À Monseigneur le Duc de Penthièvre

(Extrait.)

Le plus saint des devoirs, celui qu’en traits de flamme
La nature a gravé dans le fond de notre âme,
C’est de chérir l’objet ni nous donna le jour.
Qu’il est doux a remplir ce précepte d’amour !

Voyez ce faible enfant que le trépas menace ;
II ne sent plus ses maux quand sa mère l’embrasse ;
Dans l’âge des erreurs, ce jeune homme fougueux
N’a qu’elle pour ami, dès qu’il est malheureux ;

Ce vieillard qui va perdre un reste de lumière,
Retrouve encore des pleurs en parlant de sa mère.
Bienfait du Créateur, qui daigna nous choisir
Pour première vertu notre plus doux plaisir ! CONTINUER LA LECTURE

La brebis et le chien

La brebis et le chien, de tous les temps amis,
Se racontaient un jour leur vie infortunée.
Ah ! Disait la brebis, je pleure et je frémis
Quand je songe aux malheurs de notre destinée.
Toi, l’esclave de l’homme, adorant des ingrats,
Toujours soumis, tendre et fidèle,
Tu reçois, pour prix de ton zèle,
Des coups et souvent le trépas.
Moi, qui tous les ans les habille,
Qui leur donne du lait, et qui fume leurs champs,
Je vois chaque matin quelqu’un de ma famille
Assassiné par ces méchants.
Leurs confrères les loups dévorent ce qui reste.
Victimes de ces inhumains,
Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains,
Voilà notre destin funeste !
Il est vrai, dit le chien : mais crois-tu plus heureux
Les auteurs de notre misère ?
Va, ma soeur, il vaut encor mieux
Souffrir le mal que de le faire. CONTINUER LA LECTURE

Le hérisson et les lapins

Il est certains esprits d’un naturel hargneux
Qui toujours ont besoin de guerre ;
Ils aiment à piquer, se plaisent à déplaire,
Et montrent pour cela des talents merveilleux.
Quant à moi, je les fuis sans cesse,
Eussent-ils tous les dons et tous les attributs :
J’y veux de l’indulgence ou de la politesse ;
C’est la parure des vertus.
Un hérisson, qu’une tracasserie
Avait forcé de quitter sa patrie,
Dans un grand terrier de lapins
Vint porter sa misanthropie.
Il leur conta ses longs chagrins,
Contre ses ennemis exhala bien sa bile,
Et finit par prier les hôtes souterrains
De vouloir lui donner asile.
Volontiers, lui dit le doyen :
Nous sommes bonnes gens, nous vivons comme frères,
Et nous ne connaissons ni le tien ni le mien ;
Tout est commun ici : nos plus grandes affaires
Sont d’aller, dès l’aube du jour,
Brouter le serpolet, jouer sur l’herbe tendre :
Chacun, pendant ce temps, sentinelle à son tour,
Veille sur le chasseur qui voudrait nous surprendre ;
S’il l’aperçoit, il frappe, et nous voilà blottis.
Avec nos femmes, nos petits,
Dans la gaîté, dans la concorde,
Nous passons les instants que le ciel nous accorde.
Souvent ils sont prompts à finir ;
Les panneaux, les furets, abrègent notre vie,
Raison de plus pour en jouir.
Du moins par l’amitié, l’amour et le plaisir,
Autant qu’elle a duré nous l’avons embellie :
Telle est notre philosophie.
Si cela vous convient, demeurez avec nous,
Et soyez de la colonie ;
Sinon, faites l’honneur à notre compagnie
D’accepter à dîner, puis retournez chez vous.
À ce discours plein de sagesse,
Le hérisson repart qu’il sera trop heureux
De passer ses jours avec eux.
Alors chaque lapin s’empresse
D’imiter l’honnête doyen
Et de lui faire politesse.
Jusques au soir tout alla bien.
Mais lorsqu’après souper la troupe réunie
Se mit à deviser des affaires du temps,
Le hérisson de ses piquants
Blesse un jeune lapin. Doucement, je vous prie,
Lui dit le père de l’enfant.
Le hérisson, se retournant,
En pique deux, puis trois, et puis un quatrième.
On murmure, on se fâche, on l’entoure en grondant.
Messieurs, s’écria-t-il, mon regret est extrême ;
Il faut me le passer, je suis ainsi bâti,
Et je ne puis pas me refondre.
Ma foi, dit le doyen, en ce cas, mon ami,
Tu peux aller te faire tondre. CONTINUER LA LECTURE

Le miroir de la vérité

Dans le beau siècle d’or, quand les premiers humains,
Au milieu d’une paix profonde,
Coulaient des jours purs et sereins,
La vérité courait le monde
Avec son miroir dans les mains.
Chacun s’y regardait, et le miroir sincère
Retraçait à chacun son plus secret désir
Sans jamais le faire rougir ;
Temps heureux, qui ne dura guère !
L’homme devint bientôt méchant et criminel.
La vérité s’enfuit au ciel,
En jetant de dépit son miroir sur la terre.
Le pauvre miroir se cassa.
Ses débris qu’au hasard la chute dispersa
Furent perdus pour le vulgaire.
Plusieurs siècles après on en connut le prix :
Et c’est depuis ce temps que l’on voit plus d’un sage
Chercher avec soin ces débris,
Les retrouver parfois ; mais ils sont si petits,
Que personne n’en fait usage.
Hélas ! Le sage le premier
Ne s’y voit jamais tout entier. CONTINUER LA LECTURE

Le chien coupable

Mon frère, sais-tu la nouvelle ?
Mouflar, le bon Mouflar, de nos chiens le modèle,
Si redouté des loups, si soumis au berger,
Mouflar vient, dit-on, de manger
Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère,
Et puis sur le berger s’est jeté furieux.
– Serait-il vrai ? – Très vrai, mon frère.
– À qui donc se fier, grands dieux !
C’est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine ;
Et la nouvelle était certaine.
Mouflar, sur le fait même pris,
N’attendait plus que le supplice ;
Et le fermier voulait qu’une prompte justice
Effrayât les chiens du pays.
La procédure en un jour est finie.
Mille témoins pour un déposent l’attentat :
Récolés, confrontés, aucun d’eux ne varie ;
Mouflar est convaincu du triple assassinat :
Mouflar recevra donc deux balles dans la tête
Sur le lieu même du délit.
À son supplice qui s’apprête
Toute la ferme se rendit.
Les agneaux de Mouflar demandèrent la grâce ;
Elle fut refusée. On leur fit prendre place :
Les chiens se rangèrent près d’eux,
Tristes, humiliés, mornes, l’oreille basse,
Plaignant, sans l’excuser, leur frère malheureux.
Tout le monde attendait dans un profond silence.
Mouflar paraît bientôt, conduit par deux pasteurs :
Il arrive ; et, levant au ciel ses yeux en pleurs,
Il harangue ainsi l’assistance :
Ô vous, qu’en ce moment je n’ose et je ne puis
Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis,
Témoins de mon heure dernière,
Voyez où peut conduire un coupable désir !
De la vertu quinze ans j’ai suivi la carrière,
Un faux pas m’en a fait sortir.
Apprenez mes forfaits. Au lever de l’aurore,
Seul, auprès du grand bois, je gardais le troupeau ;
Un loup vient, emporte un agneau,
Et tout en fuyant le dévore.
Je cours, j’atteins le loup, qui, laissant son festin,
Vient m’attaquer : je le terrasse,
Et je l’étrangle sur la place.
C’était bien jusques là : mais, pressé par la faim,
De l’agneau dévoré je regarde le reste,
J’hésite, je balance… à la fin, cependant,
J’y porte une coupable dent :
Voilà de mes malheurs l’origine funeste.
La brebis vient dans cet instant,
Elle jette des cris de mère…
La tête m’a tourné, j’ai craint que la brebis
Ne m’accusât d’avoir assassiné son fils ;
Et, pour la forcer à se taire,
Je l’égorge dans ma colère.
Le berger accourait armé de son bâton.
N’espérant plus aucun pardon,
Je me jette sur lui : mais bientôt on m’enchaîne,
Et me voici prêt à subir
De mes crimes la juste peine.
Apprenez tous du moins, en me voyant mourir,
Que la plus légère injustice
Aux forfaits les plus grands peut conduire d’abord ;
Et que, dans le chemin du vice,
On est au fond du précipice,
Dès qu’on met un pied sur le bord. CONTINUER LA LECTURE

Le chat et le miroir

Philosophes hardis, qui passez votre vie
A vouloir expliquer ce qu’on n’explique pas,
Daignez écouter, je vous prie,
Ce trait du plus sage des chats.
Sur une table de toilette
Ce chat aperçût un miroir ;
Il y saute, regarde, et d’abord pense voir
Un de ses frères qui le guette.
Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.
Surpris, il juge alors la glace transparente,
Et passe de l’autre côté,
Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.
Il réfléchit un peu : de peur que l’animal,
Tandis qu’il fait le tour, ne sorte,
Sur le haut du miroir il se met à cheval,
Deux pattes par ici, deux par là ; de la sorte
Partout il pourra le saisir.
Alors, croyant bien le tenir,
Doucement vers la glace il incline la tête,
Aperçoit une oreille, et puis deux… à l’instant,
A droite, à gauche il va jetant
Sa griffe qu’il tient toute prête :
Mais il perd l’équilibre, il tombe et n’a rien pris.
Alors, sans davantage attendre,
Sans chercher plus longtemps ce qu’il ne peut comprendre,
Il laisse le miroir et retourne aux souris :
Que m’importe, dit-il, de percer ce mystère ?
Une chose que notre esprit,
Après un long travail, n’entend ni ne saisit,
Ne nous est jamais nécessaire. CONTINUER LA LECTURE

Le dervis, la corneille et le faucon

Un de ces pieux solitaires
Qui, détachant leur cœur des choses d’ici bas,
Font vœu de renoncer à des biens qu’ils n’ont pas.
Pour vivre du bien de leurs frères,
Un dervis en un mot, s’en allait mendiant
Et priant,
Lorsque les cris plaintifs d’une jeune corneille
Par des parents cruels laissée en son berceau,
Presque sans plume encor, vinrent à son oreille.
Notre dervis regarde, et voit le pauvre oiseau
Allongeant sur son nid sa tête demi-nue :
Dans l’instant, du haut de la nue,
Un faucon descend vers ce nid,
Et, le bec rempli de pâture,
Il apporte sa nourriture
À l’orpheline qui gémit.
Ô du puissant Allah providence adorable !
S’écria le dervis : plutôt qu’un innocent
Périsse sans secours, tu rends compatissant
Des oiseaux le moins pitoyable !
Et moi, fils du très-haut, je chercherais mon pain !
Non, par le prophète j’en jure :
Tranquille désormais, je remets mon destin
À celui qui prend soin de toute la nature.
Cela dit, le dervis, couché tout de son long,
Se met à bayer aux corneilles,
De la création admire les merveilles,
De l’univers l’ordre profond.
Le soir vint, notre solitaire
Eut un peu d’appétit en faisant sa prière :
Ce n’est rien, disait-il ; mon souper va venir.
Le souper ne vient point. Allons, il faut dormir ;
Ce sera pour demain. Le lendemain l’aurore
Paraît, et point de déjeuner.
Ceci commence à l’étonner ;
Cependant il persiste encore,
Et croit à chaque instant voir venir son dîner.
Personne n’arrivait ; la journée est finie,
Et le dervis à jeun voyait d’un œil d’envie
Ce faucon qui venait toujours
Nourrir sa pupille chérie.
Tout-à-coup il l’entend lui tenir ce discours :
Tant que vous n’avez pu, ma mie,
Pourvoir vous-même à vos besoins,
De vous j’ai pris de tendres soins ;
À présent que vous voilà grande,
Je ne reviendrai plus. Allah nous recommande
Les faibles et les malheureux :
Mais être faible, ou paresseux,
C’est une grande différence.
Nous ne recevons l’existence
Qu’afin de travailler pour nous ou pour autrui.
De ce devoir sacré quiconque se dispense
Est puni de la providence
Par le besoin ou par l’ennui.
Le faucon dit et part. Touché de ce langage,
Le dervis converti reconnaît son erreur,
Et, gagnant le premier village,
Se fait valet de laboureur. CONTINUER LA LECTURE

La fauvette et le rossignol

Une fauvette dont la voix
Enchantait les échos par sa douceur extrême
Espéra surpasser le rossignol lui-même,
Et lui fit un défi. L’on choisit dans le bois
Un lieu propre au combat. Les juges se placèrent :
C’étaient le linot, le serin,
Le rouge-gorge et le tarin.
Tous les autres oiseaux derrière eux se perchèrent.
Deux vieux chardonnerets et deux jeunes pinsons
Furent gardes du camp, le merle était trompette.
Il donne le signal : aussitôt la fauvette
Fait entendre les plus doux sons ;
Avec adresse elle varie
De ses accents filés la touchante harmonie,
Et ravit tous les cœurs par ses tendres chansons.
L’assemblée applaudit. Bientôt on fait silence :
Alors le rossignol commence.
Trois accords purs, égaux, brillants,
Que termine une juste et parfaite cadence,
Sont le prélude de ses chants ;
Ensuite son gosier flexible,
Parcourant sans effort tous les tons de sa voix,
Tantôt vif et pressé, tantôt lent et sensible,
Étonne et ravit à la fois.
Les juges cependant demeuraient en balance.
Le linot, le serin, de la fauvette amis,
Ne voulaient point donner de prix :
Les autres disputaient. L’assemblée en silence
Écoutait leurs doctes avis,
Lorsqu’un geai s’écria : victoire à la fauvette !
Ce mot décida sa défaite :
Pour le rossignol aussitôt
L’aréopage ailé tout d’une voix s’explique.
Ainsi le suffrage d’un sot
Fait plus de mal que sa critique. CONTINUER LA LECTURE

Le paysan et la rivière

Je veux me corriger, je veux changer de vie,
Me disait un ami : dans des liens honteux
Mon âme s’est trop avilie ;
J’ai cherché le plaisir, guidé par la folie,
Et mon cœur n’a trouvé que le remords affreux.
C’en est fait, je renonce à l’indigne maîtresse
Que j’adorai toujours sans jamais l’estimer ;
Tu connais pour le jeu ma coupable faiblesse,
Eh bien ! Je vais la réprimer ;
Je vais me retirer du monde,
Et, calme désormais, libre de tous soucis,
Dans une retraite profonde,
Vivre pour la sagesse et pour mes seuls amis.
Que de fois vous l’avez promis !
Toujours en vain, lui répondis-je.
Çà, quand commencez-vous ? – Dans huit jours, sûrement.
– Pourquoi pas aujourd’hui ? Ce long retard m’afflige.
– Oh ! Je ne puis dans un moment
Briser une si forte chaîne ;
Il me faut un prétexte : il viendra, j’en réponds.
Causant ainsi, nous arrivons
Jusques sur les bords de la Seine,
Et j’aperçois un paysan
Assis sur une large pierre
Regardant l’eau couler d’un air impatient.
– L’ami, que fais-tu là ? – Monsieur, pour une affaire
Au village prochain je suis contraint d’aller ;
Je ne vois point de pont pour passer la rivière,
Et j’attends que cette eau cesse enfin de couler.
Mon ami, vous voilà, cet homme est votre image ;
Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours :
Si vous voulez passer, jetez-vous à la nage ;
Car cette eau coulera toujours. CONTINUER LA LECTURE

Le linot

Une linotte avait un fils
Qu’elle adorait, selon l’usage,
C’était l’unique fruit du plus doux mariage,
Et le plus beau linot qui fût dans le pays.
Sa mère en était folle, et tous les témoignages
Que peuvent inventer la tendresse et l’amour
Étaient pour cet enfant épuisés chaque jour.
Notre jeune linot, fier de ces avantages,
Se croyait un phénix, prenait l’air suffisant,
Tranchait du petit important
Avec les oiseaux de son âge,
Persiflait la mésange ou bien le roitelet,
Donnait à chacun son paquet,
Et se faisait haïr de tout le voisinage.
Sa mère lui disait :
Mon cher fils, sois plus sage,
Plus modeste surtout.
Hélas ! je conçois bien
Les dons, les qualités qui furent ton partage :
Mais feignons de n’en savoir rien,
Pour qu’on les aime davantage.
A tout cela notre linot
Répondait par quelque bon mot.
La mère en gémissait dans le fond de son âme.
Un vieux merle, ami de la dame,
Lui dit : Laissez aller votre fils au grand bois,
Je vous réponds qu’avant un mois
Il sera sans défauts. Vous jugez des alarmes
De la mère, qui pleure et frémit du danger.
Mais le jeune linot brûlait de voyager :
Il partit donc malgré ses larmes.
A peine est-il dans la forêt,
Que notre petit personnage
Du pivert entend le ramage,
Et se moque de son fausset.
Le pivert, qui prit mal cette plaisanterie,
Vient à bons coups de bec plumer le persifleur.
Et, deux jours après, une pie,
Le dégoûte à jamais du métier de railleur.
Il lui restait encor la vanité secrète
De se croire excellent chanteur
Le rossignol et la fauvette
Le guérirent de son erreur.
Bref, il retourna chez sa mère
Doux, poli, modeste et charmant.
Ainsi l’adversité fit, dans un seul moment,
Ce que tant de leçons n’avaient jamais pu faire. CONTINUER LA LECTURE