Paroles à la lune

La lune, dites-nous si c’est votre plaisir,
Ô lune cajoleuse !
Que les hommes se plient au gré de vos désirs
Comme la mer houleuse,

Est-ce votre vouloir que ceux qui tout le jour
Furent doux et tranquilles,
Succombent dans le soir au péché de l’amour
Par les champs et les villes ?

— Les baisers montent-ils vers vous comme de l’eau
Qui se volatilise,
Pour faire, à votre front vaniteux, ce halo
Dont sa pâleur s’irise ?

Est-ce pour vous séduire ou vous désennuyer,
Quand vous faites la moue,
Que les hommes s’en vont se pendre ou se noyer,
La lune aux belles joues ? CONTINUER LA LECTURE

L’offrande à la nature

Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent,
Nul n’aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L’eau luisante et la terre où la vie a germé.

La forêt, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains,
Je me suis appuyée à la beauté du monde
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains.

J’ai porté vos soleils ainsi qu’une couronne
Sur mon front plein d’orgueil et de simplicité,
Mes jeux ont égalé les travaux de l’automne
Et j’ai pleuré d’amour aux bras de vos étés. CONTINUER LA LECTURE

À la nuit

Nuits où meurent l’azur, les bruits et les contours,
Où les vives clartés s’éteignent une à une,
Ô nuit, urne profonde où les cendres du jour
Descendent mollement et dansent à la lune.

Jardin d’épais ombrage, abri des corps déments,
Grand cœur en qui tout rêve et tout désir pénètre
Pour le repos charnel ou l’assouvissement,
Nuit pleine des sommeils et des fautes de l’être.

Nuit propice aux plaisirs, à l’oubli, tour à tour,
Où dans le calme obscur l’âme s’ouvre et tressaille
Comme une fleur à qui le vent porte l’amour,
Ou bien s’abat ainsi qu’un chevreau dans la paille. CONTINUER LA LECTURE

L’image

Pauvre faune qui va mourir
Reflète-moi dans tes prunelles
Et fais danser mon souvenir
Entre les ombres éternelles.

Va, et dis à ces morts pensifs
À qui mes jeux auraient su plaire
Que je rêve d’eux sous les ifs
Où je passe petite et claire.

Tu leur diras l’air de mon front
Et ses bandelettes de laine,
Ma bouche étroite et mes doigts ronds
Qui sentent l’herbe et le troène,

Tu diras mes gestes légers
Qui se déplacent comme l’ombre
Que balancent dans les vergers
Les feuilles vives et sans nombre. CONTINUER LA LECTURE

L’orgueil

Bel orgueil qui logez au sein des âmes hautes
Et qui soufflez ainsi que le vent dans les tours,
Afin qu’aujourd’hui soit sans détresse et sans fautes
Bandez mon cœur penchant contre l’ombre et l’amour.

Faites que mon cœur soit héroïque et vivace
Et porte sans plier le poids des yeux humains,
Mettez votre clarté paisible sur ma face
Et votre force rude et chaude dans mes mains.

Demeurez, bel orgueil, afin que je connaisse
En ce jour où je sens défaillir mes genoux
Et mon âme mourir de rêve et de faiblesse
L’auguste isolement de me mêler à vous… CONTINUER LA LECTURE

Le jardin et la maison

Voici l’heure où le pré, les arbres et les fleurs
Dans l’air dolent et doux soupirent leurs odeurs.

Les baies du lierre obscur où l’ombre se recueille
Sentant venir le soir se couchent dans leurs feuilles,

Le jet d’eau du jardin, qui monte et redescend,
Fait dans le bassin clair son bruit rafraîchissant ;

La paisible maison respire au jour qui baisse
Les petits orangers fleurissant dans leurs caisses.

Le feuillage qui boit les vapeurs de l’étang
Lassé des feux du jour s’apaise et se détend. CONTINUER LA LECTURE

Les mots sans qu’on les craigne

Les mots sans qu’on les craigne ont d’effrayants pouvoirs,
Ils sont les bâtisseurs hasardeux des pensées,
L’âme la plus puissante est parfois dépassée
Par ces rêves actifs que l’on voit se mouvoir.

— Laissons se balancer dans leur ombre décente
L’excessive tristesse et l’excessif besoin !
Confions le secret ou la hâte oppressante
Au silence sacré qui ne les livre point.

Un souvenir dormant cesse d’être coupable,
Tout ce qui n’est pas dit est innocent et vrai ;
S’il consent à garder sa face sombre et stable
Le mensonge lui-même est un noble secret. CONTINUER LA LECTURE

Le cœur

Mon cœur tendu de lierre odorant et de treilles,
Vous êtes un jardin où les quatre saisons
Tenant du buis nouveau, des grappes de groseilles
Et des pommes de pin, dansent sur le gazon…
— Sous les poiriers noueux couverts de feuilles vives
Vous êtes le coteau qui regarde la mer,
Ivre d’ouïr chanter, quand le matin arrive,
La cigale collée au brin de menthe amer.
— Vous êtes un vallon escarpé ; la nature
Tapisse votre espace et votre profondeur
De mousse délicate et de fraîche verdure.
— Vous êtes dans votre humble et pastorale odeur
Le verger fleurissant et le gai pâturage
Où les joyeux troupeaux et les pigeons dolents
Broutent au chèvrefeuille ou lissent leur plumage.
— Et vous êtes aussi, cœur grave et violent,
La chaude, spacieuse et prudente demeure
Pleine de vins, de miel, de farine et de riz,
Ouverte au bon parfum des saisons et des heures,
Où la tendresse humaine habite et se nourrit… CONTINUER LA LECTURE

Les parfums

Mon cœur est un palais plein de parfums flottants
Qui s’endorment parfois aux plis de ma mémoire,
Et le brusque réveil de leurs bouquets latents
— Sachets glissés au coin de la profonde armoire —

Soulève le linceul de mes plaisirs défunts
Et délie en pleurant leurs tristes bandelettes…
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes !

Parfum des fleurs d’avril, senteur des fenaisons,
Odeur du premier feu dans les chambres humides,
Aromes épandus dans les vieilles maisons
Et pâmés au velours des tentures rigides ; CONTINUER LA LECTURE

Le baiser

Couples fervents et doux, ô troupe printanière !
Aimez au gré des jours.
— Tout, l’ombre, la chanson, le parfum, la lumière
Noue et dénoue l’amour.

Épuisez, cependant que vous êtes fidèles,
La chaude déraison,
Vous ne garderez pas vos amours éternelles
Jusqu’à l’autre saison.

Le vent qui vient mêler ou disjoindre les branches
A de moins brusques bonds
Que le désir qui fait que les êtres se penchent
L’un vers l’autre et s’en vont.

Les frôlements légers des eaux et de la terre,
Les blés qui vont mûrir,
La douleur et la mort sont moins involontaires
Que le choix du désir. CONTINUER LA LECTURE