Poésie, poètes, ressources et plus

  • La gare

    Gare de la douleur j’ai fait toutes tes routes.

    Je ne peux plus aller, je ne peux plus partir.

    J’ai traîné sous tes ciels, j’ai crié sous tes voûtes.

    Je me tends vers le jour où j’en verrai sortir

    Le masque sans regard qui roule á ma rencontre

    Sur le crassier livide où je rampe vers lui,

    Quand

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    La gare
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  • La crosse en l’air

    Rassurez-vous braves gens
    ce n’est pas un appel à la révolte
    c’est un évêque qui est saoul et qui met sa crosse en
    l’air
    comme ça… en titubant…
    il est saoul
    il a sur la tête cette coiffure qu’on appelle mitre
    et tous ses vêtements sont brodés richement
    il est saoul
    il roule dans le ruisseau
    sa mitre tombe
    c’est le soir
    ça se passe rue de Rome près de la gare Saint-Lazare
    sur le trottoir il y a un chien
    il est assis sur son cul
    il regarde l’évêque
    l’évêque regarde le chien
    ils se regardent en chiens de faïence
    mais voilà l’évêque fermant les yeux
    l’évêque secoué par le hoquet
    le chien reste immobile
    et seul
    mais l’évêque voit deux chiens
    dégueulis… dégueulis… dégueulis…

    voilà l’éveque qui vomit
    dans le ruisseau passent des cheveux…
    … des vieux peignes…
    … des tickets de métro…
    des morceaux d’ouate thermogène…
    des préservatifs… des bouchons de liège… des mégots
    l’éveque pense tristement
    Est-il possible que j’aie mangé tout ça
    le chien hausse les épaules
    et s’enfuit avec la mitre
    l’éveque reste seul devant la pharmacie
    ça se passe rue de Rome
    rue de Rome il y a une pharmacie
    l’éveque crie
    le pharmacien sort de sa pharmacie
    il voit l’éveque
    il fait le signe de la croix
    puis
    plaçant ensuite deux doigts dans la bouche de l’éveque
    il l’aide…
    … il aide l’éveque à vomir…
    l’autre l’appelle son fils fait le signe de la croix
    puis recommence à vomir
    le pharmacien avec les doigts qui ont fait le signe de la
    croix
    aide encore l’éveque à vomir
    puis fait le signe de la croix
    et ainsi de suite
    alternativement
    signe de la croix et vomissement
    plus loin
    derrière une palissade
    dans une maison en construction
    ou en démolition
    enfin dans une maison pour les humains
    il y a une grande réception
    c’est la grande réception
    chez les chiens de cirque
    la grande rigolade
    il y en a qui ont apporté des os
    d’autres des escalopes
    beaucoup de choses
    ceux qui ont la queue en trompette font l’orchestre
    c’est le grand cirque des chiens
    celui qui a lieu le premier vendredi de chaque mois
    mais seuls les chiens savent ça
    devant tous les chiens assis
    les autres chiens font leur numéro
    le chien d’aveugle
    le chien de fusil
    le chien de garde
    le chien de berger
    mais voilà le grand délire
    et les spectateurs aboient du vrai grand rire
    le chien de la rue de Rome vient d’arriver
    il a sur la tête la mitre et il fait le pitre
    le pitre
    avec tous les gestes saints
    le clown chien aboie en latin
    il aboie au christ
    il aboie au vendredi saint
    il dit la messe avec sa queue
    et tous les chiens se tordent à qui mieux mieux
    Notre père chien qui êtes aux cieux…
    mais le veilleur de nuit se réveille
    et le monde des chiens s’enfuit
    le veilleur de nuit se rendort
    le veilleur de nuit est pris par le rêve
    rêve de silence
    rêve de bruits
    rêve…
    rue de Rome le ruisseau coule doucement
    dans son rêve le veilleur de nuit l’entend
    rêve de ruisseau
    rêve d’eau
    rêve de rue
    rêve de Rome
    rêve d’homme
    rêve du pape… rêve de Rome… rêve du Vatican
    rêve de souvenir
    rêve d’enfant
    Rome l’unique objet de mon ressentiment
    le veilleur de nuit se réveille
    se réveille en répétant
    Parfaitement
    parfaitement
    Rome l’unique objet de mon ressentiment
    il se réveille
    il se lève
    il se lave les dents
    répétant
    répétant
    Rome l’unique objet de mon ressentiment
    et le voilà la lanterne à la main
    le voilà qui suit son petit bonhomme de chemin
    son petit bonhomme de chemin le mène à Rome
    comme tous les autres chemins
    parfaitement
    parfaitement
    à Rome devant le Vatican
    parfaitement
    pauvre veilleur de nuit le voilà perdu en plein jour
    au beau milieu d’une ville peuplée de gens qui ne
    parlent pas la même langue que lui
    triste voyage
    soudain il voit une petite fumée qui monte dans le ciel au-dessus des maisons
    alors il crie au feu
    mais un Italien lui explique en italien que toujours il y a une petite fumée qui monte dans le ciel quand un nouveau pape est élu le veilleur de nuit n’y comprend rien il hoche la tête
    et le soir tombe sur la campagne électorale à Rome le pape est élu
    aux quatre coins cardinaux il y a des cardinaux qui font la gueule en coin ils ne seront pas pape tout est foutu c’est alors qu’au balcon sérieux comme un pape paraît le pape entouré de ses sous-papes
    •il a sur la tête la coiffure à trois cornes appelée tiare et il étend la main la foule se prosterne la foule cherche sa salive la foule trouve sa salive la foule crache par terre la foule se roule dans son crachat le pape fait avec sa main de pape un geste de pape on ferme la fenêtre et la foule s’en va s’en va par la ville en répétant Ça y est nous l’avons vu nous l’avons touché du regard
    un peu plus tard assis sur ses fesses dans son carrosse de nougat doré le grand taulier du Vatican fait le tour de son quartier réservé et puis il rentre au Vatican où fier lui aussi comme un pape son vieux papa l’attend effusions familiales
    grandes eaux lacrymales
    le père a une tête de vieux paysan
    il fume la pipe
    il est simple
    hélas hélas
    la pipe au papa du pape Pie pue
    on ouvre les fenêtres… on brûle du sucre… on ferme
    les fenêtres… ce qu’il faut avant tout c’est de la tenue
    mais tous les ruisseaux mènent à Rome
    et voilà l’évêque qui surgit en agitant sa crosse
    son visage est défait comme un vieux lit
    il titube… l’indignation est générale… le Saint-Père
    écarte son vieux père qui veut faire à l’évêque un
    mauvais parti et s’approchant de l’évêque lui dit
    On dirait que vous avez bu
    et il le lui dit avec une tellement grandiose expression
    de mépris
    que tous les cardinaux en sont glacés jusqu’aux os
    silence
    grand silence mais de courte durée
    car l’évêque est plus ivre que le pape ne le pensait
    et comme il a appris les mauvais mots dans un bordel
    de la rue de lTSchaudé il dit ce qu’il lui plaît de dire
    Dans tous les cas si je suis saoul c’est pas avec ce que tu
    m’as payé… tout pape que tu es… mais il éternue parce
    qu’il a froid à la tête depuis que le chien lui a fauché la
    mitre
    Fermez les fenêtres dit le pape
    un sous-pape répond à sa sainteté que les fenêtres sont
    déjà fermées
    Excusez-moi dit le pape on peut se tromper je ne suis
    infaillible que lorsque je parle des choses de la religion
    soudain l’évêque
    Infaillible… tais-toi… tu me fais marrer… face de pet…
    les choses de la religion… infaillible… il y a de quoi se
    les mordre… vieil os sans viande j’en ai marre des
    choses de la religion et puis d’abord pourquoi que tu es
    pape et pas moi… hein peux-tu le dire… t’as profité de
    mon voyage pour te faire élire… combinard… cumu-
    lard…
    tout ce que tu veux c’est te remplir la tirelire…
    mais le pape le désigne dramatiquement du doigt
    Barnabe je vous mets à l’index…
    alors l’affreux vieillard éclate de rire
    il est tête nue
    il se secoue
    il secoue toute l’eau du ruisseau
    il éternue
    il est trempé comme un vieux tampon-buvard
    abandonné sous la pluie dans la cour d’une mairie
    triste
    trempé comme un vieux morceau de pain
    dans un verre d’eau sale
    et il hurle
    et il tonitrue…
    Ah ! il est bath le pape
    il est gratiné le pape…
    et il se vautre
    il plaisante salement L’index sacré
    sais-tu où on le met l’index dans la rue de l’Échaudé
    c’en est trop
    l’autre affreux vieillard c’est le pape
    il faut appeler les choses par leur nom
    un chien c’est un chien
    un tournesol c’est un tournesol
    une petite fille qui joue au cerceau dans une allée
    du Luxembourg
    c’est une petite fille qui joue au cerceau dans une allée
    du Luxembourg
    le Luxembourg c’est un jardin
    une fleur c’est une fleur
    mais un pape qu’est-ce que c’est
    un affreux vieillard
    et c’est pour ça que le catholique pratiquant lorsqu’il se rend au cinématographe parlant pour voir documen-tairement le vrai visage du Vatican… c’est pour ça qu’il fait une drôle de tête le catholique pratiquant… ce qu’il imaginait ce n’était pas cet ecclésiastique blême-mais un pape… un homme de nuages… une sorte de secrétaire de dieu avec des anges pour lui tenir la queue… mais cette grande photographie plate qui remue la bouche en latin
    cette grande tête avec toutes les marques de la déformation professionnelle la dignité l’onction l’extrême-onction la cruauté la roublardise la papelardise et tous ces simulacres toutes ces mornes et sérieuses pitreries toutes ces vaticaneries… ces fétiches… ces gris-gris… ce luxe… ces tapis… ces wagons-salons… ces locomotives d’or… ces cure-dents d’argent… ces chiottes de platine…
    toute cette vaisselle de riche… toutes ces coûteuses ces ruineuses saloperies… tout cela met le catholique mal à l’aise sur le fauteuil qu’il a payé seize francs et il entend des rires de curieuses réflexions
    aux places les moins chères des spectateurs se tapent sur les cuisses Vise un peu le Saint-Père comment qu’il est fringue… avec un anneau dans le nez j’te jure qu’il serait complet… c’est alors que le catholique pratiquant sent monter en lui de terribles questions Hélas… puisqu’il y a des cache-nez… des cache-tam-pons… des caches-cols… des cache-noisettes… des cache-pots pourquoi n’y a-t-il pas de cache-pape… point d’interrogation et plus d’autres questions
    à chaque question qu’il se pose malgré lui le catholique pratiquant a beau essayer de répondre que la question n’est plus là… la question est là… la question continue d’être en question et remet tout en question devinette chrétienne Aimez-vous les uns les autres Couci couça c’est la réponse il a répondu malgré lui le catholique pratiquant et il a honte
    quelle drôle de maladie la honte et comme ça rend laid il pleure… il voudrait aimer tout le monde (qu’il dit)
    il ne peut pas aimer… il ne peut que respecter ou haïr… il pleure
    mais sur l’écran le pape s’en va en retroussant ses jupons blancs… le film du Saint-Père est terminé voici d’autres actualités
    des militaires italiens bombardent un village abyssin le catholique pratiquant sent ses larmes se tarir brusquement sent son cœur battre amoureusement sent ses poings qui se serrent convulsivement il aime tellement les militaires… les civières… les enterrements… les cimetières… les vieilles pierres…
    les calvaires… les ossements… à chaque torpille qui tue les « nègres » il pousse un petit gloussement blanc devant les images de la mort la joie de vivre le saisit il voit là-haut dans le ciel tous les frères en Jésus-Christ
    tous ses frères en Mussolini les archanges des saints abattoirs
    les éventreurs… les aviateurs… les mitrailleurs… toute la clique de notre seigneur… il est fou de joie… il est content… il grimpe sur son fauteuil à seize francs… il acclame l’escadrille des catholiques trafiquants… il sent monter en lui l’espoir un jour aussi peut-être il versera le sang le sang des pauvres… le sang des noirs… le sang de ceux qui sont vraiment vivants mais l’enthousiasme c’est épuisant et le pauvre petit malheureux catholique pratiquant impuissant et trafiquant… le pauvre pauvre pauvre petit petit petit tout petit tout petit très malheureux… très catholique… très catholique… très pratiquant se rassoit sur son fauteuil à seize francs
    le spectacle est permanent… il en aura pour son argent… et le spectacle recommence… voilà les gentils animaux des dessins animés mais ils ne restent pas là longtemps parce que voilà que revoilà le vrai visage du Vatican ça commence par des vues de Rome on montre les quartiers de la ville dans une rue il y a deux hommes personne ne les remarque l’un de ces deux hommes c’est le veilleur de nuit l’autre c’est un Italien qui n’a pas de travail un Romain
    un Romain avec des pièces au fond du pantalon un Romain qui crève la faim les deux hommes sortent du film personne ne s’aperçoit de leur disparition et là-bas ils continuent à se promener dans Rome le Romain fait des gestes avec la main ces gestes le veilleur de nuit les comprend il n’a pas besoin d’allumer sa lanterne ce sont des gestes pareils aux siens

    un pour serrer la ceinture
    un pour montrer les devantures
    un autre geste avec la main à plat au-dessus du pavé
    en penchant un peu l’épaule
    ça veut dire qu’on a des enfants
    avec les doigts on fait le compte
    c’est un Romain qui a trois enfants
    et pas de travail
    et ils parlent aussi un petit peu les deux hommes
    et ils se comprennent très bien avec très peu de mots
    le Romain et le Parisien
    Gangster Mussolini
    Mussolini gangster
    ils éclatent de rire
    ils se sont parfaitement compris
    une grande joie les fait rire
    Gangster… Mussolini
    avanti… avanti…
    à voix basse le Romain chante au veilleur de nuit
    la chanson interdite
    Partant pour l’Ethiopie
    avanti… avanti…
    les fusils partiront tout seuls
    c’est moi qui vous le dis
    qu’ils partent donc tout seuls
    les fusils
    qu’ils s’en aillent
    nous resterons à la maison
    et quand ils reviendront
    nous irons les chercher à la gare avec une fanfare
    le veilleur de nuit ne comprend pas
    toutes les paroles de la chanson
    mais il en comprend le sens
    et il recommence à rire
    et les deux hommes trouvent d’autres copains
    un qui travaille chez Fiat à Turin
    Turin… Turin-cassis…
    le veilleur de nuit pense à l’apéritif et ça lui donne soif il s’arrête près d’une fontaine il entend le bruit de l’eau il s’assoit il boit
    il entend l’eau et son rêve le reprend Rome l’unique objet de mon ressentiment il dit au revoir aux autres et s’en va vers le Vatican… il ne sait pas d’où ça lui vient mais il a un tas de choses à dire et tout le temps il pensait à ces choses quand il était tout seul auprès du brasero l’hiver la nuit dans son chantier il a un théâtre dans la tête et dès qu’il est seul ça recommence à jouer et c’est des pièces terribles que ça joue pas des tragédies à guirlandes avec des bonzes d’autrefois qui débloquent comme à l’église des histoires de fesses qui riment
    mais des pièces avec des hommes de viande avec de pauvres femmes vivantes avec du pain avec des chiffres
    des chiffres… des orages de chiffres… toujours des petites sommes et puis des hommes qui fabriquent… d’autres qui attendent tristement l’autobus sous la pluie
    des vieux souliers
    des petites filles qui demandent humblement à crédit chez le laitier
    des hommes… des femmes… des enfants des hommes… des femmes… des enfants

    qui se battent contre la misère qui pataugent dans leur propre sang dans le sang et dans la misère dans la misère et dans le sang
    et sur le sang de la misère des autres se gondcxlent à Venise avec des suspensoirs d’hermine et des dia. niants aux doigts de pied les cloches sonnent dans les églises pour que les pauvres viennent prier mais lui le veilleur de nuit il veut empêcher les cloches de sonner il veut parler
    il veut crier hurler gueuler gueuler…

    c’est pour ses camarades qu’il veut gueuler le veilleur de nuit pour ses camarades de toutes les couleurs de tous les pays et tout en marchant il arrive devant la porte du Vatican et il s’arrête _.
    devant la porte il y a des hommes la plume sur la tête la hallebarde à la main ces hommes lui barrent le chemin et lui demandent ce qu’il veut
    Je viens demander au pape s’il est sourdingue… comprenez je viens lui demander s’il est dur de la feuille et s’il sait lire s’il sait compter…
    lui demander ce qu’il pense de la situation mondiale lui demander puisque de son métier il doit être bon comme le bon pain ce qu’il attend pour ouvrir sa grande gueule en faveur des opprimés… et la garde le laisse passer croyant qu’il s’agit d’un plombier qui vient remettre un joint au robinet de la baignoire dorée où parfois le Saint-Père vient se mouiller les fesses et le dessous des pieds il passe
    il traverse les salons tu parles d’un bobinard mon vieil Edmond quel bordel madame Adèle quel boxon monsieur Léon il glisse sur le parquet ciré sa lanterne à la main il glisse si vite qu’on dirait un train et le voilà qui écrase quelqu’un un affreux
    c’est un affreux vêtu de noir une mèche de pétrole à la place des cheveux la cravate blanche les pieds douteux

    le veilleur de nuit s’enfuit
    Laval se relève et s’époussette
    un valet s’empresse
    Monsieur le comte
    et monsieur le comte Laval demande au valet si la mule
    du pape est visible et comment il faut s’y prendre pour
    la baiser selon le protocole
    on amène une mule d’essai et l’homme d’État et la bête
    restent seuls en tête à tête
    le veilleur de nuit continuant son exploration arrive
    dans la grande antichambre près du grand salon de la
    grande réception… c’est fou ce qu’il peut y avoir de
    monde
    qui rampe sur le paillasson
    un tas de gens connus des gens qui sont quelqu’un
    des journalistes des hommes de main
    des valets de pied des écrivains
    des banquiers des académiciens
    le veilleur de nuit les écoute
    ils parlent… ils parlent du nez…
    de la pluie et du beau temps
    mais ils parlent surtout argent
    il y en a qui sont avec leur femme
    monsieur Déchet avec madame Déchet
    monsieur Gésier avec madame Chaisière
    monsieur Pierre Benoit madame Antinéa
    madame Léon Bailby monsieur Antinous
    monsieur Salmigondis madame Cora Laparcerie
    monsieur Deibler et sa veuve
    grand-papa Doumergue et ses petits-enfants
    et le petit monsieur tout seul
    Quenelle de Jouvenel Bertrand
    monsieur Claude Fûhrer le grand pétopiomane
    et puis des Léon Vautel… des Clément Daudet… des
    Brioche la Rochelle des Jab de la Bretelle… des Maur-
    ras et des Vorace de Carbuceia des Gallus des Henribérot des Gugusses des compères Doriot des de mes deux
    Kérilis des Pol Morand des Chiappe des Henri Lavedan
    et voilà le lieutenant colonoque de la rondelle aux
    flambeaux
    et les Schneider les de Wendel
    tous les vieux débris du Creusot
    tous les édentés carnivores
    tous les vieux marcheurs de la mort
    et ces dames
    leurs dames
    comme elles sont belles à voir quand on pense à autre chose et qu’on ferme les yeux
    les propos qu’elles tiennent sont tout à fait savoureux elles parlent du pape
    et quand elles parlent elles font avec la bouche le même bruit désagréable que lorsqu’elles remuent leur prie-Dieu le jour de la grand-messe des morts à Saint-Laurent pied de porc…
    Et le pape m’a dit ceci et le pape m’a dit cela et papati et
    papata…
    et ces messieurs s’en mêlent
    Comme je le disais au Saint-Père dit Pol Morand à la douairière
    Debout les morts et à la douche nous voulons des cadavres propres… oh monsieur Morand
    vous êtes le roi des cormorans et toujours tellement garnement
    et la douairière se chatouille le fessier elle voudrait bien se le faire dédicacer soudain elle arrête de se chatouiller et tout le monde arrête de faire ce qu’il faisait tout le monde claque des talons tout le monde rectifie la position Mussolini traverse le salon le voilà l’ennemi du Négus

    le voilà l’authentique gugusse le voilà le nouveau Poléon
    il a la drôle de tête de l’homme qui croit que c’est arrivé mais qui ne sait pas au juste comment ça va se terminer. ..
    il salue tout ce beau monde à la romaine et tout ce beau monde à la romaine le salue.
    soudain Mussolini aperçoit le veilleur de nuit et s’approche de lui en fronçant les sourcils Alors on ne salue plus
    Je n’ai jamais salué personne dit le veilleur de nuit et le Duce est très embêté cet homme seul… ce sans-gêne… cette lanterne peut-être que c’est Diogène on ne sait jamais
    et le Duce qui ne tient pas à avoir d’ennuis avec l’antiquité entraîne le veilleur de nuit dans un salon plus discret
    les voilà assis sur une banquette Moi ce que je souhaite dit Mussolini c’est le bonheur de mon peuple Tu l’as dit bouffi… répond le veilleur de nuit et il se met à rire doucement
    Mussolini est inquiet… soudain il entend du bruit Bon inquiétude grandit te bruit qui inquiète Mussolini vient de dessous la banquette sur laquelle il est assis Ce n’est rien… dit le veilleur de nuit c’est le roi d’Italie il fait les cent pas il s’ennuie
    Ah bon dit Mussolini
    Moi je viens pour voir le pape dit le veilleur de nuit Moi aussi dit Mussolini Moi aussi dit venant de dessous la banquette

    la petite voix du roi d’Italie
    j’ai rendez-vous avec lui
    Moi je n’ai pas rendez-vous dit le veilleur
    je viens comme ça… en touriste
    Très intéressant le tourisme… extrêmement intéressant
    reprend Mussolini… le tourisme…
    mais la grande porte s’ouvre
    un camerlingue apparaît
    Au premier de ces messieurs
    C’est moi dit le roi et il sort
    mais Mussolini donne au monarque un discret petit
    coup de pied et le monarque rentre sous sa banquette
    en hochant tristement la tête
    Le premier c’est moi dit Mussolini
    en faisant la grosse voix Je vous demande pardon dit le veilleur de nuit j’étais là avant vous avanti avanti et il passe
    la grande porte se referme derrière lui et le voilà en présence de celui qu’on appelle le vicaire de Jésus-Christ il est assis sur son saint siège le vicaire et devant lui deux ou trois douzaines de grosses vieilles femmes à barbe imberbes sont agenouillées sur le tapis
    le Saint-Père leur parle en latin et il les appelle ses
    brebis
    Drôle de harem pense le veilleur de nuit…
    mais voilà les femmes à barbe qui se lèvent…
    … qui se lèvent en poussant des cris…
    Pesetas Bandera Pesetas
    Pesetas Pesetas Franco
    Légère erreur pense le veilleur
    il comprend qu’il a confondu hommes d’Église avec
    femmes à barbe et qu’il se trouve en présence des
    évêques cardinaux archevêques et bedeaux… des révérends pères gras à lard brûlés vifs par le Frente Popuiar dans les souterrains d’Oviedo… et le Saint-Père écoute avec sérénité la plainte déchirante des malheureux prélats carbonisés Ah si tu savais Saint-Père ce que ces barbares nous ont fait ils nous ont coupé les jambes et puis ils nous ont pendus par les pieds ils nous ont plongé la tête dans l’huile d’olive bouillante
    ils nous ont saignés comme des porcs ah si tu savais Saint-Père combien horrible fut notre mort ils nous ont crucifiés sur des planches avec de sales clous rouilles mais Dieu qui fait bien ce qu’il fait Dieu nous a tous ressuscites et sur son nuage d’acier trempé sainte Tenaille est arrivée sainte Tenaille nous a décloués et nous avons erré dans la montagne emportant les vases sacrés il y avait des fruits sauvages nous les avons apprivoisés… baptisés et puis nous les avons mangés et nous avons marché marché jusqu’à un tout petit village où dans sa grande automobile saint Christophe nous attendait ah quelle terrible chaleur et quelle soif il faisait tout nu dans le spider saint Sébastien pleurait ils l’avaient planté de banderilles il ne pouvait pas les enlever sainte Tenaille s’était endormie…
    pas moyen de la réveiller… saint Sébastien s’impatientait… on est allé chez un médecin…
    mais la porte était défoncée… toute la maison saccagée et là Saint-Père horreur nous vîmes comme nous vous voyons Saint-Père comme nous vous voyons nous vîmes le médecin et sa dame suspendus à la suspension horreur Saint-Père horreur nous vîmes sur le carreau de la cuisine les trente-deux filles du médecin éventrées par les miliciens horreur Saint-Père horreur nous vîmes un homme étrange qui grelottait on aurait dit un grand poulet un grand poulet qui sanglotait c’était l’ange gardien des jeunes filles plumé vif par les miliciens horreur Saint-Père horreur nous vîmes la bienheureuse sainte Albumine dans une bouteille emprisonnée
    et tout en haut du haut de l’église la bienheureuse sainte Camomille empalée sur le clocher
    horreur Saint-Père horreur nous vîmes aussi … … mais soudain midi sonne on entend un grand bourdonnement c’est le ventre des prélats espagnols qui grogne qui grogne parce qu’il n’est pas content Bon appétit mes agneaux bon appétit mes brebis
    vous me direz la suite au dessert dit le Saint-Père et la délégation des malheureux prélats carbonisés miraculés béatifiés et affamés se précipite vers la grande salle où est préparé le banquet
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    La crosse en l’air

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  • À qui la faute

    Tu viens d’incendier la Bibliothèque ? – Oui. J’ai mis le feu là.– Mais c’est un crime inouï ! Crime commis par toi contre toi-même, infâme ! Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme ! C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler ! Ce que ta rage impie et folle ose brûler, C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage Le livre, hostile au maître, est à ton avantage. Le livre a toujours pris fait et cause pour toi. Une bibliothèque est un acte de foi Des générations ténébreuses encore Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore. Quoi! dans ce vénérable amas des vérités, Dans ces chefs-d’oeuvre pleins de foudre et de clartés, Dans ce tombeau des temps devenu répertoire, Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire, Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir, Dans ce qui commença pour ne jamais finir, Dans les poètes! quoi, dans ce gouffre des bibles, Dans le divin monceau des Eschyles terribles, Des Homères, des jobs, debout sur l’horizon, Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison, Tu jettes, misérable, une torche enflammée ! De tout l’esprit humain tu fais de la fumée ! As-tu donc oublié que ton libérateur, C’est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ; Il luit; parce qu’il brille et qu’il les illumine, Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine Il parle, plus d’esclave et plus de paria. Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria. Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ; Ébloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ; Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ; Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître, Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître À mesure qu’il plonge en ton coeur plus avant, Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ; Ton âme interrogée est prête à leur répondre ; Tu te reconnais bon, puis meilleur; tu sens fondre, Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs, Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs ! Car la science en l’homme arrive la première. Puis vient la liberté. Toute cette lumière, C’est à toi comprends donc, et c’est toi qui l’éteins ! Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints. Le livre en ta pensée entre, il défait en elle Les liens que l’erreur à la vérité mêle, Car toute conscience est un noeud gordien. Il est ton médecin, ton guide, ton gardien. Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l’ôte. Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute ! Le livre est ta richesse à toi ! c’est le savoir, Le droit, la vérité, la vertu, le devoir, Le progrès, la raison dissipant tout délire. Et tu détruis cela, toi ! – Je ne sais pas lire. Continuer la lecture

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  • Les serins et le chardonneret

    Un amateur d’oiseaux avait, en grand secret, Parmi les œufs d’une serine Glissé l’œuf d’un chardonneret. La mère des serins, bien plus tendre que fine, Ne s’en aperçut point, et couva comme sien Cet œuf qui dans peu vint à bien. Le petit étranger, sorti de sa coquille, Des deux époux trompés reçoit les tendres soins, Par eux traité ni plus ni moins Que s’il était de la famille. Couché dans le duvet, il dort le long du jour A côté des serins dont il se croit le frère, Reçoit la becquée à son tour, Et repose la nuit sous l’aile de la mère. Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau, D’un brillant plumage s’habille ; Le chardonneret seul ne devient point jonquille, Et ne s’en croit pas moins des serins le plus beau. Ses frères pensent tout de même : Douce erreur qui toujours fait voir l’objet qu’on aime Ressemblant à nous trait pour trait ! Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret Vient lui dire : Il est temps enfin de vous connaître ; Ceux pour qui vous avez de si doux sentiments Ne sont point du tout vos parents. C’est d’un chardonneret que le sort vous fit naître. Vous ne fûtes jamais serin : regardez-vous, Vous avez le corps fauve et la tête écarlate, Le bec… Oui, dit l’oiseau, j’ai ce qu’il vous plaira ; Mais je n’ai point une âme ingrate, Et mon cœur toujours chérira Ceux qui soignèrent mon enfance. Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien, J’en suis fâché ; mais leur cœur et le mien Ont une grande ressemblance. Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien, Leurs soins me prouvent le contraire : Rien n’est vrai comme ce qu’on sent. Pour un oiseau reconnaissant Un bienfaiteur est plus qu’un père. Continuer la lecture

    Les serins et le chardonneret

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  • Écrit après la visite d’un bagne

    Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne. Quatre-vingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne Ne sont jamais allés à l’école une fois, Et ne savent pas lire, et signent d’une croix. C’est dans cette ombre-là qu’ils ont trouvé le crime. L’ignorance est la nuit qui commence l’abîme. Où rampe la raison, l’honnêteté périt.Dieu, le premier auteur de tout ce qu’on écrit, A mis, sur cette terre où les hommes sont ivres, Les ailes des esprits dans les pages des livres. Tout homme ouvrant un livre y trouve une aile, et peut Planer là-haut où l’âme en liberté se meut. L’école est sanctuaire autant que la chapelle. L’alphabet que l’enfant avec son doigt épelle Contient sous chaque lettre une vertu ; le coeur S’éclaire doucement à cette humble lueur. Donc au petit enfant donnez le petit livre. Marchez, la lampe en main, pour qu’il puisse vous suivre.La nuit produit l’erreur et l’erreur l’attentat. Faute d’enseignement, on jette dans l’état Des hommes animaux, têtes inachevées, Tristes instincts qui vont les prunelles crevées, Aveugles effrayants, au regard sépulcral, Qui marchent à tâtons dans le monde moral. Allumons les esprits, c’est notre loi première, Et du suif le plus vil faisons une lumière. L’intelligence veut être ouverte ici-bas ; Le germe a droit d’éclore ; et qui ne pense pas Ne vit pas. Ces voleurs avaient le droit de vivre. Songeons-y bien, l’école en or change le cuivre, Tandis que l’ignorance en plomb transforme l’or.Je dis que ces voleurs possédaient un trésor, Leur pensée immortelle, auguste et nécessaire ; Je dis qu’ils ont le droit, du fond de leur misère, De se tourner vers vous, à qui le jour sourit, Et de vous demander compte de leur esprit ; Je dis qu’ils étaient l’homme et qu’on en fit la brute ; Je dis que je nous blâme et que je plains leur chute ; Je dis que ce sont eux qui sont les dépouillés ; Je dis que les forfaits dont ils se sont souillés Ont pour point de départ ce qui n’est pas leur faute ; Pouvaient-ils s’éclairer du flambeau qu’on leur ôte ? Ils sont les malheureux et non les ennemis. Le premier crime fut sur eux-mêmes commis ; On a de la pensée éteint en eux la flamme : Et la société leur a volé leur âme. Continuer la lecture

    Écrit après la visite d’un bagne

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  • L’immortalité

    Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore, Sur nos fronts languissants à peine il jette encore Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit ; L’ombre croit, le jour meurt, tout s’efface et tout fuit ! Qu’un autre à cet aspect frissonne et s’attendrisse, Qu’il recule en tremblant des bords du précipice, Qu’il ne puisse de loin entendre sans frémir Le triste chant des morts tout prêt à retentir, Les soupirs étouffés d’une amante ou d’un frère Suspendus sur les bords de son lit funéraire, Ou l’airain gémissant, dont les sons éperdus Annoncent aux mortels qu’un malheureux n’est plus ! Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste, Tu ne m’apparais point sous cet aspect funeste Que t’a prêté longtemps l’épouvante ou l’erreur ; Ton bras n’est point armé d’un glaive destructeur, Ton front n’est point cruel, ton oeil n’est point perfide, Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ; Tu n’anéantis pas, tu délivres! ta main, Céleste messager, porte un flambeau divin ; Quand mon oeil fatigué se ferme à la lumière, Tu viens d’un jour plus pur inonder ma paupière ; Et l’espoir près de toi, rêvant sur un tombeau, Appuyé sur la foi, m’ouvre un monde plus beau ! Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles, Viens, ouvre ma prison ; viens, prête-moi tes ailes, Que tardes-tu? Parais ; que je m’élance enfin Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin ! Qui m’en a détaché ? qui suis-je, et que dois-je être ? Je meurs et ne sais pas ce que c’est que de naître. Toi, qu’en vain j’interroge, esprit, hôte inconnu, Avant de m’animer, quel ciel habitais-tu ? Quel pouvoir t’a jeté sur ce globe fragile ? Quelle main t’enferma dans ta prison d’argile ? Par quels noeuds étonnants, par quels secrets rapports Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps ? Quel jour séparera l’âme de la matière ? Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ? As-tu tout oublié ? Par-delà le tombeau, Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ? Vas-tu recommencer une semblable vie ? Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie, Affranchi pour jamais de tes liens mortels, Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ? Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie ! C’est par lui que déjà mon âme raffermie A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs Se faner du printemps les brillantes couleurs. C’est par lui que percé du trait qui me déchire, Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire, Et que des pleurs de joie à nos derniers adieux, A ton dernier regard, brilleront dans mes yeux. ” Vain espoir ! ” s’écriera le troupeau d’Epicure, Et celui dont la main disséquant la nature, Dans un coin du cerveau nouvellement décrit, Voit penser la matière et végéter l’esprit ; Insensé ! diront-ils, que trop d’orgueil abuse, Regarde autour de toi : tout commence et tout s’use, Tout marche vers un terme, et tout naît pour mourir ; Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir ; Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l’herbe ; Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ; Les cieux même, les cieux commencent à pâlir ; Cet astre dont le temps a caché la naissance, Le soleil, comme nous, marche à sa décadence, Et dans les cieux déserts les mortels éperdus Le chercheront un jour et ne le verront plus ! Tu vois autour de toi dans la nature entière Les siècles entasser poussière sur poussière, Et le temps, d’un seul pas confondant ton orgueil, De tout ce qu’il produit devenir le cercueil. Et l’homme, et l’homme seul, ô sublime folie ! Au fond de son tombeau croit retrouver la vie, Et dans le tourbillon au néant emporté. Abattu par le temps, rêve l’éternité ! Qu’un autre vous réponde, ô sages de la terre ! Laissez-moi mon erreur : j’aime, il faut que j’espère ; Notre faible raison se trouble et se confond. Oui, la raison se tait : mais l’Instinct vous répond. Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines, Les astres, s’écartant de leurs routes certaines, Dans les champs de l’éther l’un par l’autre heurtés, Parcourir au hasard les cieux épouvantés ; Quand j’entendrais gémir et se briser la terre ; Quand je verrais son globe errant et solitaire Flottant loin des soleils, pleurant l’homme détruit, Se perdre dans les champs de l’éternelle nuit ; Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres, Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres, Seul je serais debout : seul, malgré mon effroi, Etre infaillible et bon, j’espérerais en toi, Et, certain du retour de l’éternelle aurore, Sur les mondes détruits, je t’attendrais encore ! Souvent, tu t’en souviens, dans cet heureux séjour Où naquit d’un regard notre immortel amour, Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques, Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques, Sur l’aile du désir, loin du monde emportés, Je plongeais avec toi dans ces obscurités. Les ombres à longs plis descendant des montagnes, Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes Mais bientôt s’avançant sans éclat et sans bruit Le choeur mystérieux des astres de la nuit, Nous rendant les objets voilés à notre vue, De ses molles lueurs revêtait l’étendue ; Telle, en nos temples saints par le jour éclairés, Quand les rayons du soir pâlissent par degrés, La lampe, répandant sa pieuse lumière, D’un jour plus recueilli remplit le sanctuaire. Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux, Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux ; Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple ! L’esprit te voit partout quand notre oeil la contemple ; De tes perfections, qu’il cherche à concevoir, Ce monde est le reflet, l’image, le miroir ; Le jour est ton regard, la beauté ton sourire Partout le coeur t’adore et l’âme te respire ; Eternel, infini, tout-puissant et tout bon, Ces vastes attributs n’achèvent pas ton nom ; Et l’esprit, accablé sous ta sublime essence, Célèbre ta grandeur jusque dans son silence. Et cependant, ô Dieu! par sa sublime loi, Cet esprit abattu s’élance encore à toi, Et sentant que l’amour est la fin de son être, Impatient d’aimer, brûle de te connaître. Tu disais : et nos coeurs unissaient leurs soupirs Vers cet être inconnu qu’attestaient nos désirs ; A genoux devant lui, l’aimant dans ses ouvrages, Et l’aurore et le soir lui portaient nos hommages, Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour La terre notre exil, et le ciel son séjour. Ah! si dans ces instants où l’âme fugitive S’élance et veut briser le sein qui la captive, Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos voeux, D’un trait libérateur nous eût frappés tous deux ! Nos âmes, d’un seul bond remontant vers leur source, Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course A travers l’infini, sur l’aile de l’amour, Elles auraient monté comme un rayon du jour, Et, jusqu’à Dieu lui-même arrivant éperdues, Se seraient dans son sein pour jamais confondues ! Ces voeux nous trompaient-ils? Au néant destinés, Est-ce pour le néant que les êtres sont nés ? Partageant le destin du corps qui la recèle, Dans la nuit du tombeau l’âme s’engloutit-elle ? Tombe-t-elle en poussière ? ou, prête à s’envoler, Comme un son qui n’est plus va-t-elle s’exhaler ? Après un vain soupir, après l’adieu suprême De tout ce qui t’aimait, n’est – il plus rien qui t’aime ? Ah ! sur ce grand secret n’interroge que toi ! Vois mourir ce qui t’aime, Elvire, et réponds-moi ! Continuer la lecture

    L’immortalité

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  • Le fermier, le chien et le renard

    Le Loup et le Renard sont d’étranges voisins : Je ne bâtirai point autour de leur demeure. Ce dernier guettait à toute heure Les poules d’un Fermier ; et quoique des plus fins, Il n’avait pu donner d’atteinte à la volaille. D’une part l’appétit, de l’autre le danger, N’étaient pas au compère un embarras léger. Hé quoi, dit-il, cette canaille, Se moque impunément de moi ? Je vais, je viens, je me travaille, J’imagine cent tours ; le rustre, en paix chez-soi, Vous fait argent de tout, convertit en monnaie, Ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc : Et moi maître passé, quand j’attrape un vieux coq, Je suis au comble de la joie ! Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé Au métier de Renard ? Je jure les puissances De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé. Roulant en son cœur ces vengeances, Il choisit une nuit libérale en pavots : Chacun était plongé dans un profond repos ; Le Maître du logis, les valets, le chien même, Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le Fermier, Laissant ouvert son poulailler, Commit une sottise extrême. Le voleur tourne tant qu’il entre au lieu guetté ; Le dépeuple, remplit de meurtres la cité : Les marques de sa cruauté, Parurent avec l’Aube : on vit un étalage De corps sanglants, et de carnage. Peu s’en fallut que le Soleil Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide. Tel, et d’un spectacle pareil, Apollon irrité contre le fier Atride Joncha son camp de morts : on vit presque détruit L’ost des Grecs, et ce fut l’ouvrage d’une nuit. Tel encore autour de sa tente Ajax à l’âme impatiente, De moutons, et de boucs fit un vaste débris, Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse, Et les auteurs de l’injustice Par qui l’autre emporta le prix. Le Renard autre Ajax aux volailles funeste, Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste. Le Maître ne trouva de recours qu’à crier Contre ses gens, son chien, c’est l’ordinaire usage. Ah maudit animal qui n’es bon qu’à noyer, Que n’avertissais-tu dès l’abord du carnage ? Que ne l’évitiez-vous ? c’eût été plus tôt fait. Si vous Maître et Fermier à qui touche le fait, Dormez sans avoir soin que la porte soit close, Voulez-vous que moi chien qui n’ai rien à la chose, Sans aucun intérêt je perde le repos ? Ce Chien parlait très-à propos : Son raisonnement pouvait être Fort bon dans la bouche d’un Maître ; Mais n’étant que d’un simple chien, On trouva qu’il ne valait rien. On vous sangla le pauvre drille. Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille, (Et je ne t’ai jamais envié cet honneur,) T’attendre aux yeux d’autrui, quand tu dors, c’est erreur. Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte. Que si quelque affaire t’importe, Ne la fais point par procureur. Continuer la lecture

    Le fermier, le chien et le renard

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  • Désenchantement

    « Insensée, à ces cœurs fardés d’hypocrisie,
    Qui profanent l’amour, que l’amour rassasie,
    Tu demandais en vain
    Cette source du ciel où l’on se désaltère ;
    Ils avaient mélangé les fanges de la terre,
    A son nectar divin !…

    « Tous ceux dont les pensers te charment dans un livre,
    Sont des anges déchus qui ne savent pas vivre
    Comme ils savent rêver :
    Ils ont de faux bonheurs et de fausses tristesses,
    Et toi, naïvement tu crois à leurs ivresses,
    Et veux les éprouver !…

    « Hélas ! ne vois-tu pas que la foule te raille,
    Quand de gloire et d’amour ton âme qui tressaille
    Est prête à se briser !
    Tu conserves l’espoir, ton erreur se prolonge,
    Et tu vas, épuisant tes jours de songe en songe,
    Sans rien réaliser !! »

    Mais, cette voix qui rend tout sentiment athée,
    Cette voix du malheur, grave, désenchantée,
    Ne retentissait pas dans mes rêves d’amour :
    Rêves que Dieu fait naître, et qu’on perd en un jour.
    Ce ne fut qu’en tombant de ces sphères d’élite,
    Où, dans son vol hardi, notre pensée habite,
    Que je vis l’idéal par mon âme enfanté,
    S’évanouir soudain sous la réalité,
    Comme ce fruit doré des bords de la mer Morte,
    Dont la cendre jaillit quand la lèvre s’y porte :
    On eût dit que le sort, implacable et moqueur,
    Se plût à décevoir les rêves de mon cœur.

    Alors ce cœur brisé par sa longue souffrance
    Eut des désirs sans but, des vœux sans espérance :
    Tous les biens d’ici-bas me semblèrent souillés ;
    Le prisme était détruit… à mes yeux dessillés.
    Dans un cercle borné, la vie apparut terne,
    Comme le soleil vu dans le lac noir d’Averne ;
    Et je sentis en moi pénétrer lentement,
    Cette mort du bonheur…. le Désenchantement. Continuer la lecture

    Désenchantement

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  • La ressemblance

    Sur tes riches tapis, sur ton divan qui laisse
    Au milieu des parfums respirer la mollesse,
    En ce voluptueux séjour,
    Où loin de tous les yeux, loin des bruits de la terre,
    Les voiles enlacés semblent, pour un mystère,
    Eteindre les rayons du jour,

    Ne t’enorgueillis pas, courtisane rieuse,
    Si, pour toutes tes soeurs ma bouche sérieuse
    Te sourit aussi doucement,
    Si, pour toi seule ici, moins glacée et moins lente,
    Ma main sur ton sein nu s’égare, si brûlante
    Qu’on me prendrait pour un amant.

    Ce n’est point que mon coeur soumis à ton empire,
    Au charme décevant que ton regard inspire
    Incapable de résister,
    A cet appât trompeur se soit laissé surprendre
    Et ressente un amour que tu ne peux comprendre,
    Mon pauvre enfant ! ni mériter.

    Non : ces rires, ces pleurs, ces baisers, ces morsures,
    Ce cou, ces bras meurtris d’amoureuses blessures,
    Ces transports, cet oeil enflammé ;
    Ce n’est point un aveu, ce n’est point un hommage
    Au moins : c’est que tes traits me rappellent l’image
    D’une autre femme que j’aimai.

    Elle avait ton parler, elle avait ton sourire,
    Cet air doux et rêveur qui ne peut se décrire.
    Et semble implorer un soutien ;
    Et de l’illusion comprendstu la puissance ?
    On dirait que son oeil, tout voilé d’innocence,
    Lançait des feux comme le tien.

    Allons : regardemoi de ce regard si tendre,
    Parlemoi, touchemoi, qu’il me semble l’entendre
    Et la sentir à mes côtés.
    Prolonge mon erreur : que cette voix touchante
    Me rende des accents si connus et me chante
    Tous les airs q’elle m’a chantés !

    Hâtonsnous, hâtonsnous ! Insensé qui d’un songe
    Quand le jour a chassé le rapide mensonge,
    Espère encor le ressaisir !
    Qu’à mes baisers de feu ta bouche s’abandonne,
    Viens, que chacun de nous trompe l’autre et lui donne
    Toi le bonheur, moi le plaisir !

    Mes heures perdues Continuer la lecture

    La ressemblance

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  • Satire première

    Qui que tu sois, de grâce écoute ma satire,
    Si quelque humeur joyeuse autre part ne t’attire ;
    Aime ma hardiesse et ne t’offense point
    De mes vers, dont l’aigreur utilement te point.
    Toi que les éléments ont fait d’air et de boue,
    Ordinaire sujet où le malheur se joue,
    Sache que ton filet que le destin ourdit
    Est de moindre importance encor qu’on ne te dit.
    Pour ne te point flatter d’une divine essence,
    Vois la condition de ta sale naissance,
    Que tiré tout sanglant de ton premier séjour,
    Tu vois en gémissant la lumière du jour :
    Ta bouche n’est qu’aux cris et à la faim ouverte,
    Ta pauvre chair naissante est toute découverte,
    Ton esprit ignorant encor ne forme rien
    Et moins qu’un sens brutal sait le mal et le bien.
    À grand peine deux ans t’enseignent un langage,
    Et des pieds et des mains te font trouver usage ;
    Heureux au prix de toi les animaux des champs,
    Ils sont les moins haïs, comme les moins méchants.
    L’oiselet de son nid à peu de temps s’échappe,
    Et ne craint point les airs que de son aile il frappe ;
    Les poissons en naissant commencent à nager,
    Et le poulet éclos chante et cherche à manger.
    Nature douce mère à ces brutales races,
    Plus largement qu’à toi leur a donné des grâces ;
    Leur vie est moins sujette aux fâcheux accidents
    Qui travaillent la tienne au dehors et dedans :
    La bête ne sent point peste, guerre ou famine,
    Le remords d’un forfait en son corps ne la mine,
    Elle ignore le mal pour en avoir la peur,
    Ne connaît point l’effroi de l’Achéron trompeur.
    Elle a la tête basse, et les yeux contre terre,
    Plus près de son repos, et plus loin du tonnerre :
    L’ombre des trépassés n’aigrit son souvenir,
    On ne voit à sa mort le désespoir venir.
    Elle compte sans bruit, et loin de toute envie,
    Le terme dont nature a limité sa vie,
    Donne la nuit paisible au charme du sommeil,
    Et tous les jours s’égaie aux clartés du Soleil :
    Franche de passions, et de tant de traverses
    Qu’on voit au changement de nos humeurs diverses.
    Ce que veut mon caprice, à ta raison déplaît,
    Ce que tu trouves beau, mon oeil le trouve laid,
    Un même train de vie au plus constant n’agrée,
    La profane nous fâche autant que la sacrée.
    Ceux qui dans les bourbiers des vices empêchés
    Ne suivent que le mal, n’aiment que les péchés,
    Sont tristes bien souvent, et ne leur est possible
    De consommer une heure en volupté paisible.
    Le plus libre du monde est esclave à son tour,
    Souvent le plus barbare est sujet à l’Amour,
    Et le plus patient que le Soleil éclaire
    Se trouve quelquefois emporté de colère.
    Comme Saturne laisse et prend une saison,
    Notre esprit abandonne et reçoit la raison.
    Je ne sais quelle humeur nos volontés maîtrise,
    Et de nos passions est la certaine crise.
    Ce qui sert aujourd’hui nous doit nuire demain,
    On ne tient le bonheur jamais que d’une main :
    Le destin inconstant sans y penser oblige,
    Et nous faisant du bruits souvent il nous afflige ;
    Les riches plus contents ne se sauraient guérir
    De la crainte de perdre et du soin d’acquérir.
    Notre désir changeant suit la course de l’âge,
    Tel est grave et pesant qui fut jadis volage,
    Et sa masse caduque esclave du repos
    N’aime plus qu’à rêver, hait les joyeux propos ;
    Une sale vieillesse en déplaisir confite,
    Qui toujours se chagrine, et toujours se dépite,
    Voit tout à contrecoeur, et ses membres cassés
    Se rongent de regret de ses plaisirs passés,
    Veut traîner notre enfance à la fin de la vie,
    De notre sang bouillant veut étouffer l’envie.
    Un vieil père rêveur aux nerfs tout refroidis
    Sans plus se souvenir quel il était jadis,
    Alors que l’impuissance éteint sa convoitise,
    Veut que notre bon sens révère sa sottise,
    Que le sang généreux étouffe sa vigueur,
    Et qu’un esprit bien né se plaise à la rigueur.
    Il nous veut attacher nos passions humaines
    Que son malade esprit ne juge pas bien saines.
    Soit par rébellion, ou bien par une erreur,
    Ces repreneurs fâcheux me sont tous en horreur :
    J’approuve qu’un chacun suive en tout la nature,
    Son Empire est plaisant, et sa loi n’est pas dure,
    Ne suivant que son train jusqu’au dernier moment,
    Même dans le malheur on passe heureusement.
    Jamais mon jugement ne trouvera blâmable
    Celuilà qui s’attache à ce qu’il trouve aimable,
    Qui dans l’état mortel tient tout indifférent ;
    Aussi bien même fin à l’Achéron nous rend :
    La barque de Charon à tous inévitable,
    Non plus que le méchant n’épargne l’équitable.
    Injuste Nautonier, hélas ! Pourquoi serstu
    Avec même aviron le vice et la vertu ?
    Celui qui dans les biens a mis toute sa joie,
    Et dont l’esprit avare après l’argent aboie,
    Où qu’il tourne la terre en refendant la mer,
    Ses navires jamais ne puissent abîmer ;
    L’autre qui rien du tout que les grandeurs ne prise,
    Et qu’un vif aiguillon de vanité maîtrise,
    Soit toujours bien paré, mesure tous ses pas,
    S’imagine en soimême être ce qu’il n’est pas,
    Qu’il fasse voir un sceptre à son âme aveuglée,
    Et son ambition ne soit jamais réglée ;
    Celuici veut poursuivre un vain titre de vent
    Qui pour nous maintenir nous perd le plus souvent ;
    Il s’attache à l’honneur, suit ce destin sévère
    Qu’une sotte coutume ignoramment révère :
    De sa condition je prise le bonheur,
    Et trouve qu’il fait bien de mourir pour l’honneur.
    Un esprit enragé qui voudrait voir en guerre
    Pour son contentement, et le Ciel, et la terre,
    Ne respire brutal que la flamme et le fer,
    Et qui croit que son ombre étonnera l’enfer,
    Qu’il emploie au carnage, et la force, et les charmes,
    Et son corps nuit et jour ne soit vêtu que d’armes ;
    Une sauvage humeur, qui dans l’horreur des bois
    Des chiens avec le cor anime les abois,
    Son dessein innocent heureusement poursuive
    En la tranquillité de cette peine oisive ;
    Qu’il travaille sans cesse à brosser les forêts,
    Et jamais le butin n’échappe de ses rets.
    Celui qu’une beauté d’inévitable amorce
    Retient dans ces liens plus de gré que de force,
    Qu’il se flatte en sa peine, et tâche à prolonger
    Les soucis qui le vont si doucement ronger,
    Qu’il perde rarement l’objet de ce visage,
    Ne détourne jamais son coeur de cette image,
    Ne se souvienne plus du jeu, ni de la Cour,
    N’adore aucun des Dieux qu’après celui d’Amour,
    N’aime rien que ce joug, et toujours s’étudie
    À tenir en humeur sa chère maladie,
    Ne se trouble jamais d’aucun soupçon jaloux,
    Se moque des acquêts d’un impuissant époux,
    Qu’il se trouve allégé par la moindre caresse,
    Des fers les plus pesants dont sa rigueur le presse,
    Sauve les mouvements de ses affections,
    Ne tâche de brider jamais ses passions.
    Si tu veux résister, l’Amour te fera pire,
    Et ta rébellion étendra son Empire ;
    Amour a quelque but, quelque temps de durer,
    Que notre entendement ne peut pas mesurer
    C’est un fiévreux tourment, qui travaillant notre âme
    Lui donne des accès, et de glace, et de flamme,
    S’attache à nos esprits, comme la fièvre au corps,
    Jusqu’à ce que l’humeur en soit toute dehors.
    Contre ses longs efforts la résistance est vaine,
    Qui ne peut l’éviter il doit aimer sa peine.
    L’esclave patient n’est qu’à demi dompté,
    Il veut à sa contrainte unir sa volonté.
    Le Sanglier enragé, qui d’une dent pointue
    Dans son gosier sanglant mord l’épieu qui le tue,
    Se nuit pour se défendre, et d’un aveugle effort
    Se travaille luimême, et se donne la mort.
    Ainsi l’homme souvent s’obstine à se détruire,
    Et de sa propre main il prend peine à se nuire.
    Celui qui de nature, et de l’amour des Cieux,
    Entrant en la lumière, est né moins vicieux,
    Lorsque plus son génie aux vertus le convie,
    Il force sa nature, et fait toute autre vie,
    Imitateur d’autrui ne suit plus ses humeurs,
    S’égare pour plaisir du train des bonnes moeurs ;
    S’il est né libéral, au discours d’un avare,
    Il tâchera d’éteindre une vertu si rare ;
    Si son esprit est haut, il le veut faire bas,
    S’il est propre à l’étude, il parle des combats.
    Je crois que les destins ne font venir personne
    En l’être des mortels qui n’ait l’âme assez bonne,
    Mais on la vient corrompre, et le céleste feu
    Qui luit à la raison ne nous dure que peu :
    Car l’imitation rompt notre bonne trame,
    Et toujours chez autrui fait demeurer notre âme.
    Je pense que chacun aurait assez d’esprit,
    Suivant le libre train que Nature prescrit.
    À qui ne sait farder, ni le coeur, ni la face,
    L’impertinence même a souvent bonne grâce.
    Qui suivra son Génie, et gardera sa foi
    Pour vivre bienheureux, il vivra comme moi. Continuer la lecture

    Satire première

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  • L’échafaud

    — Œil pour œil ! Dent pour dent ! Tête pour tête ! A mort ! Justice ! L’échafaud vaut mieux que le remord. Talion ! talion !— Silence aux cris sauvages ! Non ! assez de malheur, de meurtre et de ravages ! Assez d’égorgements ! assez de deuil ! assez De fantômes sans tête et d’affreux trépassés ! Assez de visions funèbres dans la brume ! Assez de doigts hideux, montrant le sang qui fume, Noirs, et comptant les trous des linceuls dans la nuit ! Pas de suppliciés dont le cri nous poursuit ! Pas de spectres jetant leur ombre sur nos têtes ! Nous sommes ruisselants de toutes les tempêtes ; Il n’est plus qu’un devoir et qu’une vérité, C’est, après tant d’angoisse et de calamité. Homme, d’ouvrir son cœur, oiseau, d’ouvrir son aile Vers ce ciel que remplit la grande âme éternelle ! Le peuple, que les rois broyaient sous leurs talons. Est la pierre promise au temple, et nous voulons Que la pierre bâtisse et non qu’elle lapide ! Pas de sang ! pas de mort ! C’est un reflux stupide Que la férocité sur la férocité. Un pilier d’échafaud soutient mal la cité. Tu veux faire mourir ! Moi je veux faire naître ! Je mure le sépulcre et j’ouvre la fenêtre. Dieu n’a pas fait le sang, à l’amour réservé. Pour qu’on le donne à boire aux fentes du pavé. S’agit-il d’égorger ? Peuples, il s’agit d’être. Quoi ! tu veux te venger, passant ? de qui ? du maître ? Si tu ne vaux pas mieux, que viens-tu faire ici ? Tout mystère où l’on jette un meurtre est obscurci ; L’énigme ensanglantée est plus âpre à résoudre ; L’ombre s’ouvre terrible après le coup de foudre ; Tuer n’est pas créer, et l’on se tromperait Si l’on croyait que tout finit au couperet ; C’est là qu’inattendue, impénétrable, immense. Pleine d’éclairs subits, la question commence ; C’est du bien et du mal ; mais le mal est plus grand. Satan rit à travers l’échafaud transparent. Le bourreau, quel qu’il soit, a le pied dans l’abîme ; Quoi qu’elle fasse, hélas ! la hache fait un crime ; Une lugubre nuit fume sur ce tranchant ; Quand il vient de tuer, comme, en s’en approchant. On frémit de le voir tout ruisselant, et comme On sent qu’il a frappé dans l’ombre plus qu’un homme Sitôt qu’a disparu le coupable immolé. Hors du panier tragique où la tête a roulé. Le principe innocent, divin, inviolable. Avec son regard d’astre à l’aurore semblable. Se dresse, spectre auguste, un cercle rouge au cou. L’homme est impitoyable, hélas, sans savoir où. Comment ne voit-il pas qu’il vit dans un problème. Que l’homme est solidaire avec ses monstres même. Et qu’il ne peut tuer autre chose qu’Abel ! Lorsqu’une tête tombe, on sent trembler le ciel. Décapitez Néron, cette hyène insensée, La vie universelle est dans Néron blessée ; Faites monter Tibère à l’échafaud demain, Tibère saignera le sang du genre humain. Nous sommes tous mêlés à ce que fait la Grève ; Quand un homme, en public, nous voyant comme un rêve. Meurt, implorant en vain nos lâches abandons. Ce meurtre est notre meurtre et nous en répondons ; C’est avec un morceau de notre insouciance. C’est avec un haillon de notre conscience. Avec notre âme à tous, que l’exécuteur las Essuie en s’en allant son hideux coutelas. L’homme peut oublier ; les choses importunes S’effacent dans l’éclat ondoyant des fortunes ; Le passé, l’avenir, se voilent par moments ; Les festins, les flambeaux, les feux, les diamants. L’illumination triomphale des fêtes. Peuvent éclipser l’ombre énorme des prophètes ; Autour des grands bassins, au bord des claires eaux. Les enfants radieux peuvent aux cris d’oiseaux Mêler le bruit confus de leurs lèvres fleuries. Et, dans le Luxembourg ou dans les Tuileries, Devant les vieux héros de marbre aux poings crispés. Danser, rire et chanter : les lauriers sont coupés ! La Courtille au front bas peut noyer dans les verres Le souvenir des jours illustres et sévères ; La valse peut ravir, éblouir, enivrer Des femmes de satin, heureuses de livrer Le plus de nudité possible aux yeux de flamme ; L’hymen peut murmurer son chaste épithalame ; Le bal masqué, lascif, paré, bruyant, charmant, Peut allumer sa torche et bondir follement. Goule au linceul joyeux, larve en fleurs, spectre rose ; Mais, quel que soit le temps, quelle que soit la cause. C’est toujours une nuit funeste au peuple entier Que celle où, conduisant un prêtre, un guichetier Fouille au trousseau de clefs qui pend à sa ceinture Pour aller, sur le lit de fièvre et de torture, Réveiller avant l’heure un pauvre homme endormi, Tandis que, sur la Grève, entrevus à demi. Sous les coups de marteau qui font fuir la chouette. D’effrayants madriers dressent leur silhouette. Rougis par la lanterne horrible du bourreau. Le vieux glaive du juge a la nuit pour fourreau. Le tribunal ne peut de ce fourreau livide Tirer que la douleur, l’anxiété, le vide, Le néant, le remords, l’ignorance et l’effroi.Qu’il frappe au nom du peuple ou venge au nom du roi. Justice ! dites-vous. — Qu’appelez-vous justice ? Qu’on s’entr’aide, qu’on soit des frères, qu’on vêtisse Ceux qui sont nus, qu’on donne à tous le pain sacré. Qu’on brise l’affreux bagne où le pauvre est muré, Mais qu’on ne touche point à la balance sombre ! Le sépulcre où, pensif, l’homme naufrage et sombre. Au delà d’aujourd’hui, de demain, des saisons. Des jours, du flamboiement de nos vains horizons, Et des chimères, proie et fruit de notre étude, A son ciel plein d’aurore et fait de certitude ; La justice en est l’astre immuable et lointain. Notre justice à nous, comme notre destin. Est tâtonnement, trouble, erreur, nuage, doute ; Martyr, je m’applaudis ; juge, je me redoute ; L’infaillible, est-ce moi, dis ? est-ce toi ? réponds. Vous criez : — Nos douleurs sont notre droit. Frappons. Nous sommes trop en butte au sort qui nous accable. Nous sommes trop frappés d’un mal inexplicable. Nous avons trop de deuils, trop de jougs, trop d’hivers. Nous sommes trop souffrants, dans nos destins divers. Tous, les grands, les petits, les obscurs, les célèbres. Pour ne pas condamner quelqu’un dans nos ténèbres. — Puisque vous ne voyez rien de clair dans le sort. Ne vous hâtez pas trop d’en conclure la mort. Fût-ce la mort d’un roi, d’un maître et d’un despote ; Dans la brume insondable où tout saigne et sanglote, Ne vous hâtez pas trop de prendre vos malheurs. Vos jours sans feu, vos jours sans pain, vos cris, vos pleurs. Et ce deuil qui sur vous et votre race tombe. Pour les faire servir à construire une tombe. Quel pas aurez-vous fait pour avoir ajouté A votre obscur destin, ombre et fatalité. Cette autre obscurité que vous nommez justice ? Faire de l’échafaud, menaçante bâtisse. Un autel à bénir le progrès nouveau-né, Ô vivants, c’est démence ; et qu’aurez-vous gagné Quand, d’un culte de mort lamentables ministres. Vous aurez marié ces infirmes sinistres, La justice boiteuse et l’aveugle anankè ? Le glaive toujours cherche un but toujours manqué ; La palme, cette flamme aux fleurs étincelantes, Faite d’azur, frémit devant des mains sanglantes. Et recule et s’enfuit, sensitive des cieux ! La colère assouvie a le front soucieux. Quant à moi, tu le sais, nuit calme où je respire, J’aurais là, sous mes pieds, mon ennemi, le pire, Caïn juge, Judas pontife, Satan roi. Que j’ouvrirais ma porte et dirais : Sauve-toi !Non, l’élargissement des mornes cimetières N’est pas le but. Marchons, reculons les frontières De la vie ! Ô mon siècle, allons toujours plus haut ! Grandissons !Qu’est-ce donc qu’il nous veut, l’échafaud. Cette charpente spectre accoutumée aux foules. Cet îlot noir qu’assiège et que bat de ses houles La multitude aux flots inquiets et mouvants. Ce sépulcre qui vient attaquer les vivants, Et qui, sur les palais ainsi que sur les bouges. Surgit, levant un glaive au bout de ses bras rouges ? Mystère qui se livre aux carrefours, morceau De la tombe qui vient tremper dans le ruisseau, Bravant le jour, le bruit, les cris ; bière effrontée Qui, féroce, cynique et lâche, semble athée ! Ô spectacle exécré dans les plus repoussants. Une mort qui se fait coudoyer aux passants, Qui permet qu’un crieur hors de l’ombre la tire ! Une mort qui n’a pas l’épouvante du rire. Dévoilant l’escalier qui dans la nuit descend, Disant : voyez ! marchant dans la rue, et laissant La boue éclabousser son linceul semé d’astres ; Qui, sur un tréteau, montre entre deux vils pilastres Son horreur, son front noir, son œil de basilic ; Qui consent à venir travailler en public, Et qui, prostituée, accepte, sur les places, La familiarité des fauves populaces !Ô vivant du tombeau, vivant de l’infini, Jéhovah ! Dieu, clarté, rayon jamais terni. Pour faire de la mort, de la nuit, des ténèbres, Ils ont mis ton triangle entre deux pieux funèbres ; Et leur foule, qui voit resplendir ta lueur. Ne sent pas à son front poindre une âpre sueur. Et l’horreur n’étreint pas ce noir peuple unanime. Quand ils font, pour punir ce qu’ils ont nommé crime. Au nom de ce qu’ils ont appelé vérité. Sur la vie, o terreur, tomber l’éternité ! Continuer la lecture

    L’échafaud

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