Poésie, poètes, ressources et plus

  • À Monsieur le comte Algarotti

    Lorsque ce grand courrier de la philosophie, Condamine l’observateur, De l’Afrique au Pérou conduit par Uranie, Par la gloire, et par la manie, S’en va griller sous l’équateur, Maupertuis et Clairaut, dans leur docte fureur, Vont geler au pôle du monde. Je les vois d’un degré mesurer la longueur, Pour ôter au peuple rimeur Ce beau nom de machine ronde, Que nos flasques auteurs, en chevillant leurs vers, Donnaient à l’aventure à ce plat univers.Les astres étonnés, dans leur oblique course, Le grand, le petit Chien, et le Cheval, et l’Ourse, Se disent l’un à l’autre, en langage des cieux : ” Certes, ces gens sont fous, ou ces gens sont les dieux. “Et vous, Algarotti, vous, cygne de Padoue, Élève harmonieux du cygne de Mantoue, Vous allez donc aussi, sous le ciel des frimas, Porter, en grelottant, la lyre et le compas, Et, sur des monts glacés traçant des parallèles, Faire entendre aux Lapons vos chansons immortelles ?Allez donc, et du pôle observé, mesuré, Revenez aux Français apporter des nouvelles. Cependant je vous attendrai, Tranquille admirateur de votre astronomie, Sous mon méridien, dans les champs de Cirey, N’observant désormais que l’astre d’Émilie. Échauffé par le feu de son puissant génie, Et par sa lumière éclairé, Sur ma lyre je chanterai Son âme universelle autant qu’elle est unique ; Et j’atteste les cieux, mesurés par vos mains, Que j’abandonnerais pour ses charmes divins L’équateur et le pôle arctique. Continuer la lecture

    À Monsieur le comte Algarotti

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  • Idolâtries et Philosophies

    La philosophie ose escalader le ciel. Triste, elle est là. Qui donc t’a bâtie, ô Babel ? Oh ! Quel monceau d’efforts sans but ! Quelles spirales De songes, de leçons, de dogmes, de morales ! Ruche qu’emplit de bruit et de trouble un amas De mages, de docteurs, de papes, de lamas ! Masure où l’hypothèse aux fictions s’adosse, Ayant pour toit la nuit et pour cave la fosse ; Bleus portiques béants sur les immensités, De tous les tourbillons des rêves visités ; Vain fronton que le poids de l’infini déprime, Espèce de clocher sinistre de l’abîme Où bourdonnent l’effroi, la révolte, et l’essaim De toutes les erreurs sonnant leur noir tocsin ! Et, comme, de lueurs confusément semées, Par les brèches d’un toit s’exhalent des fumées, Les doctrines, les lois et les religions, Ce qu’aujourd’hui l’on croit, ce qu’hier nous songions, Tout ce qu’inventa l’homme, autel, culte ou système, Par tous les soupiraux de l’édifice blême, À travers la noirceur du ciel morne et profond, Toutes les visions du genre humain s’en vont, Éparses, en lambeaux, par les vents dénouées, Dans un dégorgement livide de nuées.Temple, atelier, tombeau, l’édifice fait peur. On veut prendre une pierre, on touche une vapeur. Nul n’a pu l’achever. Pas de cycle ni d’âge Qui n’ait mis son échelle au sombre échafaudage. Qui donc habite là ? C’est tombé, c’est debout ; C’est de l’énormité qui tremble et se dissout ; Une maison de nuit que le vide dilate. Pyrrhon y verse l’eau sur les mains de Pilate ; Le doute y rôde et fait le tour du cabanon Où Descartes dit oui pendant qu’Hobbes dit non ; Les générations sous le gouffre des portes Roulent, comme, l’hiver, des tas de feuilles mortes ; Les escaliers, sans fin montés et descendus, Sont pleins de cris, d’appels, de pas sourds et perdus Et d’un fourmillement de chimères rampantes ; Des oiseaux effrayants volent dans les charpentes ; C’est Bouddha, Mahomet, Luther disant : allez ! Lucrèce, Spinosa, tous les noirs sphinx ailés !Tout l’homme est sculpté là. Socrate, Pythagore, Malebranche, Thalès, Platon aux yeux d’aurore, Combinent l’idéal pendant que Swift, Timon, Ésope et Rabelais pétrissent le limon. Est-il jour ? Est-il nuit ? Dans l’affreux crépuscule Le rhéteur grimaçant ricane et gesticule ; On ne sait quel reflet d’un funèbre orient Blanchit les torses nus des cyniques riant, Et des sages, jetant des ombres de satyres ; Le devin rêve et tord dans les cordes des lyres Le laurier vert mêlé de smilax éternel. Chaque porche entr’ouvert découvre un noir tunnel Dont l’extrémité montre une idéale étoile ; Comme si, — Tu le sais, Isis au triple voile, — Ces antres de science et ces puits de raison, Souterrains de l’esprit humain, sans horizon, Sans air, sans flamme, ayant le doute pour pilastre, Employaient de la nuit à faire éclore un astre, Et le mensonge impur, difforme, illimité, Vaste, aveugle, à bâtir la blanche vérité ! Partout au vrai le faux, lierre hideux, s’enlace ; Pas de dogme qui n’ait son point faible, et ne lasse Une cariatide, un support, un étai ; Thèbe a pour appui l’Inde, et l’Inde le Cathay ; Memphis pèse sur Delphe, et Genève sur Rome ; Et, végétation du sombre esprit de l’homme, On voit, courbés d’un souffle à de certains moments, Croître entre les créneaux des hauts entablements Des arbres monstrueux et vagues dont les tiges Frissonnent dans l’azur lugubre des vertiges. Et de ces arbres noirs par instants tombe un fruit À la foule des mains ouvertes dans la nuit ; Quel fruit ? Demande au vent qui hurle et se déchaîne ! Quel fruit ? Le fruit d’erreur. Quel fruit ? Le fruit de haine ; La pomme d’Ève avec la pomme de Vénus.Ô tour ! Construction des maçons inconnus ! Elle monte, elle monte, et monte, et monte encore, Encore, et l’on dirait que le ciel la dévore ; Et tandis que tout sage ou fou qui passe met Une pierre de plus à son brumeux sommet, Sans cesse par la base elle croule et s’effondre Dans l’ombre où Satan vient avec Dieu se confondre ; Gouffre où l’on n’entend rien que le vent qui poursuit Ces deux larves au fond d’un tremblement de nuit ! Continuer la lecture

    Idolâtries et Philosophies

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  • Sur la mort

    I.On ne songe à la Mort que dans son voisinage : Au sépulcre éloquent d’un être qui m’est cher, J’ai, pour m’en pénétrer, fait un pèlerinage, Et je pèse aujourd’hui ma tristesse d’hier.Je veux, à mon retour de cette sombre place Où semblait m’envahir la funèbre torpeur, Je veux me recueillir et contempler en face La mort, la grande mort, sans défi, mais sans peur.Assiste ma pensée, austère poésie Qui sacres de beauté ce qu’on a bien senti ; Ta sévère caresse aux pleurs vrais s’associe, Et tu sais que mon cœur ne t’a jamais menti.Si ton charme n’est point un misérable leurre, Ton art un jeu servile, un vain culte sans foi, Ne m’abandonne pas précisément à l’heure Où, pour ne pas sombrer, j’ai tant besoin de toi.Devant l’atroce énigme où la raison succombe, Si la mienne fléchit tu la relèveras ; Fais-moi donc explorer l’infini d’outre-tombe Sur ta grande poitrine entre tes puissants bras ;Fais taire l’envieux qui t’appelle frivole, Toi qui dans l’inconnu fais crier des échos Et prêtes par l’accent, plus sûr que la parole, Un sens révélateur au seul frisson des mots.Ne crains pas qu’au tombeau la morte s’en offense, Ô poésie, ô toi, mon naturel secours, Ma seconde berceuse au sortir de l’enfance, Qui seras la dernière au dernier de mes jours.II.Hélas ! J’ai trop songé sous les blêmes ténèbres Où les astres ne sont que des bûchers lointains, Pour croire qu’échappé de ses voiles funèbres L’homme s’envole et monte à de plus beaux matins ;J’ai trop vu sans raison pâtir les créatures Pour croire qu’il existe au delà d’ici-bas Quelque plaisir sans pleurs, quelque amour sans tortures, Quelque être ayant pris forme et qui ne souffre pas.Toute forme est sur terre un vase de souffrances, Qui, s’usant à s’emplir, se brise au moindre heurt ; Apparence mobile entre mille apparences Toute vie est sur terre un flot qui roule et meurt.N’es-tu plus qu’une chose au vague aspect de femme, N’es-tu plus rien ? Je cherche à croire sans effroi Que, ta vie et ta chair ayant rompu leur trame, Aujourd’hui, morte aimée, il n’est plus rien de toi.Je ne puis, je subis des preuves que j’ignore. S’il ne restait plus rien pour m’entendre en ce lieu, Même après mainte année y reviendrais-je encore, Répéter au néant un inutile adieu ?Serais-je épouvanté de te laisser sous terre ? Et navré de partir, sans pouvoir t’assister Dans la nuit formidable où tu gis solitaire, Penserais-je à fleurir l’ombre où tu dois rester ?III.Pourtant je ne sais rien, rien, pas même ton âge : Mes jours font suite au jour de ton dernier soupir, Les tiens n’ont-ils pas fait quelque immense passage Du temps qui court au temps qui n’a plus à courir ?Ont-ils joint leur durée à l’ancienne durée ? Pour toi s’enchaînent-ils aux ans chez nous vécus ? Ou dois-tu quelque part, immuable et sacrée, Dans l’absolu survivre à ta chair qui n’est plus ?Certes, dans ma pensée, aux autres invisible, Ton image demeure impossible à ternir, Où t’évoque mon cœur tu luis incorruptible, Mais serais-tu sans moi, hors de mon souvenir ?Servant de sanctuaire à l’ombre de ta vie, Je la préserve encor de périr en entier. Mais que suis-je ? Et demain quand je t’aurai suivie, Quel ami me promet de ne pas t’oublier ?Depuis longtemps ta forme est en proie à la terre, Et jusque dans les cœurs elle meurt par lambeaux, J’en voudrais découvrir le vrai dépositaire, Plus sûr que tous les cœurs et que tous les tombeaux.IV.Les mains, dans l’agonie, écartent quelque chose. Est-ce aux mots d’ici-bas l’impatient adieu Du mourant qui pressent sa lente apothéose ? Ou l’horreur d’un calice imposé par un dieu ?Est-ce l’élan qu’imprime au corps l’âme envolée ? Ou contre le néant un héroïque effort ? Ou le jeu machinal de l’aiguille affolée, Quand le balancier tombe, oublié du ressort ?Naguère ce problème où mon doute s’enfonce, Ne semblait pas m’atteindre assez pour m’offenser ; J’interrogeais de loin, sans craindre la réponse, Maintenant je tiens plus à savoir qu’à penser.Ah ! Doctrines sans nombre où l’été de mon âge Au vent froid du discours s’est flétri sans mûrir, De mes veilles sans fruit réparez le dommage, Prouvez-moi que la morte ailleurs doit refleurir,Ou bien qu’anéantie, à l’abri de l’épreuve, Elle n’a plus jamais de calvaire à gravir, Ou que, la même encor sous une forme neuve, Vers la plus haute étoile elle se sent ravir !Faites-moi croire enfin dans le néant ou l’être, Pour elle et tous les morts que d’autres ont aimés, Ayez pitié de moi, car j’ai faim de connaître, Mais vous n’enseignez rien, verbes inanimés !Ni vous, dogmes cruels, insensés que vous êtes, Qui du juif magnanime avez couvert la voix ; Ni toi, qui n’es qu’un bruit pour les cerveaux honnêtes, Vaine philosophie où tout sombre à la fois ;Toi non plus, qui sur Dieu résignée à te taire Changes la vision pour le tâtonnement, Science, qui partout te heurtant au mystère Et n’osant l’affronter, l’ajournes seulement.Des mots ! Des mots ! Pour l’un la vie est un prodige, Pour l’autre un phénomène. Eh ! Que m’importe à moi ! Nécessaire ou créé je réclame, vous dis-je, Et vous les ignorez, ma cause et mon pourquoi.V.Puisque je n’ai pas pu, disciple de tant d’autres, Apprendre ton vrai sort, ô morte que j’aimais, Arrière les savants, les docteurs, les apôtres. Je n’interroge plus, je subis désormais.Quand la nature en nous mit ce qu’on nomme l’âme, Elle a contre elle-même armé son propre enfant ; L’esprit qu’elle a fait juste au nom du droit la blâme, Le cœur qu’elle a fait haut la méprise en rêvant.Avec elle longtemps, de toute ma pensée Et de tout mon cœur, j’ai lutté corps à corps, Mais sur son œuvre inique, et pour l’homme insensée, Mon front et ma poitrine ont brisé leurs efforts.Sa loi qui par le meurtre a fait le choix des races, Abominable excuse au carnage que font Des peuples malheureux les nations voraces, De tout aveugle espoir m’a vidé l’âme à fond ;Je succombe épuisé, comme en pleine bataille Un soldat, par la veille et la marche affaibli, Sans vaincre, ni mourir d’une héroïque entaille, Laisse en lui les clairons s’éteindre dans l’oubli ;Pourtant sa cause est belle, et si doux est d’y croire Qu’il cherche en sommeillant la vigueur qui l’a fui ; Mais trop las pour frapper, il lègue la victoire Aux fermes compagnons qu’il sent passer sur lui.Ah ! Qui que vous soyez, vous qui m’avez fait naître, Qu’on vous nomme hasard, force, matière ou dieux, Accomplissez en moi, qui n’en suis pas le maître, Les destins sans refuge, aussi vains qu’odieux.Faites, faites de moi tout ce que bon vous semble, Ouvriers inconnus de l’infini malheur, Je viens de vous maudire, et voyez si je tremble, Prenez ou me laissez mon souffle et ma chaleur !Et si je dois fournir aux avides racines De quoi changer mon être en mille êtres divers, Dans l’éternel retour des fins aux origines, Je m’abandonne en proie aux lois de l’univers. Continuer la lecture

    Sur la mort

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  • La retraite

    Aux bords de ton lac enchanté,
    Loin des sots préjugés que l’erreur déifie,
    Couvert du bouclier de ta philosophie,
    Le temps n’emporte rien de ta félicité ;
    Ton matin fut brillant ; et ma jeunesse envie
    L’azur calme et serein du beau soir de ta vie !

    Ce qu’on appelle nos beaux jours
    N’est qu’un éclair brillant dans une nuit d’orage,
    Et rien, excepté nos amours,
    N’y mérite un regret du sage ;
    Mais, que disje ? on aime à tout âge :
    Ce feu durable et doux, dans l’âme renfermé,
    Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme ;
    C’est le souffle divin dont tout l’homme est formé,
    Il ne s’éteint qu’avec son âme.

    Etendre son esprit, resserrer ses désirs,
    C’est là ce grand secret ignoré du vulgaire :
    Tu le connais, ami ; cet heureux coin de terre
    Renferme tes amours, tes goûts et tes plaisirs ;
    Tes voeux ne passent point ton champêtre domaine,
    Mais ton esprit plus vaste étend son horizon,
    Et, du monde embrassant la scène,
    Le flambeau de l’étude éclaire ta raison.

    Tu vois qu’aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,
    En tous lieux, en tous temps, sous des masques divers,
    L’homme partout est l’homme, et qu’en cet univers,
    Dans un ordre éternel tout passe et rien ne change ;
    Tu vois les nations s’éclipser tour à tour
    Comme les astres dans l’espace,
    De mains en mains le sceptre passe,
    Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour ;
    Sujets à cette loi suprême,
    Empire, gloire, liberté,
    Tout est par le temps emporté,
    Le temps emporta les dieux même
    De la crédule antiquité,
    Et ce que des mortels dans leur orgueil extrême
    Osaient nommer la vérité.

    Au milieu de ce grand nuage,
    Répondsmoi : que fera le sage
    Toujours entre le doute et l’erreur combattu ?
    Content du peu de jours qu’il saisit au passage,
    Il se hâte d’en faire usage
    Pour le bonheur et la vertu.

    J’ai vu ce sage heureux ; dans ses belles demeures
    J’ai goûté l’hospitalité,
    A l’ombre du jardin que ses mains ont planté,
    Aux doux sons de sa lyre il endormait les heures
    En chantant sa félicité.
    Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance.
    Il ne vous lasse point d’un inutile voeu ;
    Gardezlui seulement sa rustique opulence,
    Donnez tout à celui qui vous demande peu.
    Des doux objets de sa tendresse
    Qu’à son riant foyer toujours environné,
    Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse,
    Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné.
    Que sous l’or des épis ses collines jaunissent ;
    Qu’au pied de son rocher son lac soit toujours pur ;
    Que de ses beaux jasmins les ombres s’épaississent ;
    Que son soleil soit doux, que son ciel soit d’azur,
    Et que pour l’étranger toujours ses vins mûrissent.

    Pour moi, loin de ce port de la félicité,
    Hélas ! par la jeunesse et l’espoir emporté,
    Je vais tenter encore et les flots et l’orage ;
    Mais, ballotté par l’onde et fatigué du vent,
    Au pied de ton rocher sauvage,
    Ami, je reviendrai souvent
    Rattacher, vers le soir, ma barque à ton rivage.

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    La retraite

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  • Læti et Errabundi

    Les courses furent intrépides (Comme aujourd’hui le repos pèse !) Par les steamers et les rapides. (Que me veut cet at home obèse ?) Nous allions, — vous en souvient-il, Voyageur où ça disparu ? — Filant légers dans l’air subtil, Deux spectres joyeux, on eût cru ! Car les passions satisfaites Insolemment outre mesure Mettaient dans nos têtes des fêtes Et dans nos sens, que tout rassure, Tout, la jeunesse, l’amitié, Et nos cœurs, ah ! que dégagés Des femmes prises en pitié Et du dernier des préjugés, Laissant la crainte de l’orgie Et le scrupule au bon ermite, Puisque quand la borne est franchie Ponsard ne veut plus de limite. Entre autres blâmables excès Je crois que nous bûmes de tout, Depuis les plus grands vins français Jusqu’à ce faro, jusqu’au stout, En passant par les eaux-de-vie Qu’on cite comme redoutables, L’âme au septième ciel ravie, Le corps, plus humble, sous les tables. Des paysages, des cités Posaient pour nos yeux jamais las ; Nos belles curiosités Eussent mangé tous les atlas. Fleuves et monts, bronzes et marbres, Les couchants d’or, l’aube magique, L’Angleterre, mère des arbres, Fille des beffrois, la Belgique, La mer, terrible et douce au point, — Brochaient sur le roman très cher Que ne discontinuait point Notre âme, — et quid de notre chair ?… — Le roman de vivre à deux hommes Mieux que non pas d’époux modèles, Chacun au tas versant des sommes De sentiments forts et fidèles. L’envie aux yeux de basilic Censurait ce mode d’écot : Nous dînions du blâme public Et soupions du même fricot. La misère aussi faisait rage Par des fois dans le phalanstère : On ripostait par le courage, La joie et les pommes de terre. Scandaleux sans savoir pourquoi, (Peut-être que c’était trop beau) Mais notre couple restait coi Comme deux bons porte-drapeau, Coi dans l’orgueil d’être plus libres Que les plus libres de ce monde, Sourd aux gros mots de tous calibres, Inaccessible au rire immonde. Nous avions laissé sans émoi Tous impédiments dans Paris, Lui quelques sots bernés, et moi Certaine princesse Souris, Une sotte qui tourna pire… Puis soudain tomba notre gloire, Tels, nous, des maréchaux d’empire Déchus en brigands de la Loire, Mais déchus volontairement ! C’était une permission, Pour parler militairement, Que notre séparation, Permission sous nos semelles, Et depuis combien de campagnes ! Pardonnâtes-vous aux femelles ? Moi j’ai peu revu ces compagnes, Assez toutefois pour souffrir. Ah, quel cœur faible que mon cœur ! Mais mieux vaut souffrir que mourir Et surtout mourir de langueur. On vous dit mort, vous. Que le Diable Emporte avec qui la colporte La nouvelle irrémédiable Qui vient ainsi battre ma porte ! Je n’y veux rien croire. Mort, vous, Toi, dieu parmi les demi-dieux ! Ceux qui le disent sont des fous. Mort, mon grand péché radieux, Tout ce passé brûlant encore Dans mes veines et ma cervelle Et qui rayonne et qui fulgore Sur ma ferveur toujours nouvelle ! Mort tout ce triomphe inouï Retentissant sans frein ni fin Sur l’air jamais évanoui Que bat mon cœur qui fut divin ! Quoi, le miraculeux poème Et la toute-philosophie, Et ma patrie et ma bohème Morts ? Allons donc ! tu vis ma vie ! Continuer la lecture

    Læti et Errabundi

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  • L’ennui de Léonore

    Quel chagrin obscurcit tes yeux ?
    Qu’as-tu, ma chère Léonore,
    Toi qu’une souris si gracieuse
    Naguère embellissait encore ?
    Un amour tendre et malheureux
    A cessé de troubler ta vie ;
    Tout prévient, tout remplit tes vœux…
    « Hélas ! dit-elle, je m’ennuie.

    Oui, je dois, je veux fuir l’amour ;
    Ma liberté, c’est toi que j’aime.
    Mais avec toi pourquoi le jour
    Est-il d’une longueur extrême ?
    Pour mieux tromper les vains désirs,
    Des arts la charmante magie
    Devait remplir tous mes loisirs :
    Je les cultive ; et je m’ennuie.

    J’ai cru que sans témérité
    Je pouvais chercher la sagesse ;
    Suivre la froide vérité,
    Et surtout bannir la tendresse.
    J’ai trouvé sagesse et raison,
    Même un peu de philosophie ;
    Je suis docile à sa leçon,
    Je lis, je pense, et je m’ennuie.

    J’ai voulu donner tout mon cœur
    A l’amitié tendre et fidèle ;
    Je lui confiai mon bonheur,
    Et je prétendis n’aimer qu’elle.
    Pour présider à mon destin.
    Toujours, au gré de mon envie,
    Je la trouve soir et matin ;
    Elle est constante ; et je m’ennuie.

    J’aime les différents appas
    De Melpomène et de Thalie ;
    Je trouve à la fin d’un repas
    Les ris, les jeux et la folie ;
    Et si le déclin d’un beau jour
    M’offre une douce rêverie,
    Je puis à mon gré, tour à tour,
    Rire ou rêver ; et je m’ennuie. »

    Des beaux-arts, lui dis-je à mon tour,
    Tu n’as pas goûté tous les charmes.
    Les Muses célèbrent l’amour,
    Et ne sentent pas ses alarmes.
    Sans rien coûter à ta raison,
    Elles enchanteront ta vie ;
    Jamais, dans le sacré vallon,
    On n’entend dire : Je m’ennuie. Continuer la lecture

    L’ennui de Léonore

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  • Je me ferai savant en la philosophie

    Je me ferai savant en la philosophie,
    En la mathématique et médecine aussi :
    Je me ferai légiste, et d’un plus haut souci
    Apprendrai les secrets de la théologie :

    Du luth et du pinceau j’ébatterai ma vie,
    De l’escrime et du bal. Je discourais ainsi,
    Et me vantais en moi d’apprendre tout ceci,
    Quand je changeai la France au séjour d’Italie.

    O beaux discours humains ! Je suis venu si loin,
    Pour m’enrichir d’ennui, de vieillesse et de soin,
    Et perdre en voyageant le meilleur de mon âge.

    Ainsi le marinier souvent pour tout trésor
    Rapporte des harengs en lieu de lingots d’or,
    Ayant fait, comme moi, un malheureux voyage.

    Les Regrets Continuer la lecture

    Je me ferai savant en la philosophie

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  • Scientifique

    Lentement, vers la fin du jour,

    Une voix murmurait dans l’ombre:

    Amour! Amour! Amour! Amour!

    Au milieu de la forêt sombre.
    Quelqu’un disait: L’essentiel

    N’est pas la gloire et sa fumée.

    Non, le vrai, c’est de voir le ciel

    Dans les yeux de la bien-aimée.
    Une bouche peut s’embraser

    Lorsqu’une autre bouche s’y pose.

    On voit dans le divin baiser

    L’éblouissement d’une rose.
    La haie en fleur, l’étang dormant

    Ont le souffle qui vous enivre.

    Pour être heureux tout bêtement,

    Il suffit de se laisser vivre.
    Écoute l’yeuse et le pin!

    Bon laboureur, chéris ta femme

    Et baise-la comme du pain,

    Tandis que le bon air t’affame.
    Quant aux hors-d’oeuvre superflus,

    Ami, bien fol est qui s’y fie.

    Et l’on ne trouve rien de plus

    Dans toute la philosophie. –
    Ainsi parlait, génie, esprit,

    Je ne sais qui, dans l’ombre noire,

    Au bois où l’églantier fleurit

    Près de l’étang glacé de moire.
    J’écoutais, regardant les cieux

    Où s’allume la chrysoprase,

    Et je marchais, silencieux,

    D’un pas léger, sur l’herbe rase.
    Je trouvais les instants bien courts,

    Dans la grande forêt magique,

    Et je dis: Quel est ce discours

    Si raisonnable et si logique? –
    Et tandis que tombait la nuit,

    Écartant le houx et la ronce,

    Je marchais sans faire de bruit,

    Car j’attendais une réponse.
    Les oiseaux, chers petits bandits,

    Mettaient les branches au pillage.

    Bientôt, près de moi, j’entendis

    Un froissement dans le feuillage.
    Pâle dans le fluide azur,

    Ame que le bruit importune,

    Avec son blanc visage pur

    Apparaissait la douce lune;
    Et, choeurs envolés, se nouant

    Parmi les zéphyrs qui soupirent,

    Je vis des Nymphes se jouant,

    Blanches figures, qui me dirent:
    Oui, tu peux t’instruire, en effet,

    Au bruit de la brise et des ailes.

    Quel est ce discours tout à fait

    Sage? continuèrent-elles,
    En jetant leurs cheveux flottants

    Sur leurs tuniques sans agrafes:

    C’est la chère voix du Printemps

    Qui parle dans nos phonographes!
    17 septembre 1889. Continuer la lecture

    Scientifique

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  • Les Baisers de pierre

    La lumière des candélabres devint

    blafarde et verte, les yeux des femmes

    et les diamants s’éteignirent ; le rubis

    radieux étincelait seul au milieu du

    salon obscurci, comme un soleil dans

    la brume.

    Théophile Gautier, Onuphrius.
    À Armand du Mesnil
    Sois béni, mon très cher ! ta gracieuse lettre

    M’a trouvé justement comme j’allais me mettre

    Au lit. Quand sur un vers on s’est presque endormi,

    C’est un charmant réveil qu’une lettre d’ami ;

    Un carré de papier qui vient de tant de lieues,

    Auprès du foyer rouge ou des collines bleues,

    Vous dire les échos de la grande cité !

    Oh ! cher ! en te lisant, mon cœur tout excité

    S’élançait dans l’azur vers son Paris grisâtre.

    Le feu plein de rubis qui pétille dans l’âtre,

    La cigarette amie et le punch vigilant

    Qui fait danser au mur un farfadet sanglant,

    Notre bon far-niente avec nos causeries,

    Nos divagations dans les routes fleuries,

    Je voyais tout cela ! Près des riants Lignons

    J’égarais de nouveau tous nos chers compagnons

    Qui remplissent de vin les verres de Venise,

    Et ces pâles enfants que mon vers divinise

    Et dont la lèvre, prompte à nous incendier,

    A pris sa folle pourpre aux fleurs du grenadier.

    Ce que j’aime de toi, c’est que la poésie

    Qui coule sous ta plume et qui me rassasie,

    N’exclut aucunement ces détails parfumés

    Qui reportent le cœur sur les objets aimés.

    Tu rêves donc toujours ! Et Victor ? Il travaille.

    Son destin est marqué, vois-tu. Vaille que vaille,

    Il ira loin. Alfred aime toujours Jenny ?

    Hélas ! si, pitoyable à son rêve infini,

    Elle entr’ouvrait le ciel à cet enfant qui souffre,

    Il nous rappellerait Décius et le gouffre.

    Il est triste pourtant, pour un beau chérubin,

    D’avoir vu tant de fois son Ève dans le bain,

    De l’avoir aspirée à long regard de faune,

    Sans pouvoir défleurir le bout de son gant jaune.

    Un jour qu’il ébauchait la Magdeleine en pleurs,

    Jenny parut soudain, comme un bouquet de fleurs :

    Le tableau saint lui plut, à la fille profane ;

    Mais il était promis à quelque autre sultane,

    Si bien que notre ami jeûna devant l’Éden,

    Qu’il se serait ouvert au seul prix d’un amen.

    Une chose, à mon sens, qu’on doit trouver exquise,

    C’est ce que tu me dis, cette pauvre marquise

    Toujours en pleurs, toujours fidèle à son tourment !

    On dit Lutèce triste épouvantablement,

    Et que dans cet ennui, dont s’augmente la dose,

    On adore pourtant mademoiselle Doze.

    Un nouveau diable est-il entré dans le beffroi ?

    Dis-moi l’événement du jour, tandis que moi,

    Pour te conter aussi quelque nouvelle histoire,

    Je fouille vainement le fond de l’écritoire.

    Dois-je à ton préjudice, infortuné songeur !

    Abuser des récits que pare un voyageur ?

    Cela m’ennuierait fort, et ce serait folie.

    Eussé-je parcouru l’Espagne ou l’Italie,

    Rien ne t’empêcherait en me laissant moi, nain,

    De lire là-dessus Dumas, ou mieux, Janin.

    Et d’ailleurs, à Bourbon, aux pelouses d’Avermes,

    Dont l’Allier, fleuve d’or, arrose les dieux Termes,

    A Souvigny, vieille urbs, où près des noirs piliers

    Dorment sur leurs tombeaux d’antiques chevaliers,

    A Moulins, sous les vieux tilleuls du cours Bérulle,

    J’ai gardé la folie et l’amour qui me brûle.

    Je suis toujours le même et tel que tu m’as vu,

    De fantaisie étrange abondamment pourvu,

    Joyeux, gai, chérissant la vie et son ivresse,

    Mais plus jaloux toujours de ma blonde paresse.

    Je continue à croire ici que les héros

    Trouveraient dans les champs, à l’ombre des sureaux,

    Ce qu’ils cherchent au sein des batailles rangées.

    Quant aux paupières, moi, je les aime orangées.

    Pour dormir le matin, j’aime épais les rideaux,

    Et préfère ardemment le Bourgogne au Bordeaux.

    Puis, n’étant pas de ceux que l’amour scandalise

    J’en parle volontiers chez une Cidalise.

    Rousse comme à Cythère, et les yeux éclatants,

    Sa taille a beaucoup plu quand elle avait vingt ans.

    Ainsi, je te l’ai dit, je suis toujours le même,

    Toujours aussi Français, toujours aussi Bohème,

    Toujours de bonne race enfin, dur comme un roc

    Aux faiseurs, et moins fort que le bon Paul de Kock

    Pour agencer tout seul le plan de quelque chose,

    Du reste, chérissant l’écarlate et le rose.

    Ma Muse, à moi, n’est pas une de ces beautés

    Qui se drapent dans l’ombre avec leurs majestés

    Comme avec un manteau romain. C’est une fille

    A l’allure hardie, au regard qui pétille ;

    Charmeresse indolente, elle sait parfumer

    Ses bras nus de verveine et de rose, et fumer

    La cigarette ; elle a des étreintes lascives,

    Des chastetés d’enfant et des larmes furtives.

    Ne t’étonne donc pas que de l’ami Prosper

    Elle ne t’ait pas fait un héros duc et pair.

    Si le supplice lent que son loisir te forge,

    L’ennui, te saisissait par trop fort à la gorge,

    Car, par oubli sans doute, on n’a pas fait de loi

    Contre les rimailleurs, eh bien ! figure-toi

    Que nous sommes encore à ces folles soirées,

    Où nous buvions l’espoir dans les coupes dorées,

    Où nos yeux pleins de rêve, autour du kirsch en feu,

    Dans les flots de fumée avaient un pays bleu.

    On y raillait toujours quelqu’un ou quelque chose ;

    Nous lisions, moi, des vers, parbleu ! toi, de la prose ;

    Le Poëte pourtant, c’est bien toi. Le passé

    Revient, je continue un récit commencé.

    Donc, Prosper apparaît. Seize ans, l’âge critique.

    Avec un père imbu de la sagesse antique,

    Un père homme d’esprit, là, comme on n’en voit pas,

    Tout plein d’un vieux respect pour les quatre repas,

    Mais qui, fort dénué du revenu des princes,

    Trouvait bon de laisser son épouse aux provinces.

    Et puis une cousine au regard enragé

    Qui sortait chez le père aux grands jours de congé,

    Un démon de velours, une pensionnaire

    Dont le vainqueur d’Elvire eût fait son ordinaire.

    Petits pieds andalous, braise rougeâtre aux yeux,

    Corps de liane, bras d’ivoire, cheveux bleus.

    Tout cela s’appelait Judith. La vierge, en somme,

    Eût fait par son sourire un empereur d’un homme.

    Prosper ne devint pas du tout empereur, mais

    Il devint en revanche amoureux, ou jamais

    Homme ne désira cette pourpre enchantée

    Qui frémit sur la lèvre en fleur de Galatée.

    Il aimait à tel point, lui, qu’il en maigrissait,

    Comment la guérison arriva, Dieu le sait.

    Ce fut d’abord un soir, sous une allée ombreuse :

    Judith lui confia qu’elle était malheureuse,

    Que sa petite amie aimait un monsieur brun,

    Et qu’elle voudrait bien aimer aussi quelqu’un.

    Notez que ce jeune homme avait deux noirs complices

    De son naissant amour, oui, deux moustaches lisses

    Comme une aile de cygne, et qu’il était rempli

    De politesse ; enfin un jeune homme accompli.

    Prosper lui répliqua : Moi, je n’ai pas encore

    De moustaches ; mais, vois, ma lèvre se colore,

    Et j’en aurai bientôt. Si tu veux me laisser

    T’aimer, sois ma chère âme, et je vais t’embrasser.

    Or, Judith objecta qu’elle avait eu la fièvre,

    Que les baisers laissaient des traces sur la lèvre,

    Et se mit en colère avec sa douce voix,

    Si bien que son cousin l’embrassa quatre fois.

    Puis elle n’osa plus se fâcher, dans la crainte

    D’être embrassée encor. Voyez quelle contrainte !

    Les choses allaient donc au mieux. S’il n’eût fallu

    Rentrer pour le souper, tu ne m’aurais pas lu

    Davantage. Le cœur de Prosper se dilate,

    Et la fillette semble une rose écarlate.

    Le pater Anchises, qui commence à souffrir

    D’une superbe faim, a crié d’accourir,

    Et jure que le soir on attrape du rhume.

    Prosper prouve contra que l’exercice allume

    L’appétit, et qu’aux nerfs il est quelquefois bon.

    Le père, là-dessus, découpe le jambon.

    Que ton parfum est doux, ô suave caresse !

    O bonheur encor chaste et déjà plein d’ivresse !

    Oh ! ces regards tout pleins de billets doux, ces pieds

    Qui se cherchent tout bas, vainement épiés !

    Oh ! comme cet Amour, enfant né dans les flammes,

    Est un bon statuaire et sait pétrir les âmes !

    Oh ! que tristes et longs passent les lendemains !

    Comme on invente alors, pour se tenir les mains,

    Quelque moyen nouveau que l’on ignorait ! Comme

    Il veut dire à la fois, le nom dont on la nomme,

    Étoile, perle, fleur, chanson, lumière ! Et puis

    Tu sais, on va le soir regarder dans le puits

    La fleur qui de ses mains fragiles est tombée.

    Je crois qu’on la prendrait d’une seule enjambée !

    Comme tout devient rose et doux ! Comme on est fier

    Du vieux ruban flétri qu’elle portait hier !

    O démence ineffable et qui nous fait renaître !

    On en serait heureux, si quelqu’un pouvait l’être.

    Pourquoi le cœur est-il si large et si profond,

    Que nulle volupté n’en atteigne le fond ?

    Pourquoi, noyé des feux d’une humide prunelle,

    Voulons-nous embrasser la menteuse éternelle,

    Et d’où vient ce désir d’être déchiqueté

    Entre les doigts crochus de la Réalité ?

    Certes, Prosper avait une âme de poëte,

    Mais de riches désirs bouillonnaient dans sa tête,

    Et ses sens lui disaient que ce n’est pas assez

    De la communion des regards embrassés.

    Souvent il s’en alla dans les bruyères sombres,

    La nuit, s’asseoir tout seul au milieu des décombres ;

    Il s’en alla gravir le pied fangeux des monts,

    Où les rocs dentelés semblent de noirs démons :

    La lune aux yeux d’argent frissonnait. La rosée

    Pleurait de chastes pleurs sur sa bouche arrosée ;

    Tout semblait un joyau doux et silencieux ;

    La terre d’émeraude et la turquoise aux cieux,

    Et le frêle rameau tendant sa verte palme ;

    Tout, excepté les sens de Prosper, était calme.

    Au fait, comment rester tant de jours sans se voir ?

    Vivre un jour sur huit jours, est-ce vivre ? Et le soir

    Se quitter ! et sentir sur une froide couche

    La Solitude avec son baiser sur la bouche,

    Courtisane de marbre, et qui vient vous saisir

    Quand votre ami la chasse aux rires du plaisir !

    Et ces rêves menteurs ! Et ces nuits d’insomnie,

    Quand, près du temple où dort la chère Polymnie,

    On rôde, l’œil fixé sur le vieux mur éteint

    Qui des rayons du monde a préservé son teint !

    Un grand homme inconnu, joueur de chez Procope,

    Disait que le désir est un bon microscope :

    Or, tant de fois Prosper vint explorer le mur,

    Que pour cet examen un soir le trouva mûr.

    Il vit qu’au résumé la pente était fort douce,

    Et les pierres d’en haut recouvertes de mousse.

    Il alla donc trouver Judith, et lui fit part

    De l’idée. On pouvait assiéger le rempart.

    L’enfant sourit tout bas, baissa sur les étoiles

    De ses pudiques yeux l’ébène de leurs voiles,

    Et dit que là-dessus il fallait éclairer

    La sous-maîtresse, afin que l’on fît réparer

    La muraille. Tu vois qu’ils étaient loin de compte.

    Prosper à ce mot-là devint rouge de honte.

    Puis vinrent les serments, les larmes, les combats.

    Elle écoutait si bien, et lui parlait si bas,

    Qu’à peine si la brise avec ses ailes d’ange

    Emporta quelques mots de ce céleste échange.

    -? Vous me faites mourir, Monsieur ! ?? Venez ici !

    -? Non, je te hais ; va-t’en ! ?? Vous croyez ? Grand merci !

    -? Et mon honneur, Monsieur ! Un mur ! la belle histoire !

    -? Je t’aime ! ?? Taisez-vous, démon ! ?? Un bras d’ivoire !

    -? Mais je n’y viendrai pas. ?? Des yeux à s’y noyer !

    -? Vous mentez, vous ! ?? Je t’aime ! ?? Oh ! le beau plaidoyer !

    Ici la brise encor passa mystérieuse,

    En courbant les rameaux du saule et de l’yeuse.

    -? On peut, sans être vue, en un sombre peignoir…

    -? On ne peut pas, Monsieur ! ?? S’échapper du dortoir.

    -? Je ne t’écoute plus. ?? Enfant ! ?? Oh ! dis, toi-même,

    Non, tu ne voudrais pas me perdre ainsi ! ?? Je t’aime.

    Ces pauvres amoureux n’ont pas d’autre raison !

    Celle-là, par bonheur, est toujours de saison.

    Parlèrent-ils encor ? Je ne sais trop. La brise

    Ne les entendit plus. Mais, sur la pierre grise,

    Près du mur dont la mousse a rongé les granits,

    Elle revint un soir baiser leurs fronts unis.

    Quelle joie, ô mon Dieu ! les heures solennelles,

    La nuit qu’ils éclairaient de leurs chaudes prunelles,

    Le parfum des jasmins et des pâles rosiers,

    Tout prenait à la fois leurs cœurs extasiés.

    La brise soupirait entre eux deux. Leurs paroles

    Ne s’échangèrent plus, et puis leurs lèvres folles

    Confirmèrent tout bas les clauses de l’hymen

    Que la main de chacun jurait à l’autre main.

    Ce fut comme un éclair où flambent deux nuages,

    Ineffable moment que les plus durs naufrages

    Ne sauraient arracher du cœur ! Car, si profond

    Qu’il soit, et quelque fiel qu’il élabore au fond,

    Quelque orage qu’un jour la passion y fasse,

    Toujours ce feu céleste en dore la surface.

    Oh ! comme ils oubliaient le monde, cet égout !

    Et leurs plaisirs d’enfant, et leurs mères, et tout !

    Comme au baptême saint des invisibles flammes

    Ils brûlaient leurs passés et retrempaient leurs âmes !

    Fut-ce un rare bonheur pour les sens enlacés ?

    Oui, mais les vrais moments d’extase étaient passés ;

    Car les plus doux transports sont dans l’inquiétude

    Dont les rêves s’en vont à la béatitude,

    Quand le cœur comprimé doute, et sous le surcroît

    Du doute, se replie et se réveille, et croit !

    Mais quand l’illusion s’incarne tout entière,

    Lorsque l’ange du rêve est devenu matière,

    On ne sait plus alors ce qu’on en pensera.

    C’est le provincial qui vient à l’Opéra

    Des clochers inconnus de sa verte campagne.

    Il vient comme on viendrait au pays de Cocagne,

    Si bien que ni le chant, ni le public choisi,

    Ni le vol fabuleux de Carlotta Grisi

    Et les pâles Willis avec leurs maillots roses,

    Ne semblent à ses yeux de merveilleuses choses.

    Il rêvait tout moins beau, mais quelque chose encor,

    Et croyait au perron trouver des marches d’or.

    C’est ainsi que l’espoir s’entoure de mensonges,

    Et que la passion est un pays de songes

    Où l’on va comme un homme enivré d’alcool.

    Il semble qu’on va suivre un aigle dans son vol,

    Qu’on est grand, que la joie et ses rudes atteintes

    En râles convulsifs tordront les chairs éteintes,

    Qu’on se relèvera tout autre ; mais souvent

    On se retrouve après Gros-Jean comme devant.

    Aussi lorsque j’ai soif de rage et de caresse,

    En un mot, que je veux choisir une maîtresse

    Telle que le dieu grec les élève à son jeu,

    Une femme de lit, je m’inquiète peu

    Des petits pieds de reine et des yeux en amandes.

    Ce qu’il me faut, à moi, ce sont les chairs flamandes

    Que dessinait Rubens de son hardi pinceau.

    Quant à ces do¤a Sol aux tailles d’arbrisseau

    Dont les cheveux pleureurs vont en rameaux de saules,

    C’est trop triste pour moi. Mais de larges épaules,

    Des jambes d’amazone et des bras sans défaut,

    Et des muscles de fer, voilà ce qu’il me faut !

    Avec son torse fier, la Vénus Callipyge,

    Comme poëme épique, est un rare prodige.

    Des bandeaux moyen âge avec des yeux cernés

    Font de sombres profils d’archanges consternés ;

    Mais cette lèvre rouge et ce sein qui frissonne,

    Le port majestueux que la stature donne,

    Ces hanches aux plis durs, ces robustes appas,

    Qui vous les donnera, si vous n’en avez pas ?

    Il faut avoir jauni dans un cachot bien sombre,

    Où de pâles serpents se caressent dans l’ombre,

    Pour bien savourer l’air et la beauté des cieux.

    On se blase sur tout : sur l’azur des beaux yeux,

    Sur le scribe fécond, sur le pâté d’anguille,

    Sur le chant que murmure une rieuse fille ;

    Et toutes les beautés auxquelles nous croyons

    Tombent au souffle impur des désillusions.

    Le grand héros nous semble un meurtrier. Le prince

    Est pour nous un flâneur venu de sa province,

    Le politique, un sot raillé par le destin,

    La vierge, une Isabelle agaçant Mezzetin,

    L’astronome savant un fou dans les étoiles,

    Ce divin coloriste un barbouilleur de toiles ;

    Nos souvenirs aimés deviennent des fardeaux,

    Et les pauvres honteux achètent des landaus.

    L’espérance se fait un chagrin près d’éclore,

    L’amour un impudent marché ; le météore

    Un lampion fumeux accroupi sur un if.

    Des seins fermes et lourds, au moins, c’est positif.

    Quoique Prosper n’eût pas dans cette nuit peut-être

    Connu tout le bonheur qu’il rêvait sous le hêtre,

    Lorsque le blond Phoebus parut à l’horizon,

    Il partit, mais laissant son cœur à la maison,

    Si bien que l’on trouva sa démarche légère,

    Puis il vécut ensuite au sein d’une atmosphère

    De bagues en cheveux, de petits billets doux,

    Éden de souvenirs, de fleurs, de rendez-vous,

    Qui put, malgré l’effort de la fortune humaine,

    Comme dans la chanson, durer une semaine.

    Quoi, huit jours seulement ! C’est bien peu, diras-tu.

    &Ecircum ;tre huit jours fidèle est presque une vertu :

    D’abord on a le temps d’écrire plusieurs stances

    Quand on s’aime huit jours. Et puis les circonstances

    Viennent souvent forcer à se quitter plus tôt

    Qu’on ne veut. Le malheur est un grand paletot

    Qu’endosse tour à tour chaque homme, et que sans honte

    Prosper doit endosser à cet endroit du conte.

    Ce conte, pour toi seul, ami, je l’ai rimé ;

    Toutefois, s’il fallait qu’on le vît imprimé,

    Sortant pour cette fois de la nuit protectrice,

    Je m’agenouillerais aux pieds de ma lectrice,

    Petits pieds que je vois, chaussés d’un clair velours,

    Mollement endormis sur des coussins bien lourds ;

    Charmante caution pour répondre du reste.

    Puis en levant les yeux, je verrais sans conteste

    Un visage adorné d’un éclat non pareil,

    Un front d’ivoire mat et des yeux de soleil ;

    Puis un hardi corsage, et, sur un flanc qui ploie,

    Des cheveux soyeux, pleins de délire et de joie,

    Sombres comme le noir feuillage des forêts.

    Or, je crois que voici ce que je lui dirais :

    O ma dame d’amour ! mon amante inconnue !

    A qui la Vérité parle ici toute nue,

    Oh ! si, réalisant tous mes rêves de fou,

    Chère, vous me vouliez jeter vos bras au cou,

    A l’heure où l’ombre molle endort les tubéreuses,

    Et me donner huit nuits de vos nuits amoureuses,

    (Éros devine alors ce que je tenterais !)

    Ma dame, sur l’honneur, je m’en contenterais.

    Enfin, comment cessa ce bonheur éphémère ?

    Cela vint de Prosper. Qui l’aurait cru ? Sa mère

    Mourut tout justement à cette époque-là.

    Or, elle avait un frère aîné, qu’on rappela

    D’exil en mil huit cent quatorze. Un gentilhomme

    Très entiché des fleurs de lys, et brave comme

    Bayard, au temps jadis fort bien vu de la cour.

    La digne sœur et lui se chérissaient, et pour

    Se réunir encor dans la main où l’on tremble

    Et ne pas se quitter, ils moururent ensemble

    De vieillesse. Prosper fut contraint de partir

    Pour recueillir avec des sanglots de martyr

    L’héritage de l’oncle, un fort bel héritage

    Qui n’aurait pas tenu de Pe¤afiel au Tage.

    Ayant enfin rempli tous les devoirs que feu

    Notre oncle, s’il fut riche, impose à son neveu,

    Il s’entoura d’un crêpe, et prit la malle-poste,

    Rêveur comme un lépreux de la cité d’Aoste.

    De plus, quand il revint, son père avait quitté

    Notre monde frivole et plein d’iniquité.

    Que de morts à la fois ! c’est comme un mélodrame

    Où les trépas fameux s’impriment à la rame,

    Bel art au nom duquel d’Ennery mérita

    La croix ! Prosper pleura beaucoup, mais hérita.

    C’est un baume aux chagrins les plus cuisants. En somme

    Il eût trouvé l’auteur de ses jours un brave homme,

    Si ce pauvre vieillard à ses derniers moments,

    Quoiqu’il eût toujours eu les meilleurs sentiments,

    Ne se fût laissé faire une bévue exquise.

    Je te le donne en cent ! Il fit… Judith marquise.

    Afin qu’elle eût un père avec un bel hôtel,

    Un jour il la mena toute blanche à l’autel.

    Quant à son jeune époux, ce fut un diplomate

    Haut, sec, raide, pompeux, monté dans sa cravate,

    Droit comme un lys, couvert de croix, éblouissant,

    Et portant de sinople au griffon d’or yssant

    Du chef ; d’ailleurs sauvage, aimant la solitude,

    Et voyageant toujours ; mais ayant l’habitude

    Mauvaise de rentrer dans sa demeure à pas

    De loup, toutes les fois qu’on ne l’attendait pas.

    Pour les fleurs sans parfum, le satin et le cierge,

    Oublia-t-elle donc ses doux serments de vierge ?

    Son cœur fut donc un gouffre où l’on pouvait plonger

    Ses rêves, sans que rien ne dût y surnager ?

    Peut-être. Elle ne vit dans cet épithalame

    Qu’un moyen tout trouvé de jouer à la dame.

    Elle eut de fins chevaux, des villas, des palais,

    Du drap rouge fort cher sur les corps de valets,

    Et fit merveille au bois avec ses équipages.

    On prétendit alors qu’elle eut même des pages.

    Aussi ne parlons pas de ces pensionnats

    Où l’on a le secret de charmants incarnats

    Pour se faire monter la pudeur au visage,

    Lorsqu’un œil indiscret vous fixe le corsage.

    Oh ! si quelqu’un lisait sous vos regards baissés

    Tous les impurs désirs dont vous vous enlacez,

    Courtisanes d’esprit, filles dont le corps chaste

    Est comme un champ de fleurs que l’ouragan dévaste !

    Pâles virginités, vertus sans lendemain,

    Laissant votre dépouille aux buissons du chemin !

    Écoute, le hasard, ou bien les Dieux prospères

    M’ont fait vivre un instant dans un de ces repaires.

    J’y cherchais un écho des chants du paradis.

    N’aurais-tu pas pensé comme je pensais, dis ?

    Eh bien, souvent, le soir, caché sous des charmilles,

    J’ai surpris le secret de quelques blondes filles,

    J’écoutais inquiet, presque comme un amant,

    Et j’ai senti le rouge à ma face. Vraiment

    Il se murmure là des discours dont l’exorde

    Soulèverait le cœur aux danseuses de corde !

    Puis, c’est là qu’on apprend le sourire qui mord

    Et l’art si compliqué de mentir sans remord.

    Ne crois pas que Judith fût donc embarrassée

    Pour dire à son cousin qu’on l’avait tant forcée

    Qu’elle n’avait pas pu refuser cet oison.

    Prosper lui répliqua : Vous avez bien raison,

    Et ce n’est après tout qu’une affaire de forme,

    Car un époux marquis reste, pourvu qu’il dorme,

    Un meuble de salon à ne pas dédaigner.

    Mais un ancien amour permet d’égratigner

    Le papier qu’a noirci, par un affreux mystère,

    Hymen, ce dieu qui porte un habit de notaire.

    Tu sais que tous les deux aimaient à discuter,

    Car nous les avons vus autrefois affronter

    La nuit fraîche, sous une allée ombreuse et noire,

    A l’heure douce où Puck dans le ruisseau vient boire ;

    Tu sais que, tous les deux, après ces beaux discours,

    Nous les avons trouvés dans des spasmes bien courts

    Au fond d’un vieux jardin, sur le banc, dont la mousse

    Empruntait à Phoebé sa lueur pâle et douce.

    Après les pourparlers dont il s’agit ici,

    Nous devons comme alors les retrouver aussi,

    Non pas dans un jardin, nous sommes en décembre,

    Mais au fond d’un boudoir rose et parfumé d’ambre,

    Avec de gros coussins vétus de velours verts,

    Comme on aime à les voir dans le cœur des hivers ;

    Boudoir fort isolé, n’ayant pour toute issue

    Qu’une fenêtre haute assise sur la rue.

    La Nymphe du foyer devient rouge, le thé

    Par Judith elle-même est bientôt apprêté,

    Puis dans les flacons d’or le vin de Syracuse

    Offre aux jeunes amants une charmante excuse

    De toutes les pudeurs qu’ils pourraient oublier.

    Oh ! quel désir aigu les vint alors lier !

    Qu’ils allaient bien mourir dans ces voluptés sombres

    Que l’ange de la nuit caresse de ses ombres,

    Et dont ils connaissaient l’extase jusqu’au fond !

    Mais voilà le mari, diplomate profond,

    Qui revient tout à coup, montrant sous sa paupière

    L’impassible regard du Convié de pierre.

    Deux hommes sur les bras alors qu’on en veut un,

    Certes, cela doit être un conflit importun,

    Et l’on voudrait s’enfuir dans un autre hémisphère.

    Pas de cachette, hélas ! Que résoudre ? Que faire ?

    Encore, à l’Ambigu-Comique, ce serait

    Facile, on trouverait un passage secret

    Dans un mur féodal. Se tuer l’un ou l’autre

    Sans pouvoir seulement dire de patenôtre,,

    C’est un moyen fossile et maintenant honni ;

    D’ailleurs cela serait imité d’Antony.

    Puis, Judith n’était pas de ces femmes novices

    Qui prouvent leur amour avec des sacrifices,

    Et qui donnent leur vie, en faisant peu de cas.

    Elle jeta la lampe avec un grand fracas,

    Et se mit à rugir ce cri de rage folle

    Que hurle avec horreur la femme qu’on viole.

    Aussitôt parut, fier comme un toréador,

    Un suisse vert-lézard caparaçonné d’or,

    Qui, jaloux de servir les vertus de Madame,

    Pour la première fois sut dégainer sa lame.

    Comme tous les chasseurs, ce fat malencontreux

    Des pieds de sa maîtresse était fort amoureux ;

    Ce fut donc comme un tigre altéré de carnage

    Qu’il arrêta Prosper, et, contre tout usage,

    Le jeta sans façon par la fenêtre, avant

    De regarder au moins s’il faisait trop de vent.

    Madame, quand parut son noble misanthrope,

    Eut tout juste le temps de tomber en syncope,

    Comme une Sémélé devant son Jupiter.

    Le raide commandeur demanda de l’éther.

    L’événement courut le lendemain. La presse

    Pour gloser sans mesure oublia sa paresse ;

    On en parla beaucoup dans les nobles faubourgs,

    Et Judith fut malade au moins quinze grands jours.

    Descendons si tu veux dans la rue, où la neige

    Étend sur le pavé son manteau de Norvège.

    Quand le pauvre Prosper s’éveilla pâle, sans

    Un souvenir, et vit s’attrouper les passants,

    Il se trouva meurtri sur des angles de glace,

    Où nous le laisserons sans le bouger de place,

    Tel est notre caprice, encor pour quelques vers.

    D’autant qu’on se fatigue à ces récits divers,

    Et qu’il me faut quitter la mystique ceinture,

    Car nous avons ce soir bal à la préfecture.

    Déjà le Jacquemart, Quasimodo de plomb,

    Vient de sonner dix coups avec beaucoup d’aplomb,

    L’ancien hôtel Saincy s’entr’ouvre et s’illumine

    Tandis que des beautés à la superbe mine

    S’y rendent, en passant par le pompeux séjour

    Né sous le consulat de monsieur de Champflour.

    Faut-il continuer ? Je n’en ai guère envie.

    Le malheureux Prosper ! comme, en pendant sa vie

    A des lèvres de femme, il s’était bien trompé !

    Notre terre promise est un roc escarpé :

    Il ne le savait pas ; mais avoir fait son rêve

    D’un poëme d’amour qu’une autre main achève,

    &Ecircum ;tre sorti vivant de son passé caduc,

    Avoir fouillé son cœur pour en donner le suc,

    Puis, amant d’une Églé, se voir trahir par elle,

    C’est à se rendre ermite, ainsi que Sganarelle.

    Hérodiade, svelte en ses riches habits,

    Portant sur un plat d’or constellé de rubis

    La tête de saint Jean-Baptiste qui ruisselle,

    Nous résume très bien l’histoire universelle ;

    Car le sage est toujours celui qui, la voyant

    Sous les tissus vermeils et roses d’Orient,

    Admire ses yeux noirs et les fleurs de l’étoffe.

    Mais, par Bacchus ! pourquoi faire le philosophe

    Au bout d’un conte bleu qui nous intéressait ?

    Disons ce qu’il advint de Prosper. Qui le sait ?

    Comme un sombre plongeur qui se confie aux lames,

    Il s’engouffra vivant dans une mer de femmes,

    Festonna ses rideaux d’actrices et de rats,

    Et devint très couru dans les deux Opéras.

    Frêles roseaux fleuris sur les pierres gothiques,

    Types germains coulés dans les moules celtiques,

    Bacchantes de Toscane à la parole d’or,

    Pensives Lélias qui cherchaient leur Trenmor,

    Elvires aux pieds fins, bijoux d’Andalousie,

    Vierges à l’œil fendu sous le surmé d’Asie,

    Il sut tout effeuiller en critique de goût,

    Et quand il n’eut plus rien à donner, il eut tout.

    Il eut, n’espère pas que je les enregistre,

    Au Théâtre-Français l’amante d’un ministre,

    Dont Paris en silence admirait la hauteur

    Superbe. Aux environs, la femme d’un auteur

    Dramatique, et Fanny, la fille aux lèvres rouges,

    Dont la voix éveillait les morts, et, dans les bouges,

    Éléonore, Esther, Léontine et Jenny.

    Si je te disais tout, quand aurais-je fini ?

    Ce serait trop. D’autant que, grâce à ces astuces,

    Il trouva des vertus et des princesses russes,

    Qu’il serait dangereux de nommer pour raison

    D’époux, et dont je veux respecter le blason.

    D’ailleurs tout ce plaisir est rampant et livide ;

    Avant de s’enivrer on voit la coupe vide,

    Tandis que le vautour, le souvenir vainqueur,

    Vous broie incessamment de ses griffes le cœur.

    Oh ! quelle chose aimée alors semblerait douce ?

    Le zéphyr caressant, la lumière, la mousse,

    Ou le givre odorant des amandiers fleuris ?

    Prosper le blond rêveur n’avait trouvé de prix

    A tous ces charmes nus de la jeune Nature

    Que lorque à son amie ils servaient de parure.

    Tout est décoloré, discordant et fatal

    A présent, tout se tait. Le ruisseau de cristal

    Murmurait sur ses pieds délicats. Le vieux saule

    Penchait de verts rameaux jusqu’à sa blanche épaule.

    En voltigeant, la brise apportait dans sa voix

    La chanson du vieux pâtre et l’haleine des bois.

    Les fleurs ? Ils en avaient effeuillé les corolles

    Pour y lire tout bas mille promesses folles.

    O souvenirs toujours adorés ! Le soleil ?

    Que de fois, éblouis de son éclat vermeil,

    Étendus sur la mousse, abrités, seuls au monde,

    Ils l’avaient vu mourir dans un baiser de l’onde !

    Chaque pas, chaque souffle était un souvenir

    De ce bonheur enfui pour ne plus revenir :

    Mais au fait, je m’arrête à faire de l’églogue,

    Tandis que mon héros emplit son catalogue.

    Puis-je suivre ses pas jusqu’au pays Latin

    Et dire ce qu’il dut souffrir un beau matin

    Pour demander du calme à la philosophie

    Que démontre là-bas quelque brune Sophie ?

    Puis-je écrire les noms d’Annette et de Clara,

    Cette autre Dolorès ? Rira bien qui rira

    Le dernier. La débauche à la fin vous enlace

    Entre ses bras plus froids et plus durs que la glace,

    Et don Juan court au gouffre entr’ouvert sous ses pas.

    A propos, connais-tu, qui ne la connaît pas ?

    (On la chante à présent jusque dans Pampelune)

    Cette moisson de lys, blanche comme la lune,

    Qu’un païen surnomma Phoebé, pour sa pâleur ?

    Quelle nymphe ! souvent, par goût pour la couleur

    Locale, étincelait parmi sa chevelure,

    Masse de diamants d’une farouche allure,

    Un croissant tout en feu, par Janisset courbé.

    Prosper la posséda, cette épique Phoebé

    Dont chaque nuit absorbe, au dire de la ville,

    Dix hommes, vingt flacons pleins, et cinquante mille

    Francs. Oui, tout cela tombe en poudre sous ses doigts

    Comme un vieil oripeau décousu. Mais tu dois

    En avoir entendu souvent parler : c’est elle

    Qui, je ne sais pourquoi, se mit dans la cervelle

    De tuer sans péril deux fats, et seulement

    Pendant huit jours entiers prit chacun pour amant.

    Entre toutes, ce fut celle de ses maîtresses

    Que Prosper préféra, peut-être pour les tresses

    De cheveux, qui gênaient sa marche, ou les contours

    De sa robe, sculptés pas des ciseaux d’Amours,

    Peut-être pour ses yeux ou ses faunes vieux-Sèvres,

    Peut-être pour ses chats, peut-être pour ses lèvres.

    Belle femme, elle était bonne fille. Il la prit

    Noblement, sans façon. Puis, il eurent l’esprit

    De se quitter sitôt que le miel de la coupe

    Fut au bout, estimant tous les deux qu’une troupe

    De bohèmes en sait là-dessus plus qu’un roi.

    Mais s’ils se rencontraient devant le café Foy,

    Ou bien s’ils étaient las de leurs plaisirs vulgaires,

    Car les gens du commun ne les amusaient guères,

    S’ils désiraient un soir sortir de leur milieu,

    Si Prosper, en fuyant les tréteaux Richelieu,

    Voulait pour se guérir voir un vrai corps de reine,

    Alors ils s’en allaient ensemble. L’Hippocrène

    Est un mot à côté de cette femme-là :

    C’est un fait positif, qu’en ses jours de gala

    D’un triste portefaix elle eût fait un poëte,

    Par son étreinte morne et ses poses de tête.

    La source court au fleuve, et la fange à l’égout.

    Tu dois le remarquer, l’esprit et le bon goût

    S’unissent d’ordinaire aux formes les plus pures.

    Phoebé le prouve bien. Ni l’or, ni les guipures

    Ne cachent son beau cou, mais un camellia

    S’embaume à ses cheveux, et, comme Cinthia,

    Cette calme Romaine, hélas ! trop tard venue,

    « Sa plus belle parure étant de rester nue,

    Deux robes seulement forment tous ses atours,

    L’une de moire blanche et l’autre de velours. »

    Tout chez elle est parfait pour l’amour idolâtre.

    Pas de livres, d’albums, ni de sculpture en plâtre,

    Mais une Danaë peinte par Titien,

    Inestimable corps qu’elle a payé du sien,

    De bons divans de perse avec des cordelettes

    Et de lourds oreillers, et, comme statuettes,

    Deux seulement en marbre et semblant percer l’air :

    Carlotta la divine, et la rieuse Elssler ;

    Du vin dans des flacons, et près des pipes d’ambre

    Les verres de Bohême. Au plancher de la chambre

    Pas de riches tapis d’un goût luxuriant,

    Mais une fraîche natte en paille d’Orient.

    C’est là que les pieds nus, dans l’ombre accoutumée,

    Prosper s’environnait d’une blanche fumée,

    Et les yeux de la reine épanouis sur lui,

    Comme un autre Aenéas, racontait son ennui :

    -? Par Hercule ! dit-il, depuis deux ans, ma chère,

    Je me gorge d’amour, d’or et de bonne chère.

    Et je trouve l’or vil, et les dégoûts bien prompts.

    -? Si tu veux, dit Phoebé, nous nous enivrerons.

    -? Je me suis réveillé repu sur tant de couches,

    Que ces femmes me sont insipides. Leurs bouches

    Me sont froides ! Du vin ! verse tout le flacon !

    S’il me fallait encor passer par un balcon,

    Peut-être que ces nuits me sembleraient plus drôles ;

    Mais tous ces bons époux savent si bien leurs rôles,

    Que l’on entre aujourd’hui par la porte. Vraiment

    On a l’air d’un laquais, et non pas d’un amant.

    C’est, comme dit Pierrot, toujours la même gamme !

    -? Si tu veux, dit Phoebé, nous dormirons. ?? O femme !

    Tu ne comprends donc pas que pour moi tout est mort,

    Et qu’on est bien heureux, ma Blanche ! quand on dort.

    Vois-tu, Dieu m’avait fait pour une seule chose,

    Pour un amour d’enfant, une pauvre fleur close,

    Et mon souffle s’envole à la fleur que j’aimais.

    -? Cueille-la, dit Phoebé. ?? Ne me parle jamais,

    Femme, de cette enfant, car elle est morte. Approche

    Ta joue. Oh ! non, ta lèvre est trop froide. Une roche

    Dans un gouffre, vraiment, c’est mon cœur, ô Phoebé.

    -? Mio, répondit-elle, il faut vous faire abbé.

    A ce mot-là, Prosper fit une cigarette.

    Car pareil au bon Roi chiffonnant sa Fleurette,

    Il roulait un papel, dès qu’il ne trouvait rien

    A dire. Et dans le fait, c’est le suprême bien.

    Oh ! si dans mon réduit j’avais la douce natte

    De Phoebé, ses bras blancs et sa lèvre écarlate,

    Oui, cela, rien de plus, avec du tabac frais,

    C’est pour le jugement que je me lèverais.

    Les gens les plus heureux que notre terre porte

    Sont le Turc et sa pipe accroupis sur leur porte.

    Mais il faut être Turc pour prendre ce parti.

    Après quelques instants, Prosper était parti

    Pour suivre le torrent de ses bonnes fortunes.

    Les pommes de l’Éden deviennent fort communes,

    Et tous les tours d’alcôve on les a si bien lus

    Que c’est tout naturel ; je n’en parlerai plus.

    Il faut, pour terminer dans l’irrémédiable,

    Qu’enfin Polichinelle aille aux griffes du diable,

    Et qu’en baissant la toile on sente le roussi.

    J’ai promis à don Juan sa foudre. La voici :

    Pour parler net, ce fut un être d’antithèse

    Au corps pelotonné comme une chatte anglaise ;

    Le visage suave et rose, mais les yeux

    Cruels, et reflétant l’enfer plus que les cieux.

    Sa voix était limpide et pleine d’harmonie

    Comme un frémissement des lyres d’Ionie ;

    Ses cheveux étaient doux, ses doigts petits et longs,

    Ses pieds se meurtrissaient aux tapis des salons ;

    Ajoutez un corps mince, une allure mignonne

    Et des ongles rosés, vous aurez la Madone,

    Pareille à ces beautés dont on baise la main

    Respectueusement, au faubourg Saint-Germain.

    Son nez grec, ses sourcils arqués, ses dents d’opale,

    Tout était jeune, sauf cette lèvre fatale

    Qu’un sourire funèbre éclairait. En tous temps,

    Même sous les rayons du soleil de printemps,

    Elle était enterrée au sein d’une fourrure

    Toute blanche, et semblait mourir. Une torture

    Étrange se peignait dans son œil interdit,

    Et dans l’ombre elle avait ce triangle maudit

    Que le doigt de Dieu trace au front des mauvais anges.

    Était-elle arrachée à ces noires phalanges

    Qui tombèrent un jour de la nue aux flancs d’or ?

    Peut-être. Je ne sais. Mais on disait encor

    Avoir su vaguement des vieillards que leurs pères

    L’avaient vue autrefois en des âges prospères,

    Alors qu’illuminée aux splendeurs de son nom,

    La noblesse dorait les prés de Trianon,

    Alors que les Iris et les belles Climènes

    Jusques au madrigal se faisaient inhumaines,

    Et plus tard, quand la fière et belle Tallien

    Marchait, tunique au vent, sans voile et sans lien.

    Au fait, nous avons lu bien souvent Le Vampire

    Du grand poëte ; eh bien, cette femme était pire

    Encore, étant vampire et femme. On ne pouvait

    Relever un front pur des plis de son chevet.

    Or, Prosper y posa sa tête. Si l’histoire

    Est fausse, je ne sais. Mais ce qui m’y fait croire,

    C’est qu’en touchant Alice on sentait un frisson,

    Que sa lèvre semblait froide comme un glaçon,

    Et que, comme le tigre après un jour de jeûne,

    Son regard aspirait ardemment le sang jeune.

    Oh ! trois fois malheureux et perdu sans espoir

    L’homme de cœur qui prend une femme un beau soir,

    Et, laissant de côté le reste, vit en elle

    Seulement, abrité du monde sous son aile !

    Cette Madone-là savait bien son métier

    De panthère lascive, et d’un bel air altier

    Buvant jusqu’à la fin le sang de sa victime,

    Elle se délectait de ce carnage intime.

    Un jour pourtant, Prosper, qu’elle avait laissé seul,

    Faute étrange ! sortit vivant de son linceul.

    Tremblant, il vint s’asseoir auprès d’une fenêtre

    Ouverte, dont l’air pur fit un instant renaître

    Sa pensée, et bientôt, par la flamme ébloui,

    Il recula de peur quand le rayon eut lui.

    Car il avait senti déjà que dans son âme

    Tout était consumé sous cette impure flamme,

    Que de son être ancien tout était déjà mort,

    Tout, l’espoir et le doute, et même le remord.

    Alors il se rendit chez la Phoebé, l’ancienne

    Maîtresse de trois rois couronnés, et la sienne,

    Pour savoir si l’airain de ce corps indompté

    Le ferait vivre encore à quelque volupté.

    Belle conclusion et digne de l’exorde :

    Sa lyre était aussi brisée à cette corde,

    Si bien que la Phoebé dit, le bras étendu

    Sur lui : Poveretto, comme on me l’a rendu !

    Là, d’un coup de sifflet, nous transportons la scène,

    En dépit d’Aristote, au pays d’outre-Seine.

    O mon pays Latin ! vieux pays désolé

    D’où le siècle sans plume un jour s’est envolé,

    Moi, le dernier de tous, je te reste, et je t’aime !

    J’aime tes boulevards, verdoyant diadème,

    Ton fleuve morne et sourd, et ses courants flanqués

    De vieux murs de granit où s’endorment les quais ;

    J’aime ta basilique en fleur, ta cathédrale,

    Où sur les sombres tours, dans l’ombre sépulcrale,

    Quand l’aile de la nuit nous fait un noir bandeau,

    Nous voyons grimacer quelque Quasimodo.

    Avant ton Panthéon, palais de gloires mortes,

    J’aime ton hôpital, la maison aux deux portes :

    L’une par où l’on vient, escorté de douleurs,

    Jusqu’à ces lits souillés qu’on lave de ses pleurs,

    Comme Jésus sa croix ; l’autre, dernier refuge

    Où nous trouve la mort pour nous mener au Juge.

    Et souvent je pensais, en rêvant dans ce lieu

    Où se mêlent les voix des mourants et de Dieu,

    Que pour ceux dont le cœur sort vierge de ses langes,

    Notre calvaire touche aux demeures des anges.

    Assis sur une pierre, et le front dans les mains,

    Je repassais en moi tous ces rêves humains,

    Je cherchais à fixer de mon esprit superbe

    Le problème infini de la Chair et du Verbe ;

    Je voulais commenter l’impérissable Loi,

    Pauvre fou que j’étais ! et disséquer la Foi :

    Connaître la liqueur en en brisant le vase !

    Et la Nuit m’eût trouvé dans cette même extase

    Profonde, si des voix ne m’eussent réveillé.

    Alors, comme un songeur toujours émerveillé

    Qui d’Ève aux doigts de lys retourne à Cidalise,

    Et cherche le théâtre au sortir de l’église,

    Je flânais lentement tout le long du chemin

    Jusqu’à mon Odéon, ce colosse romain,

    Ce vaste amphithéâtre aux moulures massives,

    A l’air grave, où les voix sortent pleines et vives,

    Où Shakspere et le grand Molière, ce martyr,

    Semblent en nous voyant pousser un long soupir,

    Temple où la Melpomène est vaste comme un monde,

    Et jetait en un jour, vieille Muse féconde !

    A ce monstre affamé qu’on nomme le Public,

    Deux Talmas à la fois, Bocage et Frédérick !

    Et, comme deux enfants qu’on flatte et qu’on câline,

    La Muse les berçait sur sa large poitrine,

    Et ne plia jamais, tant ses reins étaient forts !

    Aux coups passionnés de leurs rudes efforts.

    Oui, malgré les regards de la foule béante,

    Elle ne put faiblir, la robuste géante,

    Que sous les lourds baisers des éléphants-Harel.

    J’ai toujours, pour ma part, trouvé surnaturel

    De voir ces animaux jouer la tragédie.

    C’est là ma bête noire, et ma foi, quoi qu’on die

    Comme dit Trissotin, j’aime mieux Beauvallet.

    D’ailleurs, tout ce qui vient d’Afrique me déplaît,

    Sauf ces brunes Fellahs dont la mamelle antique

    Est d’un bronze charnu qui perce une tunique.

    Aussi, quand par hasard ce souvenir me vint,

    Je prenais mon chapeau quatorze fois sur vingt,

    Et pour le Luxembourg dédaigneux et folâtre,

    Mon jardin, je quittais l’Odéon, mon théâtre.

    Dans tout ce qu’on me voit écrire en général,

    Mais surtout dans les vers de ce conte moral,

    J’abuse sans pudeur du mot suave : J’aime.

    Il faudrait l’éviter par quelque stratagème.

    Cependant nous voilà dans l’Éden azuré,

    Mon âme, et c’est pour lui que j’en abuserai.

    Car lorsque j’eus quinze ans, que mes Chimères lasses

    Voulurent secouer la poussière des classes,

    Rêveur et fou, j’appris chez lui mon cher métier.

    Je lui ferais sans peine un livre tout entier.

    J’aime son bassin vert aux cygnes blancs, ses marbres

    Se détachant au loin sur le velours des arbres,

    Ses coupes sur des bras d’Amours, riche travail,

    Où les géraniums de pourpre et de corail

    Brillent dans le soleil comme des rois barbares,

    Et ses parterres gais, où, parmi les fanfares

    D’un triomphe de fleurs plus charmant et plus beau

    Que l’entrée à Paris de la reine Ysabeau,

    Passe un zéphyr, léger comme un souffle de femme.

    O vous que j’appelais mon âme, vous, Madame,

    Que je mêle toujours en mes songes flottants

    A tous mes souvenirs d’aurore et de printemps,

    Vous le rappelez-vous, lorsque le soir flamboie,

    Ce vieux jardin riant, plein d’ombre et plein de joie ?

    Ce fut là le berceau de nos jeunes amours.

    C’est là qu’au mois de mai vous alliez tous les jours,

    Une fleur à la main, vous asseoir la première

    Sur la terrasse, près du vieux balcon de pierre.

    Et lorsque j’arrivais aussi, par un hasard

    Si bien prévu la veille, alors votre regard

    Me querellait au loin d’une moue enfantine.

    Moi, portant sur mon front des rougeurs d’églantine

    Je venais saluer votre mère, et souvent

    Elle me retenait à ses côtés. Savant

    Bachelier, délaissant les codes pour les odes,

    Je pouvais au besoin causer parure ou modes,

    Et près d’un vieux parent arrivé du Congo,

    Faire des calembours contre Victor Hugo.

    Mais si pour un instant nos mères enjôlées

    Me laissaient votre bras dans les longues allées,

    Oh ! comme tous les deux, en nous serrant la main,

    Nous prenions du bonheur jusques au lendemain !

    Hélas ! où s’envola cette rapide ivresse ?

    Maintenant, chaque été, la brise vous caresse

    Dans un vague séjour d’eaux quelconques, et moi

    Je me suis fait mener, je ne sais trop pourquoi,

    Au fond d’une province où des Nemrods sauvages

    Dévorent, sans que rien puisse apaiser leurs rages,

    Comme au temps où, quenouille en main, Berthe filait,

    Des brochets monstrueux et des cochons de lait.

    Or, fussé-je au Moultan, ou bien chez les Tungouses,

    Au Kiatchta, pays des amantes jalouses,

    Ou chez les Beloutchis, ou chez les Hottentots,

    Vierges de toute presse et de tous paletots,

    Mon cœur s’envolerait à ce riant ombrage

    Où nous étions si fous. Pourquoi devient-on sage !

    Vous savez comme l’herbe était verte ! Au bassin

    Comme nous admirions en leur calme dessin

    Les beaux petits Amours aux gracieuses poses,

    Et comme chaque brise était pleine de roses !

    Oh ! lorsque aux bords aimés l’ancre à la forte dent

    Mordra, si je reviens entier, sans accident,

    Du char jaune-serin des postillons hilares,

    C’est dans ce quartier-là que dormiront mes Lares.

    Ce sera pour toujours alors, jusqu’au cercueil.

    Car, sinon la Fortune assise sur le seuil,

    Je trouverai du moins ma chère solitude,

    Si douce pour l’amour, et douce pour l’étude.

    Loin du fracas bourgeois de leur nouveau Paris,

    Je lirai près du feu mes poëtes chéris ;

    Je tâcherai surtout, sans être aristocrate,

    De choisir mes amis comme faisait Socrate,

    Écoutant auprès d’eux s’enfuir l’heure et, les soirs,

    Allant rendre visite à mes monuments noirs.

    J’entendrai sous le vent crier leurs girouettes,

    Je verrai devant moi leurs longues silhouettes

    Découper leur contour dans un ciel sombre et pur

    Et jeter lentement leur ombre sur le mur.

    Près de ces grands hôtels au style large et vaste,

    Palais cyclopéens que le temps seul dévaste,

    Je trouverai toujours mon banc presque détruit

    Où l’on écoute en paix l’haleine de la Nuit.

    Là montent librement la pleine consonnance

    Du bruit harmonieux que produit le silence

    Et le parfum léger des folles nappes d’air.

    Puis, lorsque du sein glauque où le tenait la Mer

    S’élance l’astre blond, et qu’aux jeunes nuées

    Il met des corsets d’or comme aux prostituées,

    La cité des vieux noms s’embrase, et son réveil

    Met dans les arbres noirs des éclairs d’or vermeil.

    Seulement à son front plus d’un noble édifice

    A, comme un nid d’oiseaux que le lierre tapisse,

    Une pauvre mansarde amante de rayons,

    Qui s’ouvre de bonne heure à cent illusions.

    Là, quelque étudiant, sans crainte et sans envie,

    Écoute frissonner le flot noir de la vie

    Et jette l’avenir aux chances du destin.

    Pauvres petits palais de ce pays Latin

    Si dédaigneusement jeté sur une rive,

    Quand on vous a quittés tout jeune, et qu’on arrive

    Tout pâle à votre seuil, le cœur bat vite, allez !

    Or, retrouvant par là tous ses jours envolés,

    Notre héros tremblait comme un soir de décembre,

    Car il tournait la clef de la petite chambre

    Où s’étaient écoulés ses beaux jours. Si hardi

    Qu’il fût, son front devint pâle, et, tout étourdi,

    Il alla s’appuyer contre un mur. Sa mémoire

    Pleurait en s’éveillant, et ses rêves de gloire

    Venaient, spectres hagards, passer devant ses yeux.

    Il les avait quittés si jeune ! lui si vieux

    Maintenant, pour jeter aux caprices d’une onde

    Perfide, ses trésors, et demander au monde

    Une place au festin du bonheur inconnu !

    Tu sais, mon pauvre Armand, comme il est revenu.

    Bien des flots ont meurtri son front. Bien des tourmentes

    Ont fait craquer son verre aux dents de ses amantes ;

    L’implacable vautour de la Vie a rongé

    Son cœur. Pourtant rien n’est absent, rien n’est changé

    Dans la chambre : l’étoffe illustre des vieux âges,

    Les meubles vermoulus et les vieilles images

    Sont là : maître Wolframb, Hamlet dans son manteau

    Noir, les Amaryllis mourantes de Watteau,

    Sur le bahut sculpté la grande Vénus grecque,

    Et les in-folios dans la bibliothèque.

    Dire ce qu’éprouva notre Prosper auprès

    De tous ces chers bijoux d’enfant, je ne pourrais ;

    Surtout lorsqu’il trouva, portant les folles traces

    Des anciens jours vécus, ses vieilles paperasses.

    Car toute sa jeunesse au riant souvenir

    Était dans ces feuillets épars, et revenir

    En arrière, c’est vivre une autre fois. La folle

    Du logis s’éveillait, et sa blonde parole

    Semblait douce à l’enfant comme un zéphyr de mai.

    Alors, comme autrefois le héros, enfermé

    Près des vierges, frémit au son rauque des armes,

    Prosper, sorti plus grand d’un baptême de larmes,

    Vers l’azur idéal retrouva son chemin.

    Le poëme qu’il fit, tu le liras demain.

    Tu verras si toujours intrépide, il s’honore

    D’enchanter l’air qui passe avec un mot sonore ;

    Tu sauras si le gouffre où ce cœur est tombé

    Profondément, au point d’émouvoir la Phoebé,

    A laissé surnager quelques flots d’ambroisie,

    Car, en somme, il en faut pour toute poésie

    Comme pour tout amour. Quelquefois on écrit,

    C’est au mieux, que la forme a sauvé son esprit,

    Et que, la rime aidant, la Vénus Callipyge,

    A mis sa lèvre chaude à ce sang qui se fige.

    D’autres disent tout bas qu’à ses mille revers

    Il ajoute celui de se tromper en vers,

    Que, sentant son cœur vide et faux, il se décide

    A chercher lentement le plus noir suicide ;

    Que lui qui fut épris du rose, il l’est du noir,

    Et qu’en son invincible et profond désespoir,

    O don Juan ! d’avoir mal continué ta liste,

    Ce Pindare vaincu se fait vaudevilliste.
    Mai 1841. Continuer la lecture

    Les Baisers de pierre

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  • Un animal dans la lune

    Pendant qu’un philosophe assure, Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés, Un autre philosophe jure, Qu’ils ne nous ont jamais trompés. Tous les deux ont raison ; et la philosophie Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont, Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ; Mais aussi si l’on rectifie L’image de l’objet sur son éloignement, Sur le milieu qui l’environne, Sur l’organe et sur l’instrument, Les sens ne tromperont personne. La nature ordonna ces choses sagement : J’en dirai quelque jour les raisons amplement. J’aperçois le soleil : quelle en est la figure ? Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour : Mais si je le voyais là-haut dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que l’oeil de la nature ? Sa distance me fait juger de sa grandeur ; Sur l’angle et les côtés ma main la détermine. L’ignorant le croit plat ; j’épaissis sa rondeur : Je le rends immobile ; et la terre chemine. Bref, je démens mes yeux en toute sa machine : Ce sens ne me nuit point par son illusion. Mon âme, en toute occasion, Développe le vrai caché sous l’apparence ; Je ne suis point d’intelligence Avecque mes regards, peut-être un peu trop prompts, Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons. Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse : La raison décide en maîtresse. Mes yeux, moyennant ce secours, Ne me trompent jamais en me mentant toujours. Si je crois leur rapport, erreur assez commune, Une tête de femme est au corps de la lune. Y peut-elle être ? Non. D’où vient donc cet objet ? Quelques lieux inégaux font de loin cet effet. La lune nulle part n’a sa surface unie : Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie, L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent, Un homme, un boeuf, un éléphant. Naguère l’Angleterre y vit chose pareille, La lunette placée, un animal nouveau Parut dans cet astre si beau ; Et chacun de crier merveille. Il était arrivé là-haut un changement Qui présageait sans doute un grand événement. Savait-on si la guerre entre tant de puissances N’en était point l’effet ? Le Monarque accourut : Il favorise en roi ces hautes connaissances. Le monstre dans la lune à son tour lui parut. C’était une souris cachée entre les verres ; Dans la lunette était la source de ces guerres. On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ? Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire : C’est à nos ennemis de craindre les combats, À nous de les chercher, certains que la Victoire, Amante de Louis, suivra partout ses pas. Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire. Même les Filles de Mémoire Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs : La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs. Charles en sait jouir : il saurait dans la guerre Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre À ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui. Cependant s’il pouvait apaiser la querelle, Que d’encens ! est-il rien de plus digne de lui ? La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle Que les fameux exploits du premier des Césars ? Ô peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts ? Continuer la lecture

    Un animal dans la lune

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