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Lettre au baron mollet

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Paris, le 23 novembre 1961

Mon fils,

C’est ton perce-héros au doux rire si saoul qui t’envoie un mot pour te dire combien il a été heureux et fier de la fête du Ha-Ha donnée en ton bonheur et où tu as été triomphalement – et pourtant rien ne vaut le triomphe français – reçu par la Régente Ursula Vian-Kûbler, qui était ce soir-là belle comme le jour ou la nuit où Boris Vian la vit pour la première fois.

Tous les amis, les amis de l’Urs et les tiens étaient çà et là.

Était là aussi, mais éphémère comme il sied, un feu d’artifice sur le dôme délabré, mais il y avait surtout, violente, marrante et tendre et déchirée, la lumière de Boris toujours là chez elle comme chez nous, jamais éteinte, jamais soufflée.

Pour une belle fête, c’en était une et chacun le verre à la main, chantait le Desalterego, un chant plus utile et plus beau que le Desesperanto et tous les autres lamentes.

Une fête bien plus réussie encore que l’Entre-Vent du Cul du Drap d’Or ou le miraculeux pèlerinage des culs-de-jatte à Sainte Prothèse de Lisieux.

Enfin, un instant d’une délicate qualité et de voir mon propre fils ainsi gâté, j’étais tout ému et tout mouvementé mais tout en faisant preuve d’une chamelière sobriété, pour ne pas lui donner de regrets, et je pensais aux Alcools de Guillaume Apollinaire dont tu as été et demeures encore le perpétuel Secrétaire.

Comme tu as eu grand chance, mon fils, et je suis tout réjoui quand je pense que tu aurais pu devenir un grand tartiste un grand écrit-vain, un grand érudi-menteur ou peut-être encore un grand pédicure, un grand rongeur d’ongles pour milliardaires anxieux, ou bien un grand suceur de pouce chez un roi de la finance retombé en enfance.

Tu aurais pu aussi, si tu en avais eu les moyens d’infortune, tomber en 14, 15, 16, 17 ou 18, au Mort-Homme au décorum ou au mémorandum et puis finir tes jours incognito, poilu, sous la flamme et sous l’arc.

Et tu n’as jamais défilé non plus, aux Champs-Elysées, avec les Fils des Tués.

Je t’en sais gré mais cela n’est pas tellement surprenant puisque tout jeune tu préconisais déjà le Self Service militaire et sautais le mur du son dès que retentissait le clairon.

Ainsi, tu as suivi ton petit bonhomme et tes petites bonnes femmes de chemin sans jamais prêter la moindre attention aux rapports des statisticiens qui, d’accord avec les existentialistes chrétiens, affirment que les centenaires sont tristes parce qu’ils sont orphelins.

Je me rappelle que dès ton plus jeune âge, pour t’éduquer un peu et en même temps faire preuve d’une indéniable culture générale, astucieusement je te demandais « Tu toqué Fili ?» et tu me répondais « moi aussi. Papa».

C’était réconfortant et aussi exemplaire que lorsqu’en écoutant le refrain de la Marseillaise : « Allons enfants…! » tu disais « Allons donc! » et je m’en montrais fort réjoui.

Et au catéchisme, lorsqu’on te posa la question primordiale: «Qu’est-ce que Dieu?» et que tu répondis « C’est l’Unique rien du tout », cela fit fort mauvais, mais à tout prendre fort hilarant effet.

Et ce cheval qu’un pauvre soldat emmenait à Vaugi-rard, au manège de la mort, et qui t’avait dit à hauts et intelligibles hennissements à propos de la même et sempiternelle question : « C’est la plus ignoble requête de l’homme. »

Tu vois, je n’oublie pas tes enfantillages comme je n’oublie pas davantage les cartes que tu m’envoyais au cours de tes nombreux voyages.

J’en ai gardé un souvenir ému, dans un album que j’ai bazardé sur les quais le jour de ta majorité.

Ton voyage à Rome, par exemple, où dans les couloirs de la Basilique, des Capucins, sous le froc, à la sauvette, vendaient des sachets de véritable sciure de bois de la vraie croix, et les trente-deux indispositions de la Papesse Jeanne sans oublier de proposer aussi des petits morceaux de l’authentique Corde à Judas.

Ton voyage à Venise! Tu m’écrivais : « il y en a qui prennent le Vaporetto pour un peintre, moi je le prends pour aller voir souffler le verre à Murano. »

Et dans les Ardennes, quand tu as découvert, en compagnie du Père Teilhard de Chardin, les ruines de Saint-Talaric, un des plus purs et des plus incontestables joyaux de l’Art Austro-Gothique.

Et quand tu poursuivais inlassablement tes recherches d’actualités historiques, au Chabanais où dans les bidets en tortue de faïence, des grands-ducs et des Grands d’Espagne lapaient à quatre pattes le Consommé des Rois.

La chambre aux tortures t’avait beaucoup frappé, à ce sujet tu m’écrivais: «je t’assure, Papa, que le Général qui se fit fouetter par la Grande Irma à qui son si sévère et si bel uniforme de Bat d’Af va si bien, n’est ni un maniaque, ni un sadique mais tout simplement un soldat, un vrai et qui jamais n’oublie que la discipline est la force principale des religions comme des armées.»

Tu portais également intérêt à cet habitué du petit salon métaphysique qui, tout seul et tout nu, rentrait en lui-même et ne savait jamais comment en sortir.

Tout enfermé à clef il disparut un beau jour.

Mais à quoi bon évoquer le passé et tes prouesses, mon fils, et ta sagacité.

Le temps n’est plus, où tout enfant, tu récitais si timidement ta fable favorite : « Moïse, Belzébuth et le colimaçon. »

Bien n’a tellement changé, bien sûr, il a coulé beaucoup d’eau et, ces jours-ci à Paris, beaucoup d’Arabes sous les ponts.

Attila, le fléau des rats, garde toujours sa raison sociale face à l’Elysée, et Papon, le fléau des Ratons, quand il passe devant, n’oublie pas de saluer et de rectifier la position.

Et toujours en face, de grandes réceptions, Youlou, le petit Président abbé noir, chante la Décongolaise et le grand Général Président blanc chante l’Ave Marianne de Schubert, et la Truite fort silencieusement tout en mettant, pour faire bien dans le tableau, quelques officiers aux arêtes de rigueur.

Et l’on parle toujours de décolonisation, de dépacification, de délaïcisation, de désolidarisation, de désim-mobilisation et naturellement de démystification, c’est-à-dire en langage clair, de mystique-fixation et de néo-christianisation.

Enfin je te quitte, mon fils, et comme d’habitude je termine en finissant ma lettre.

Tous ces jours-ci il y a eu des signes dans le ciel et au Sahara un feu d’enfer et de cent mètres de haut a surgi miraculeusement des sables et menace de ne pas s’éteindre avant une centaine d’années.

Tout cela c’est simples prolégomènes du feu éternel et du jugement dernier.

À propos de ce jugement, mon fils, je te donne rendez-vous à la buvette du Palais.

J’arriverai en 4 Chevaux d’Apocalypse avec deux ou trois jerricans d’essence divine escorté de quatre cavaliers à pied et je l’espère, terriblement exténués.

Si tu m’aperçois sur la route, tu me feras signe, c’est la moindre des choses que je prenne mon gamin en stop pour aller à une fête sans aucun doute aussi réjouissante que tant d’autres.

À bientôt donc ou à un peu plus tard et bien théo-logalaxinématographilologiquement à toi.

Ton compère de Père.

Jacquet Pervers.

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Écrit par Jacques Prévert

Jacques Prevert est un poète et scénariste français. Après le succès de son premier recueil de poèmes, Paroles, il devint un poète populaire grâce à son langage familier et ses jeux de mots. Ses poèmes sont depuis lors célèbres dans le monde francophone et massivement appris dans les écoles françaises. Il a également écrit des scénarios pour le cinéma.

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