nos pas le sol s’ouvre et bascule !
Ne pas mourir !…
– Assez de songes ridicules,
Voyez, la mort descend sur les hommes, et rien
N’en reste dont voudrait, pour sa pâture, un chien.
Ainsi que des paquets d’éphémères, les vies
S’en vont nul ne sait où ; l’ouragan les charrie. CONTINUER LA LECTURE

Sport

Vingt-quatre champions du jeu national
Sur le pré lumineux se sont formés en ligne ;
Coup de sifflet : la joute encore que bénigne
Accuse à chaque instant un effort plus brutal.

Les fronts sont empourprés, les crosses font du mal.
Sur les bancs de l’estrade une foule trépigne,
S’exalte, acclame, rit, vocifère, s’indigne,
Et quand tombe un jouteur, lance un cri guttural.

Les athlètes rivaux se poursuivent, s’évitent,
Le sang s’échauffe et bout, les bras levés s’excitent.
— Sous un coup traître, un des hommes s’est écrasé. CONTINUER LA LECTURE

Sonnet impressionniste (4)

Les haches sonnent dur, le sol est presque nu,
A la terre, les gels d’automne se font rudes.
— Amante qui chassa l’amant par lassitude,
Et souffre, tant qu’un autre amour n’est pas venu.

Douleur inhérente aux changements d’habitude !
Plein de souches et maigre auprès du mont charnu,
Un coteau que la faim de l’homme a reconnu
Montre des crocs géants aux riches altitudes.

Doute cuisant. Un tel chaos de bois brûlé,
Ces ronces et, plus loin, la baissière glaçante
Seront-ils un berceau propice au tendre blé ? CONTINUER LA LECTURE

Sonnet impressionniste (3)

La nuit avec ses mains d’insidieux génie,
Jumelle du néant sardonique et blasé,
Hier, la nuit, qui tient le sarcasme aiguisé,
Délaya dans mon cœur la morgue et l’ironie.

Alphabet primitif, simple mnémotechnie.
Au clair soleil, je vois dans ce mont hérissé
La houle que figea le globe un peu lassé,
En mémoire de son effroyable insomnie.

Confusion des verts, des rouges et des ors,
Fol enchevêtrement de plantes, d’arbres morts,
Pas un seul tronc qui n’ait sa cour : Exubérance. CONTINUER LA LECTURE

Sonnet impressionniste (2)

J’avance, la nuit vient ; tout le rouge et le vert,
La gamme chromatique où le jaune domine,
Se sont changés en noir depuis que je chemine,
Et la brise s’exerce aux rafales d’hiver.

Quel trou miraculeux pour bâtir un enfer !
Il a, plein de vapeur, déjà l’air d’une usine,
Et Satan cueillerait alentour sa résine.
Il me semble qu’ici des hommes ont souffert.

J’ai frisson. Est-ce un arbre ou quelque bête fauve
Qui se profile sur la cote demi chauve ?
J’irai ; mieux vaut risquer que retourner là-bas. CONTINUER LA LECTURE