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Mon ami, ma plus belle amitié

Mon ami, ma plus belle amitié, ma meilleure,
— Les morts sont morts, douce leur soit l’éternité !
Laisse-moi te le dire en toute vérité,
Tu vins au temps marqué, tu parus à ton heure ;

Tu parus sur ma vie et tu vins dans mon cœur
Au jour climatérique où, noir vaisseau qui sombre,
J’allais noyer ma chair sous la débauche sombre.
Ma chair dolente, et mon esprit jadis vainqueur,

Et mon âme naguère et jadis toute blanche !
Mais tu vins, tu parus, tu vins comme un voleur,
— Tel Christ viendra — Voleur qui m’a pris mon malheur !
Tu parus sur ma mer non pas comme une planche

De salut, mais le Salut même ! Ta vertu
Première, la gaieté, c’est elle-même, franche
Comme l’or, comme un bel oiseau sur une brandie
Qui s’envole dans un brillant turlututu.

Emportant sur son aile électrique les ires
Et les affres et les tentations encor ;
Ton bon sens, — tel après du fifre c’est du cor, —
Vient paisiblement mettre fin aux délires,

N’étant point, ô que non ! le prud’homisme affreux,
Mais l’équilibre, mais la vision artiste,
Sûre et sincère et qui persiste et qui résiste
A l’argumentateur plat comme un songe creux ;

Et ta bonté, conforme à ta jeunesse, est verte,
Mais elle va mûrir délicieusement !
Elle met dans tout moi le renouveau charmant
D’une sève éveillée et d’une âme entr’ouverte.

Elle étend, sous mes pieds, un gazon souple et frais
Où ces marcheurs saignants reprennent du courage,
Caressés par des fleurs au gai parfum sauvage,
Lavés de la rosée et s’attardant exprès.

Elle met sur ma tête, aux tempêtes calmées.
Un ciel profond et clair où passe le vent pur
Et vif, éparpillant les notes dans l’azur
D’oiseaux volant et s’éveillant sous les ramées.

Elle verse à mes yeux, qui ne pleureront plus,
Un paisible sommeil dans la nuit transparente
Que de rêves légers bénissent, troupe errante
De souvenirs et d’espoirs révolus.

Avec des tours naïfs et des besoins d’enfance,
Elle veut être fière et rêve de pouvoir
Être rude un petit sans pouvoir que vouloir
Tant le bon mouvement sur l’autre prend d’avance.

J’use d’elle et parfois d’elle j’abuserais
Par égoïsme un peu bien surérogatoire,
Tort d’ailleurs pardonnable en toute humaine histoire
Mais non dans celle-ci, de crainte des regrets.

De mon côté, c’est vrai qu’à travers mes caprices,
Mes nerfs et tout le train de mon tempérament.
Je t’estime et je t’estime, ô si fidèlement,
Trouvant dans ces devoirs mes plus chères délices.

Déployant tout le peu que j’ai de paternel
Plus encor que de fraternel, malgré l’extrême
Fraternité, tu sais, qu’est notre amitié même,
Exultant sur ce presque amour presque charnel !

Presque charnel à force de sollicitude
Paternelle vraiment et maternelle aussi.
Presque un amour à cause, ô toi de l’insouci
De vivre sinon pour cette sollicitude.

Vaste, impétueux donc, et de prime-saut, mais
Non sans prudence en raison de l’expérience
Très douloureuse qui m’apprit toute nuance.
Du jour lointain, quand la première fois j’aimais :

Ce presque amour est saint ; il bénit d’innocence
Mon reste d’une vie en somme toute au mal,
Et c’est comme les eaux d’un torrent baptismal
Sur des péchés qu’en vain l’Enfer déçu recense.

Aussi, précieux toi plus cher que tous les moi
Que je fus et serai si doit durer ma vie,
Soyons tout l’un pour l’autre en dépit de l’envie,
Soyons tout l’un à l’autre en toute bonne foi.

Allons, d’un bel élan qui demeure exemplaire
Et fasse autour le monde étonné chastement,
Réjouissons les cieux d’un spectacle charmant
Et du siècle et du sort défions la colère.

Nous avons le bonheur ainsi qu’il est permis.
Toi de qui la pensée est toute dans la mienne,
Il n’est, dans la légende actuelle et l’ancienne
Rien de plus noble et de plus beau que deux amis,

Déployant à l’envi les splendeurs de leurs âmes,
Le Sacrifice et l’Indulgence jusqu’au sang,
La Charité qui porte un monde dans son flanc
Et toutes les pudeurs comme de douces flammes !

Soyons tout l’un à l’autre enfin ! et l’un pour l’autre
En dépit des jaloux, et de nos vains soupçons,
A nous, et cette foi pour de bon, renonçons
Au vil respect humain où la foule se vautre,

Afin qu’enfin ce Jésus-Christ qui nous créa
Nous fasse grâce et fasse grâce au monde immonde
D’autour de nous alors unis, — paix sans seconde ! —
Définitivement, et dicte: Alléluia.

« Qu’ils entrent dans ma joie et goûtent mes louanges ;
Car ils ont accompli leur tâche comme dû,
Et leur cri d’espérance, il me fut entendu,
Et voilà pourquoi les anges et les archanges

S’écarteront de devant Moi pour avoir admis,
Purifiés de tous péchés inévitables
Et des traverses quelquefois épouvantables,
Ce couple infiniment bénissable d’Amis. »

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Paul Verlaine

Poète français né à Metz le 30 mars 1844, Paul Verlaine est décédé à Paris le 8 janvier 1896.

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