Poésie, poètes, ressources et plus

  • Intempéries

    (Féerie)

    Petits couteaux de gel et de sel
    petits tambours de grêle petits tambours d’argent
    douce tempête de neige merveilleux mauvais temps
    Un grand ramoneur noir
    emporté par le vent
    tombe dans l’eau de vaisselle du baquet d’un couvent
    Enfin quelqu’un de propre
    à qui je puis parler
    dit l’eau de vaisselle
    Mais au lieu de parler voilà qu’elle sanglote
    et le ramoneur fait comme elle
    Homme compatissant tu comprends ma douleur dit
    l’eau Mais en réalité ce n’est pas à cause d’elle que le
    ramoneur sanglote mais à cause de sa marmotte elle aussi enlevée par le
    vent du nord

    et dans un sens diamétralement opposé à celui du pauvre ramoneur
    emporté par le vent du sud comme un pauvre sujet de pendule dépareillé par un déménageur qui met la bergère dans une boîte à savons et le berger dans une boîte à biscuits sans se soucier le moins du monde s’ils sont des parents des amis
    ou d’inséparables amants
    Petits couteaux de gel et de sel
    petits tambours de grêle petits sifflets de glace petites
    trompettes d’argent douce tempête de neige merveilleux mauvais temps
    Tu ne peux pas t’imaginer
    dit l’eau de vaisselle au ramoneur
    Ici c’est tout rempli de filles de triste vie
    qui ruminent toute cette vie une haineuse mort
    et avec ça toujours à table
    Ah mauvais coups du mauvais sort
    Et ça s’appelle ma mère et ça s’appelle ma sœur
    et ça n’arrête pas de mettre le couvert
    et c’est toujours de mauvaise humeur
    O mauvais sang et mauvais os
    eau grasse chez les ogresses
    voilà mon lot…
    Elle dormait tout l’hiver elle souriait au printemps et je ne vous mens pas
    on aurait dit vraiment
    qu’elle éclatait de rire quand arrivait l’été
    La plus belle la plus étonnante et la plus charmante
    marmotte de la terre et de tous les temps et le premier qui me dit le oontraire… Et puis sans elle qu’est-ce que je vais foutre maintenant
    J’aurais préféré geler de froid
    dans la cruche cassée d’une prison
    et même grelotter de fièvre dans la gorge du prisonnier
    dit l’eau de vaisselle
    qui n’a prêté aucune attention aux confidences du ramoneur
    J’aurais mieux aimé faire tourner les moulins
    j’aurais mieux aimé me lever de bonne heure le dimanche matin
    et dans les grands bains douches asperger les enfants
    Et j’aurais tant aimé laver de jeunes corps amoureux
    dans les maisons de rendez-vous de la rue des Petits-Champs
    J’aurais tant aimé me marier avec le vin rouge
    j’aurais tant aimé me marier avec le vin blanc
    j’aurais tant aimé…
    Mais le ramoneur l’interrompt
    sans même se rendre compte que c’est là faire preuve
    d’un manque total d’éducation Or ça ne vaut plus la peine de respirer pour vivre autant crever la gueule ouverte

    comme le chien qu’on empoisonne
    avec un vieux morceau d’épongé grillée
    Quand je pense que je la réveillais au milieu de l’hiver
    pour lui raconter mes rêves
    et qu’elle m’écoutait les yeux grands ouverts
    absolument comme une personne
    Et maintenant où est-elle je vous le demande
    ma petite clé des songes
    Peut-être avec un rémouleur un cocher de fiacre ou bien un vitrier
    Ou bien qu’elle est tombée du ciel comme ça sans crier gare chez des gens affamés à jeun mal élevés et puis qu’ils l’ont fait cuire sur un réchaud à gaz et qu’ils l’ont tuée sans même lui dire au revoir
    qu’ils l’ont mangée sans même savoir qui c’est
    Et dire qu’on appelle ça le monde qu’on appelle ça la société
    Oh je voudrais être les quatre fers du cheval
    dans la gueule du cocher
    ou dans le dos du rémouleur
    son dernier couteau affûté
    et morceau de verre brisé dans l’œil du vitrier
    Et il aura bonne mine avec son œil de verre
    pour faire sa tournée
    le vitrier
    Et à tous ça leur fera les pieds
    ils avaient qu’à pas la toucher
    Maintenant je suis foutu le sel est renversé
    mon petit monde heureux a cessé de tourner
    8an8 elle je suis plus seul
    que trente-six veuves de guerre
    plus désolé qu’un rat tout neuf dans une sale vieille ratière rouillée
    Petits couteaux du rêve petits violons du sang Petites trompettes de glace petits ciseaux du vent Radieuse tourmente de neige magnifique mauvais temps
    Et avec cela
    comme si Dieu lui-même en bon directeur du Théâtre de la Nature avait décidé débonnai rement d’offrir à ses fidèles abonnés une attraction supplémentaire et de qualité voilà qu’un corbillard de première avec tous ses pompons arrive à toutes pompes funèbres et franchit la grille du couvent le cocher sur le siège les chevaux harnachés le mors d’argent aux dents
    Mais toute réflexion faite
    aucun miracle de la sorte
    simplement la mère supérieure qui est morte
    Et voilà toutes les sœurs sur le seuil de la porte en grande tenue de cimetière et en rangs d’oignons pour pleurer et la famille qui s’avance à son tour dans ses plus beaux atours crêpés
    avec un certain nombre de personnalités et puis les petites gens la domesticité avec les chrysanthèmes les croix de porcelaine et les couronnes perlées
    Et l’évêque à son tour sous le porche apparaît soutenu par un lieutenant de garde mobile avec un long profil de mouton arriéré et une si énorme croupe qu’on le dirait à cheval alors qu’il est à pied
    Et l’évêque ne pleure qu’une seule larme mais d’une telle qualité que l’on comprend alors qu’en créant la vallée des larmes Dieu qui n’est point une bête Bavait ce qu’il faisait mais en même temps qu’il verse cette larme unique le très digne prélat tout en donnant le ton à l’affliction générale contemple à la dérobée d’un voluptueux regard de chèvre humide la croupe mouvementée de son garde du corps sanglé dans sa tunique et il avance innocemment une main frémissante avec le geste machinal et familier qu’on a pour chasser la poussière du vêtement de quelqu’un qu’on connaît Ouais
    dit à voix très basse comme on fait à la messe une dame patronnesse à une autre lui parlant comme on parle à confesse La poussière a bon dos surtout qu’il pleut comme mérinos qui pisse un vrai scandale je vous dis et de la pire espèce et comme toute question mérite une réponse si vous voulez savoir ce qui se passe je vous dis qu’ils en pincent et je vous dis comme je le pense ils ont de mauvaises mœurs c’est des efféminés des équivoques des hors nature des Henri m des statues de sel des sodomes et des zigomars un vrai petit ménage de cape et d’épée et même qu’ils font les statues équestres dans le grand salon de l’évêché sans seulement se donner la peine de fermer la fenêtre l’été et dans le costume d’Adam complètement s’il vous plaît sauf le beau lieutenant qui garde ses éperons et c’est pas par pudeur mais pour corser le califourchon et l’autre l’appelle mon petit Lucifer à cheval mais lui l’évêque dans la maison tout le monde l’appelle Monseigneur Canasson
    Quelle misère dit l’eau de vaisselle
    Si belle tellement belle
    répond le ramoneur
    et quelquefois en rêve je me croyais heureux
    Mais le singe du malheur s’est accroupi sur mon épaule
    et il m’a planté dans le cœur la manivelle du souvenir
    et je tourne ma ritournelle
    la déchirante mélodie de l’ennui et de la douleur
    Ça ne sert à rien dit l’eau de vaisselle
    qui commence à en avoir assez
    ça ne sert à rien ramoneur
    de se faire du mal exprès
    et puisque tu parles du malheur
    regarde un peu ce que c’est
    Regarde Ramoneur
    si tu as encore des yeux pour voir au lieu de pour
    pleurer Regarde de tous tes yeux Ramoneur des Cheminées homme de sueur et de suie de rires et de lueurs Regarde le malheur avec ses invités Le Destin a tiré la sonnette d’alarme et chacun a quitté
    le train-train de la vie ordinaire pour aller tous en
    chœur rendre visite à la Mort Regarde la famille en pleurs avec son long visage de
    parapluie retourné

    Regarde le capucin avec ses pieds terribles et l’admirable parent pauvre en demi-loques fier comme un paon poussant dans son horrible voiturette l’ar-rière-grand-père en miettes et la tête en breloque Regarde l’Héréditaire avec tous ses pieds bots Regarde l’Héritière avec ses lécheurs de museau Regarde le Salutaire avec tous ses grands coups de
    chapeau Regarde Ramoneur homme de tout et de rien
    et vois la grande douleur de ces hommes de bien Regarde l’Inspecteur avec le Receleur regarde le Donneur avec le Receveur regarde le Surineur avec sa croix d’Honneur regarde le Lésineur avec sa lessiveuse regarde la Blanchisseuse avec ses Salis-seurs le Professeur de Vive la France et le Grand Fronceur de sourcils le Sauveur d’apparences et le Gardeur de Sérieux Regarde le Péticheur le Confesseur le Marchand de Douleurs le Grand Directeur d’inconscience le Grand Vivisecteur de Dieu Regarde le Géniteur avec sa Séquestrée et la Demi-portion avecque sa Moitié et le Grand Cul-de-jatte de Chasse vingt et une fois palmé et l’Ancienne Sous-Maîtresse du grand 7 avec son fils à Stanislas sa fille à Bouffémont et son édredon en vison et sa pauvre petite bonne en cloque de son vieux maquereau en mou de veau Regarde Ramoneur
    debout dans la gadoue tout près du Procureur rÉquarrisseur
    Regarde comme il caresse du doux coup d’œil du connaisseur
    le plus gras des chevaux de la voiture à morts
    Et s’il hoche la tête avec attendrissement c’est parce qu’en lui-même
    il pense tout bonnement
    Si la bête par bonheur tout à l’heure en glissant se cassait gentiment une bonne patte du devant j’en connais un qui n’attendrait pas longtemps pour enlever l’affaire illico sur-le-champ
    Et soupirant d’aise il s’imagine la ohose s’accomplis-sant d’elle-même
    le plus simplement du monde
    la bête qui glisse qui bute qui culbute et qui tombe et lui au téléphone sans perdre une minute et son camion qu’arrive en trombe et la bête abattue sans perdre une seconde le palan qui la hisse le camion qui démarre en quatrième vitesse et le retour à la maison les compliments de l’entourage et puis la belle ouvrage l’ébouillantage le fignolage et puisque tout est cuit passons au dépeçage proprement dit
    Mais le Procureur l’entendant soupirer lui frappe sur l’épaule
    pour le réconforter croyant qu’il a la mort dans l’âme à cause des fins dernières de l’homme
    Allons voyons ne vous laissez pas abattre
    Tout le monde y passe un jour ou l’autre mon bon ami qu’est-ce que vous voulez c’est la vie
    Et il ajoute parce que c’est sa phrase préférée en pareille occasion

    Mais il faut bien reconnaître qu’hélas
    c’est le plus souvent les mauvais qui restent et les bons
    qui s’en vont Il n’y a pas de mauvais restes répond l’Équarrisseur quand la bête est bonne tout est bon et idem pour la carne et pour la bête à cornes Mais reconnaissant dans l’assistance une personne de la plus haute importance il se précipite pour les condoléances Regarde Ramoneur dit l’eau de vaisselle cette personne importante
    avec sa gabardine de deuil et sa boutonnière en ruban c’est un homme supérieur Il s’appelle Monsieur Bran
    Un homme supérieur indéniablement et qui a de qui tenir puisque petit-neveu de la défunte Mère Supérieure née Scaferlati et sœur cadette de feu le lieutenant-colonel Alexis Scaferlati Supérieur également du couvent de Saint-Sauveur-les-Hurlu par Berlue Haute-Loire-Supérieure et nettoyeur de tranchées à ses derniers moments perdus pendant la grande conflagration de quatorze dix-huit bon vivant avec ça pas bigot pour un sou se mettant en quatre pour ses hommes et coupé hélas en deux en dix-sept par un obus de soixante-quinze au mois de novembre le onze funeste erreur de balistique juste un an avant l’armistice Et un homme qui s’est fait lui-même gros bagage universitaire ce qui ne gâte rien un novateur un homme qui voit de l’avant et qui va loin et naturellement comme tous les novateurs jalousé et envié critiqué attaqué diffamé et la proie d’odieuses manœuvres politiques bassement démagogiques ses détraoteurs l’accusant notamment d’avoir réalisé une fortune scandaleuse avec ses bétonneuses pendant l’occupation mais sorti la tête haute blanc comme neige du jugement
    Ayant lui-même présenté sa défense avec une telle hauteur de pensée jointe à une telle élévation de sentiment qu’une interminable ovation en salua la péroraison
    … Messieurs déjà avant la guerre j’étais dans le sucre dans les aciers dans les pétroles les cuirs et peaux et laines et cotons mais également et surtout j’étais dans le béton et la guerre déclarée j’ai fait comme Mac-Mahon la brèche étant ouverte messieurs j’y suis resté et à ceux qui ont le triste courage de ramasser aujourd’hui les pierres de la calomnie sur le chantier dévasté de notre sol national et héréditaire à peine cicatrisé des blessures de cette guerre affreuse et nécessaire pour oser les jeter avec une aigre frénésie contre le mur inattaquable de ma vie privée j’oppose paraphrasant si j’ose dire un homme au-dessus de tout éloge un vrai symbole vivant j’ai nommé avec le plus grand respect et entre parenthèses le général de Brabalant j’oppose disais-je un mépris de bétonnière et de tôle ondulée mais pour ceux qui comprennent parce qu’ils sont les héritiers d’une culture millénaire et non pas les ilotes d’une idéologie machinatoire et simiesque autant qu’utilitaire je me contenterai d’évoquer ici également respectueusement la présence historique et symbolique d’un homme qui fut comme moi toute proportion nonobstant gardée attaqué vilipendé dénigré bassement lui aussi en son temps Je veux parler de Monsieur Thiers et rappeler très simplement les très simples paroles prononcées par ce grand homme d’État alors qu’il posait lui-même en personne et en soixante et onze la première pierre du Mur des Fédérés Paris ne se détruit pas en huit jours quand le Bâtiment va tout va et quand il ne va pas il faut le faire aller Voilà mon crime Messieurs quand aux heures sombres de la défaite beaucoup d’entre nous et parmi les meilleurs car je n’incrimine personne se laissaient envahir par les fallacieuses lames de fond de l’invasion et de l’adversité j’ai oompris du fond du cœur que le Bâtiment était en danger alors Fluctuât messieurs et Nec mergitur j’ai pris la barre en main et je l’ai fait aller et j’ajouterai pour répondre à mes dénigrateurs qu’on ne bâtit pas un mur avec des préjugés surtout au bord de l’Atlantique face à face avec les éléments déchaînés… Porté en triomphe sur-le-champ radiodiffusé aux flambeaux monté en exemple et montré en épingle aux actualités nommé par la suite grand Bétonnier du bord de la mer honoraire et développant chaque jour le vaste réseau de ses prodigieuses activités balnéaires industrielles synthétiques et fiduciaires il est aujourd’hui à la tête du Bran Trust qui porte son nom et qui groupe dans ie monde entier toutes les entreprises de Merde Préfabriquée destinée à remplacer dans le plus bref délai les ersatz de poussière de sciure de simili contreplaqué et les culs et tessons de bouteille piles entrant jusqu’alors avec les poudres de raclures de guano façon maïs dévitalisé et les viscères de chien contingentés et désodorisés dans la composition des Phospharines d’après-guerre employées rationnellement dans la fabrication du Pain
    Et regarde Ramoneur de mon coeur comme cet homme n’est pas fier et surtout c’est quelqu’un qui entre déjà tout vivant dans l’Histoire grâce à son impérissable slogan
    Bon comme le Bon Pain Bran
    Vois comme il ne dédaigne pas de mettre lui-même la main à la pâte et comme il profite de la circonstance pour s’assurer de nouveaux débouchés parmi les nombreuses familles et personnalités venues aux funérailles de la femme au grand cœur morte en odeur de sainteté glissant avec une discrète insistance des petits sachets d’échantillon de Bran sélectionné dans la main moite de la Condoléance venue pour le condoléer
    Et chaque sachet est enveloppé dans une feuille volante et ronéotypée reproduisant les principaux passages de sa fameuse allocution au grand Congrès International du Bran Trust chez Dupont de Nemours dans la grande salle du fond là où le grand Dupont accoudé sans façon à son comptoir d’acier reçoit son aimable et fidèle clientèle avec une inlassable générosité.

    Un canon c’est ma tournée
    une Tournée générale une grande Tournée mondiale
    encore un canon pour un général
    encore un canon pour un amiral
    encore un canon pour la Société…
    Mais le ramoneur de tout cela s’en fout éperdument
    Il est arrivé là au beau milieu de cet enterrement
    comme un cheveu de folle sur la soupe d’un mourant
    Petits tambours de gTêle petits sifflets d’argent petites épines de glace de la Rose des Vents
    Et bientôt le voilà errant dans la Ville Lumière et dirigeant ses pas vers la Porte des Lilas
    Elle est peut-être derrière cette porte au nom si joli celle qu’il appelait Printemps de l’Hiver de ma vie
    Rue de la Roquette
    Là où il y un square collé au mur d’une prison et fusillé chaque jour par la mélancolie
    Une fillette le regarde passer et lui sourit
    Les ramoneurs portent bonheur toute petite on me l’a dit
    Trop ébloui pour dire merci
    la fleur de ce sourire il l’emporte avec lui
    et longeant une rue longeant elle aussi la prison il lève
    machinalement la tête pour connaître son nom Cette rue s’appelle la rue Merlin et comme ce nom ne lui dit rien
    il ne répond rien à ce nom
    Et c’est pourtant celui de l’enchanteur Merlin qui donna son nom à la Merline ce petit orgue portatif qui serinait jadis aux merles par trop rustiques les plus difficultueux accords du délicat système métrique de la musique académique
    et qui généreusement plus tard fit gracieusement don aux tueurs des abattoirs du Merlin son marteau magique
    Et comme le ramoneur poursuit son chemin avec entre les lèvres la fleur de la jeunesse couleur de cri du cœur il ne peut voir derrière lui l’ombre de l’enchanteur qui pas à pas le suit ulcérée et déçue de n’avoir réveillé aucun souvenir notoire glorieux ou exaltant dans l’ingrate mémoire de ce passant indifférent
    En sourdine la Merline de l’ombre a l’air de jouer un petit air de soleil et de fête
    Le ramoneur ralentit le pas
    Ingénument il croit que c’est la fillette de la Petite-Roquette qui court après lui et qui lui pose doucement sur l’oreille sur son oreille tout endeuillée de chagrin et de suie
    les cerises du printemps
    signe d’espoir tout neuf
    signe de gai oubli
    Mais l’ombre de l’enchanteur rompant le charme enfantin file un grand coup de merlin sur la tête du passant frappé à l’endroit même où sa peine d’amour s’endormait en rêvant comme un chagrin d’enfant s’enfuit en chantonnant

    Demande le temps au baromètre
    ne frappe pae chez l’horloger
    autant demander au mouchard
    l’heure du plaisir pour le routier
    Sur notre pauvre cadran salaire
    l’ombre du profit s’est vautrée
    mais elle n’a pas les moyens de rêver
    Le vrai bien-être n’a rien à voir
    avec le somptueux mal-avoir
    Et le Tout-Paris ohaque soir
    tire la chaîne sur le Tout-à-1’égout
    Chaque nuit la chanson de chacun est jetée aux
    ordures de la chanson de tous La baguette du chiffonnier dirige l’opéra du matin et les gens du monde font encadrer les bas-reliefs de leur festin Nous autres économiquement faibles notre joie c’est de dépenser notre force c’est de partager N’ajoute pas d’heures supplémentaires au mauvais turbin du chagrin Mets-lui au cou tes derniers sous et noie-le dans le vin 8i tu n’as plus tes derniers sous prends les miens Le travail comme le vin a besoin de se reposer et quand le vin est reposé il recommence à travailler
    Et le vin du Château-Tremblant monte à la tête du rêveur et lui ramone les idées

    Fastueux comme un touriste qui découvre la capitale il
    fait le tour de la salle et poursuit son rêve comme on suit une femme levant de temps en temps son verre à la santé de celle
    qu’il aime et des amis de l’instant même Et je vous invite à la noce vous serez mes garçons d’honneur nous aurons un petit marmot et vous boirez à son bonheur
    Laissez-le poursuivre sa complainte dit l’égoutier aux débardeurs laissons-le dévider son cocon Sur la petite échelle de soie qu’il déroule dans sa chanson il s’évade de sa prison La marotte du fou c’est le spectre du roi et sa marotte à lui c’est celle de l’amour le seul roi de la vie Ma petite reine de cœur ma petite sœur de lit
    Le ramoneur parle de sa belle
    chacun l’écoute tous sourient aucun ne rit de lui
    Je suis son œillet
    elle est ma boutonnière

    Je suis son saisonnier elle est ma saisonnière Elle est ma cloche folle et je suis son battant Elle est mon piège roux je suis son oiseau fou Elle est mon cœur je suis son sang mêlé Je suis son arbre elle est mon cœur gravé Je suis son tenon elle est ma mortaise Je suis son âne elle est mon chardon ardent Elle est ma salamandre je suis son feu de cheminée Elle est ma chaleur d’hiver je suis son glaçon dans son verre l’été Je suis son ours elle son anneau dans mon nez
    Je suis le cheveu que les couturières cachaient autrefois dans l’ourlet de la robe de mariée pour se marier elles aussi dans l’année
    Petits tambours de grêle petits violons du sang petits cris de détresse petits sanglots du vent petite pluie de caresses petits rires du printemps
    Bientôt les bougies de la lune sont soufflées par le vent du matin c’est l’anniversaire du jour

    L’eau de vaisselle s’en va vers la mer le rêveur poursuit son rêve l’amoureux poursuit son amour et le ramoneur son chemin. Continuer la lecture

    Intempéries

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  • Un manque

    Pourquoi donc s’en est-il allé, le doux amour ? Ils viennent un moment nous faire un peu de jour, Puis partent. Ces enfants, que nous croyons les nôtres, Sont à quelqu’un qui n’est pas nous. Mais les deux autres, Tu ne les vois donc pas, vieillard ? Oui, je les vois, Tous les deux. Ils sont deux, ils pourraient être trois. Voici l’heure d’aller se promener dans l’ombre Des grands bois, pleins d’oiseaux dont Dieu seul sait le nombre Et qui s’envoleront aussi dans l’inconnu.Il a son chapeau blanc, elle montre un pied nu, Tous deux sont côte à côte ; on marche à l’aventure, Et le ciel brille, et moi je pousse la voiture. Toute la plaine en fleur a l’air d’un paradis ; Le lézard court au pied des vieux saules, tandis Qu’au bout des branches vient chanter le rouge-gorge. Mademoiselle Jeanne a quinze mois, et George En a trente ; il la garde ; il est l’homme complet ; Des filles comme ça font son bonheur ; il est Dans l’admiration de ces jolis doigts roses, Leur compare, en disant toutes sortes de choses, Ses grosses mains à lui qui vont avoir trois ans, Et rit ; il montre Jeanne en route aux paysans. Ah dame ! il marche, lui ; cette mioche se traîne ; Et Jeanne rit de voir Georges rire ; une reine Sur un trône, c’est là Jeanne dans son panier ; Elle est belle ; et le chêne en parle au marronnier, Et l’orme la salue et la montre à l’érable, Tant sous le ciel profond l’enfance est vénérable. George a le sentiment de sa grandeur ; il rit Mais il protège, et Jeanne a foi dans son esprit ; Georges surveille avec un air assez farouche Cette enfant qui parfois met un doigt dans sa bouche ; Les sentiers sont confus et nous nous embrouillons. Comme tout le bois sombre est plein de papillons, Courons, dit Georges. Il veut descendre. Jeanne est gaie. Avec eux je chancelle, avec eux je bégaie. Oh ! l’adorable joie, et comme ils sont charmants ! Quel hymne auguste au fond de leurs gazouillements ! Jeanne voudrait avoir tous les oiseaux qui passent ; Georges vide un pantin dont les ressorts se cassent, Et médite ; et tous deux jasent ; leurs cris joyeux Semblent faire partout dans l’ombre ouvrir des yeux ; Gorges, tout en mangeant des nèfles et des pommes, M’apporte son jouet ; moi qui connais les hommes Mieux que Georges, et qui sait les secrets du destin, Je raccommode avec un fil son vieux pantin. Mon Georges, ne va pas dans l’herbe ; elle est trempée. Et le vent berce l’arbre, et Jeanne sa poupée. On sent Dieu dans ce bois pensif dont la douceur Se mêle à la gaîté du frère et de la soeur ; Nous obéissons, Jeanne et moi, Georges commande ; La nourrice leur chante une chanson normande, De celles qu’on entend le soir sur les chemins, Et Georges bat du pied, et Jeanne bat des mains. Et je m’épanouis à leurs divins vacarmes, Je ris ; mais vous voyez sous mon rire mes larmes, Vieux arbres, n’est-ce pas ? et vous n’avez pas cru Que j’oublierai jamais le petit disparu. Continuer la lecture

    Un manque

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  • Amitié de femme

    À Madame L. sur son album.Amitié, doux repos de l’âme, Crépuscule charmant des cœurs, Pourquoi dans les yeux d’une femme As-tu de plus tendres langueurs ?Ta nature est pourtant la même ! Dans le cœur dont elle a fait don Ce n’est plus la femme qu’on aime, Et l’amour a perdu son nom.Mais comme en une pure glace Le crayon se colore mieux, Le sentiment qui le remplace Est plus visible en deux beaux yeux.Dans un timbre argentin de femme Il a de plus tendres accents : La chaste volupté de l’âme Devient presque un plaisir des sens.De l’homme la mâle tendresse Est le soutien d’un bras nerveux, Mais la vôtre est une caresse Qui frissonne dans les cheveux.Oh ! laissez-moi, vous que j’adore Des noms les plus doux tour à tour, O femmes, me tromper encore Aux ressemblances de l’amour !Douce ou grave, tendre ou sévère, L’amitié fut mon premier bien : Quelque soit la main qui me serre, C’est un cœur qui répond au mien.Non, jamais ma main ne repousse Ce symbole d’un sentiment ; Mais lorsque la main est plus douce, Je la serre plus tendrement. Continuer la lecture

    Amitié de femme

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  • Satire II

    …Aussi, lors que l’on voit un homme par la rue
    Dont le rabat est sale et la chausse rompue,
    Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint,
    Qui soit de pauvre mine et qui soit mal en point,
    Sans demander son nom on le peut reconnaître ;
    Car si ce n’est un poète au moins il le veut être. […]

    Or laissant tout ceci, retourne à nos moutons,
    Muse, et sans varier disnous quelques sornettes
    De tes enfants bâtards, ces tiercelets de poètes,
    Qui par les carrefours vont leurs vers grimaçant,
    Qui par leurs actions font rire les passants,
    Et quand la faim les poind, se prenant sur le vôtre,
    Comme les étourneaux ils s’affament l’un l’autre.

    Cependant sans souliers, ceinture ni cordon,
    L’oeil farouche et troublé, l’esprit à l’abandon,
    Vous viennent accoster comme personnes ivres,
    Et disent pour bonjour : ‘ Monsieur, je fais des livres,
    On les vend au Palais, et les doctes du temps,
    A les lire amusés, n’ont autre passetemps ‘.
    De là, sans vous laisser, importuns, ils vous suivent,
    Vous alourdent de vers, d’allégresse vous privent,
    Vous parlent de fortune, et qu’il faut acquérir
    Du crédit, de l’honneur, avant que de mourir ;
    Mais que, pour leur respect, l’ingrat siècle où nous sommes
    Au prix de la vertu n’estime point les hommes ;
    Que Ronsard, du Bellay, vivants ont eu du bien,
    Et que c’est honte au Roy de ne leur donner rien.
    Puis, sans qu’on les convie, ainsi que vénérables,
    S’assient en prélats les premiers à vos tables,
    Où le caquet leur manque, et des dents discourant,
    Semblent avoir des yeux regret au demeurant.

    Or la table levée, ils curent la mâchoire ;
    Après grâces Dieu bu ils demandent à boire,
    Vous font un sot discours, puis au partir de là,
    Vous disent : ‘ Mais, Monsieur, me donnezvous cela ‘ ?
    C’est toujours le refrain qu’ils font à leur ballade.
    Pour moi, je n’en vois point que je n’en sois malade ;
    J’en perds le sentiment, du corps tout mutilé,
    Et durant quelques jours j’en demeure opilé.

    Un autre, renfrogné, rêveur, mélancolique,
    Grimaçant son discours, semble avoir la colique,
    Suant, crachant, toussant, pensant venir au point,
    Parle si finement que l’on ne l’entend point.

    Un autre, ambitieux, pour les vers qu’il compose,
    Quelque bon bénéfice en l’esprit se propose,
    Et dessus un cheval comme un singe attaché,
    Méditant un sonnet, médite un évêché.

    Si quelqu’un, comme moi, leurs ouvrages n’estime,
    Il est lourd, ignorant, il n’aime point la rime ;
    Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux,
    Contraire en jugement au commun bruit de tous
    Que leur gloire il dérobe avec ses artifices.
    Les dames cependant se fondent en délices
    Lisant leurs beaux écrits, et de jour et de nuit
    Les ont au cabinet sous le chevet du lit ;
    Que, portés à l’église, ils valent des matines,
    Tant, selon leurs discours, leurs oeuvres sont divines.

    Encore, après cela, ils sont enfants des Cieux,
    Ils font journellement carrousse avecq’ les Dieux :
    Compagnons de Minerve et confits en science,
    Un chacun d’eux pense être une lumière en France.

    Ronsard, faism’en raison, et vous autres, esprits.
    Que, pour être vivants, en mes vers je n’écris ;
    Pouvezvous endurer que ces rauques cigales
    Égalent leurs chansons à vos oeuvres royales,
    Ayant votre beau nom lâchement démenti ?
    Ha ! c’est que votre siècle est en tout perverti.
    Mais pourtant, quel esprit, entre tant d’insolence,
    Sait trier le savoir d’avecque l’ignorance,
    Le naturel de l’art, et d’un oeil avisé
    Voit qui de Calliope est plus favorisé ?

    Juste postérité, à témoin je t’appelle,
    Toi qui sans passion maintiens l’oeuvre immortelle,
    Et qui, selon l’esprit, la grâce et le savoir,
    De race en race au peuple un ouvrage fais voir ;
    Venge cette querelle, et justement sépare
    Du cygne d’Apollon la corneille barbare,
    Qui croassant par tout d’un orgueil effronté,
    Ne couche de rien moins que l’immortalité. Continuer la lecture

    Satire II

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  • Illusions

    Souvent je m’élançais dans ces champs sans limite,
    Où l’homme croit trouver le réel qu’il imite,
    Dans des songes heureux qui, par l’espoir conçus,
    Brillent sur nos beaux jours, puis s’éteignent déçus ;
    J’avais édifié le monument fragile
    D’un terrestre bonheur, qu’on bâtit sur l’argile ;
    Que de félicité mon cœur s’était promis !
    Mes désirs ont passé sous tes regards amis !
    Déjà tu sais comment, dans mes jours, dans mes veilles,
    De la création j’évoquais les merveilles,
    Comment, je parcourus, d’un avide regard,
    Les ouvrages de Dieu, du génie et de l’art,
    Mais mon âme de feu, qu’alimentait l’étude,
    En grandissant toujours, comprit sa solitude,
    La tristesse et la joie ont besoin d’un ami,
    Et, dans l’isolement, on ne sent qu’à demi ;
    Quand, de tous mes désirs, la coupe fut vidée,
    Quand j’eus bien savouré l’existence, en idée,
    Quand j’eus vu l’univers, quand, des hommes fameux,
    J’eus contemplé la gloire et triomphé comme eux,
    Quand il ne resta pas une image profonde,
    Qui n’eût frappé mon âme errante, dans le monde,
    Pas un grand sentiment que je n’eusse éprouvé.
    Pas un bien idéal que je n’eusse rêvé ;
    Alors, pour animer ces ferriques mensonges,
    Je sentis qu’il manquait quelque chose à mes songes :
    C’était l’amour !… C’était l’ineffable lien,
    Qui me fera trouver un cœur écho du mien :
    Un cœur sublime et bon, qui m’entende et qui m’aime ;
    Un être qui devienne une ombre de moi-même,
    Qui pense mes pensers, qui vive de mes jours ;
    Où tous mes sentiments se reflètent toujours :
    Que le monde n’ait pas flétri; qui sache croire
    A toutes les vertus, au génie, à la gloire,
    A la religion ; et dont l’âme de feu
    Se confonde à la mienne, et soit au même Dieu !

    D’abord mon âme calme, à l’amour endormie,
    Aurait voulu trouver ce cœur dans une amie.
    Qui, partageant mes goûts, mes plaisirs, mes douleurs.
    Eût des chants pour ma joie, et des pleurs pour mes pleurs.
    Que de fois j’ai rêvé ces douces alliances.
    De deux vierges mêlant leurs chastes consciences,
    Et se montrant à nu leurs vœux les plus secrets,
    Et leurs désirs naissants, si candides, si frais !
    Mais dans mon sein bientôt la pensée agrandie.
    Fit aux tièdes chaleurs succéder l’incendie :
    Quand le besoin d’aimer en moi se révéla,
    En cherchant l’amitié, je sentis au-delà :
    Les tableaux enivrants, les touchantes peintures,
    Récits passionnés, magiques impostures,
    Qu’un poète inspiré déroulait devant moi,
    Eveillaient mon désir, ma douleur, mon effroi.
    S’il avait, pour mon âme, une âme dans son livre ;
    Alors, je m’enivrais d’amour, comme on s’enivre
    A quinze ans, quand le cœur n’a pas encore saigné :
    Et que par l’espérance on marche accompagné.

    Oh ! qui saura jamais les amours idéales,
    Qui venaient me bercer dans mes nuits ? Virginales !
    Chaque nom jaillissant, de gloire couronné,
    Chaque malheur pompeux, adroitement orné,
    Chaque histoire du cœur, triste, brûlante et vive,
    Enflammaient, tour à tour, ma tendresse naïve.
    A nos bardes fameux, à nos grands écrivains,
    Je prêtais les vertus de leurs écrits divins :
    Et lorsque, pour glacer mon noble enthousiasme,
    On osait devant moi leur jeter le sarcasme,
    Tout mon sang bouillonnait ; je m’irritais soudain ;
    J’aurais voulu punir l’auteur de ce dédain :
    Comme on venge un ami, je prenais leur défense ;
    Car, c’était à mon cœur que s’adressait l’offense.
    Si quelque artiste errant qui les avait connus,
    Dans le monde s’offrait à mes yeux ingénus,
    J’allais l’interroger, curieuse, importune :
    Je voulais tout savoir, leur pays, leur fortune,
    Et, j’en parlais longtemps au voyageur surpris,
    Comme on aime à parler de ceux qu’on a chéris. Continuer la lecture

    Illusions

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  • L’oiseau-lyre

    Dans sa forêt de Tasmanie, un oiseau-lyre, malgré mille splendeurs, éprouvait une angoisse plus lourde, croyait-il, qu’un récif de corail. Il fit appel à moi. Je vins en baleinier, comme dans l’ancien temps. Je le trouvai bougon, jaloux, rongé d’orgueil. Je lui fis un rapport sur les autres oiseaux qui apportaient au monde un sentiment d’apesanteur et d’allégresse. Bientôt, il m’ordonna de les exterminer. « Je ne veux pas de concurrent », ajouta-t-il. Exerçait-il sur moi un étrange pouvoir ? Je mis plusieurs années pour accomplir ma tâche. Je tuai les condors, les pinsons, les palombes, les macareux, les cormorans, les toucans verts, les sansonnets. J’eus même un pincement du cœur quand, enfin, j’étouffai le dernier colibri. L’oiseau-lyre conclut : « J’approuve ; désormais nous sommes l’un pour l’autre un instrument de gloire. Si j’ai besoin de toi pour mon éternité, tu as besoin de moi pour le cri du mystère. » Continuer la lecture

    L’oiseau-lyre

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  • Jouissance

    Aujourd’hui dans tes bras j’ai demeuré pâmée,
    Aujourd’hui, cher Tirsis, ton amoureuse ardeur
    Triomphe impunément de toute ma pudeur
    Et je cède aux transports dont mon âme est charmée.

    Ta flamme et ton respect m’ont enfin désarmée ;
    Dans nos embrassements, je mets tout mon bonheur
    Et je ne connais plus de vertu ni d’honneur
    Puisque j’aime Tirsis et que j’en suis aimée.

    O vous, faibles esprits, qui ne connaissez pas
    Les plaisirs les plus doux que l’on goûte icibas,
    Apprenez les transports dont mon âme est ravie !

    Une douce langueur m’ôte le sentiment,
    Je meurs entre les bras de mon fidèle Amant,
    Et c’est dans cette mort que je trouve la vie. Continuer la lecture

    Jouissance

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  • Le portrait

    Cet émail où de son visage Le pinceau n’a tracé qu’une imparfaite image, Sans me la rappeler charme encore mon regard ; Devais-je espérer davantage De l’œuvre d’un mortel et des efforts de l’art ? Ce monde connaît-il une autre ressemblance ? Oh ! Combien cependant ce visage est glacé Près de celui que le temps et l’absence De mon cœur n’ont point effacé, Près de celui que m’ont laissé Les souvenirs de sa présence ! Voilà son front, ses yeux, voilà bien tous ses traits, Peut-être elle n’est pas plus belle ; Et cependant ce n’est pas elle ! Ah ! Si je n’avais vu que ses mortels attraits Sous leur esquisse encore je la reconnaîtrais ; Pourquoi dans ses regards de flamme M’a-t-elle révélé son âme ? Cette âme, qu’elle me montrait, Sur l’émail ne l’a point suivie : Image infidèle et sans vie, Oh ! Non, tu n’es pas son portrait ! Mais n’a-t-il rien conservé d’elle ? Et s’il est loin de son modèle, Des mortelles beautés n’est-il donc pas vainqueur ? N’ai-je pas vu sa main timide, De mes larmes encore humide, Le jour de son départ, le poser sur mon cœur ? Elle tremblait alors, et son triste sourire Me cachait mal les pleurs qui roulaient dans ses yeux ; Ah ! L’adieu qu’ils semblaient me dire, C’était un de ces longs adieux Dont tout l’espoir est dans les cieux. Avec effroi, d’une éternelle absence Elle entrevoyait l’avenir ; Elle doutait de ma constance, Comme si cet exil qui m’ôtait l’espérance Devait m’ôter le souvenir ! Comme si l’océan, le temps et la distance, En séparant notre existence, Devaient aussi la désunir ! Un seul de mes regards dissipa ce nuage Dont j’avais vu les siens se voiler un moment ; Nous nous étions compris dans ce muet langage : Elle n’ignorait plus, en quittant son amant, Que ce portrait, touchant et dernier gage D’un amour si divin, d’un si pur sentiment, Près de mon cœur placé par elle, Tant que ce cœur palpiterait, Dans ses élans jamais ne surprendrait Un seul soupir qui lui fût infidèle. Ce talisman sacré, mon unique trésor, Sur mon sein palpitant ma main le presse encore : Tant qu’elle s’ouvrira pour former cette étreinte, Mes yeux vers l’avenir se tourneront sans crainte ; Et lorsque enfin viendra le moment de mourir Et d’aller retrouver dans une autre patrie Cette divinité qu’ici-bas j’ai chérie, Pour l’éternel sommeil avant de m’assoupir, Approchant ce portrait de ma bouche flétrie, Dans un dernier regard, dans un dernier soupir, J’exhalerai sur lui mon amour et ma vie ! Continuer la lecture

    Le portrait

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  • La nue

    A l’horizon monte une nue, Sculptant sa forme dans l’azur : On dirait une vierge nue Emergeant d’un lac au flot pur.Debout dans sa conque nacrée, Elle vogue sur le bleu clair, Comme une Aphrodite éthérée, Faite de l’écume de l’air.On voit onder en molles poses Son torse au contour incertain, Et l’aurore répand des roses Sur son épaule de satin.Ses blancheurs de marbre et de neige Se fondent amoureusement Comme, au clair-obscur du Corrège, Le corps d’Antiope dormant.Elle plane dans la lumière Plus haut que l’Alpe ou l’Apennin ; Reflet de la beauté première, Soeur de ” l’éternel féminin “.A son corps, en vain retenue, Sur l’aile de la passion, Mon âme vole à cette nue Et l’embrasse comme Ixion.La raison dit : ” Vague fumée, Où l’on croit voir ce qu’on rêva, Ombre au gré du vent déformée, Bulle qui crève et qui s’en va ? “Le sentiment répond : ” Qu’importe ! Qu’est-ce après tout que la beauté, Spectre charmant qu’un souffle emporte Et qui n’est rien, ayant été !” A l’Idéal ouvre ton âme ; Mets dans ton coeur beaucoup de ciel, Aime une nue, aime une femme, Mais aime ! – C’est l’essentiel ! “ Continuer la lecture

    La nue

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