Madame et souveraine

« Madame et souveraine,
Que mon cœur a de peine… »
Ainsi disait un enfant chérubin :
« Madame et souveraine,
Que mon cœur a de peine… »

Cette nuit, je ne sais trop pourquoi, ce refrain
A trotté dans ma tête et m’a laissé tout triste…
J’ai des torts envers vous… mais de ces torts d’artiste
Que l’on peut pardonner de la main à la main.
Je suis un fainéant, bohème journaliste,
Qui dîne d’un bon mot étalé sur son pain.
Vieux avant l’âge et plein de rancunes amères,
Méfiant comme un rat, trompé par trop de gens,
Ne croyant nullement aux amitiés sincères,
J’ai mis exprès à bout les nobles sentiments
Qui vous poussaient, madame, à calmer les tourments
D’une âme abandonnée au pays des misères.
Daignez me pardonner cet essai maladroit…
Vos lettres m’ont prouvé que dans cette bagarre,
Vous possédiez l’esprit qui marche ferme et droit,
Vous voulez votre dû, mot grotesque et barbare,
Que l’on n’accepterait jamais au Tintamare…
Mais il paraît qu’il faut payer ce que l’on doit.
Vous aurez donc, madame, et manuscrits et lettres,
Doucement ficelés dans un calicot vert,
Car ma plume est gelée aux jours noirs de l’hiver.
Sans feu dans mon taudis, sans carreaux aux fenêtres,
Je vais trouver le joint du ciel ou de l’enfer,
Et j’ai pour l’autre monde enfin bouclé mes guêtres.
J’ai fait mon épitaphe et prends la liberté
De vous la dédier dans un sonnet stupide
Qui s’élance à l’instant du fond d’un cerveau vide…
Mouvement de coucou par le froid arrêté :
La misère a rendu ma pensée invalide ! CONTINUER LA LECTURE

De Ramsgate à Anvers

À cette côte anglaise
J’ai donc fait mes adieux,
Et sa blanche falaise
S’efface au bord des cieux !

Que la mer me sourie !
Plaise aux dieux que je sois
Bientôt dans ta patrie,
Ô grand maître anversois !

Rubens ! à toi je songe,
Seul peut-être et pensif
Sur cette mer où plonge
Notre fumeux esquif.

Histoire et poésie,
Tout me vient à travers
Ma mémoire saisie
Des merveilles d’Anvers.

Cette mer qui sommeille
Est belle comme aux jours
Où, riante et vermeille,
Tu la peuplais d’Amours. CONTINUER LA LECTURE

Sainte-Hélène

Au milieu de la mer qui sépare deux mondes,
Un rocher presque nu s’élève sur les ondes,
Et son sinistre aspect remplit l’âme de deuil :
C’est là que tant de gloire est par la mort frappée ;
Et l’on y voit un nom, une croix, une épée,…
Tous trois jetés sur un cercueil !

Ce nom pourra long-temps résonner dans l’histoire
Car naguère, semblable au bronze des combats,
Qui marque tour à tour un triomphe, un trépas,
Il annonça la mort, ainsi que la victoire :
Dès qu’il retentissait comme un signal lointain,
L’un frémissait de crainte, et l’autre de courage,
On volait à la gloire, on volait au carnage,
Et les mères pressaient leurs enfants sur leur sein ! CONTINUER LA LECTURE

Une femme est l’amour

Une femme est l’amour, la gloire et l’espérance ;
Aux enfants qu’elle guide, à l’homme consolé,
Elle élève le cœur et calme la souffrance,
Comme un esprit des cieux sur la terre exilé.

Courbé par le travail ou par la destinée,
L’homme à sa voix s’élève et son front s’éclaircit ;
Toujours impatient dans sa course bornée,
Un sourire le dompte et son cœur s’adoucit.

Dans ce siècle de fer la gloire est incertaine :
Bien longtemps à l’attendre il faut se résigner.
Mais qui n’aimerait pas, dans sa grâce sereine,
La beauté qui la donne ou qui la fait gagner ? CONTINUER LA LECTURE

À Victor Hugo

De votre amitié, maître, emportant cette preuve
Je tiens donc sous mon bras le Rhin. — J’ai l’air d’un fleuve
Et je me sens grandir par la comparaison.

Mais le Fleuve sait-il lui pauvre Dieu sauvage
Ce qui lui donne un nom, une source, un rivage,
Et s’il coule pour tous quelle en est la raison.

Assis au mamelon de l’immense nature,
Peut-être ignore-t-il comme la créature
D’où lui vient ce bienfait qu’il doit aux Immortels :

Moi je sais que de vous, douce et sainte habitude,
Me vient l’Enthousiasme et l’Amour et l’Étude,
Et que mon peu de feu s’allume à vos autels. CONTINUER LA LECTURE

À M. Alexandre Dumas

En partant de Baden, j’avais d’abord songé
Que par monsieur Éloi, que par monsieur Elgé,
Je pourrais, attendant des fortunes meilleures,
Aller prendre ma place au bateau de six heures ;
Ce qui m’avait conduit, plein d’un espoir si beau,
De l’hôtel du Soleil à l’hôtel du Corbeau ;
Mais, à Strasbourg, le sort ne me fut, point prospère ;
Éloi fils avait trop compté sur Éloi père…
Et je repars, pleurant mon destin nonpareil,
De l’hôtel du Corbeau pour l’hôtel du Soleil ! CONTINUER LA LECTURE

Dans les bois

Au printemps l’oiseau naît et chante :
N’avez-vous pas ouï sa voix ?…
Elle est pure, simple et touchante,
La voix de l’oiseau — dans les bois !

L’été, l’oiseau cherche l’oiselle ;
Il aime — et n’aime qu’une fois !
Qu’il est doux, paisible et fidèle,
Le nid de l’oiseau — dans les bois !

Puis quand vient l’automne brumeuse,
Il se tait… avant les temps froids.
Hélas ! qu’elle doit être heureuse
La mort de l’oiseau — dans les bois ! CONTINUER LA LECTURE

Pensée de Byron

Par mon amour et ma constance,
J’avais cru fléchir ta rigueur,
Et le souffle de l’espérance
Avait pénétré dans mon coeur ;
Mais le temps, qu’en vain je prolonge,
M’a découvert la vérité,
L’espérance a fui comme un songe…
Et mon amour seul m’est resté !

Il est resté comme un abîme
Entre ma vie et le bonheur,
Comme un mal dont je suis victime,
Comme un poids jeté sur mon coeur !
Pour fuir le piège où je succombe,
Mes efforts seraient superflus ;
Car l’homme a le pied dans la tombe,
Quand l’espoir ne le soutient plus. CONTINUER LA LECTURE

La Russie

I.

Arrête, esprit sublime ! arrête !
Du sort crains de braver les lois !
Dieu qui commande à la tempête
L’agite sur le front des rois ;
Son bras pourra réduire en poudre
Ton laurier qu’on croit immortel,…
Et tu t’approches de la foudre,
En t’élançant aux champs du ciel.
Silence ! La Nuit veille encore ,
Les arrêts du Destin ne sont pas révolus :
Mais à l’ombre qui fuit succédera l’aurore,…
Et celle d’Austerlitz ne reparaîtra plus !

Dans le palais des Czars, Napoléon repose : —
Sans doute un songe heureux, sur ses ailes de rose,
D’héroïques tableaux vient bercer son espoir : —
Il est là ! dans Moscou soumis à son pouvoir !…
Mais ce n’est pas assez : quand pour lui tout conspire,
Quand d’un nouvel éclat tout son astre a relui,
Un destin plus brillant a de quoi le séduire…
Cet empire dompté… Qu’ai-je dit ? Un empire !
Le monde entier, le monde… et c’est bien peu pour lui. CONTINUER LA LECTURE