Nuit dans le Port

Le visage vaporisé au

Portugal
(Oh, vivre dans cette odeur d’orange en brouillard
frais !)

A genoux sur le divan de la cabine obscure —

J’ai tourné les boutons des branches électriques —

A travers le hublot rond et clair, découpant la nuit,

J’épie la ville.
C’est bien cela; c’est bien cela.

Je reconnais

L’avenue des casinos et des cafés éblouissants,

Avec la perspective de ses globes de lumière, blancs

A travers les rideaux pendants des palmiers sombres.

Voici les façades éclairées des hôtels immenses,

Les restaurants rayonnant sur les trottoirs, sous les
arcades,

Et les grilles dorées des jardins de la

Résidence.

Je connais encore tous les coins de cette ville africaine :

Voici les

Postes, et la gare du

Sud, et je sais aussi

Le chemin que je prendrais pour aller du débarcadère

A tel ou tel magasin, hôtel ou théâtre;

Et tout cela est au bout de cette ondulation bleue
d’eau calme

Où vacillent les reflets des feux du yacht…
Quelques mois ensoleillés de ma vie sont encore là (Tels que le souvenir me les représentait, à

Londres),

Ils sont là de nouveau, et réels, devant moi,

Comme une grande boîte pleine de jouets sur le lit
d’un enfant malade…

Je reverrais aussi des gens que j’ai connus

Sans les aimer; et qui sont pour moi bien moins

Que les palmiers et les fontaines de la ville;

Ces gens qui ne voyagent pas, mais qui restent

Près de leurs excréments sans jamais s’ennuyer,

Je reverrais leurs têtes un temps oubliées, et eux

Continuant leur vie étroite, leurs idées et leurs affaires

Comme s’ils n’avaient pas vécu depuis mon départ…

Non, je n’irai pas à terre, et demain

Au lever du jour la «

Jaba » lèvera l’ancre;

En attendant je passerai cette nuit avec mon passé,

Près de mon passé vu par un trou

Comme dans les dioramas des foires.

Valery Larbaud

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