Grève de la faim

Parlons d’ailleurs de cette grève de la faim

C’est une forme de lutte

que les hommes de ma condition

ont expérimentée au cours de la longue histoire

des mutilations

Certes c’est un acte passif

mais lorsqu’on n’a que sa poitrine nue à opposer

à l’arsenal de l’arbitraire

la seule arme qui nous reste

c’est ce souffle

irrépressible en nous

l’épuiser jusqu’à la limite extrême

risquer son extinction

pour que sauve soit notre dignité

Le soleil est fade

quand on a faim

et les nuits d’insomnie sont glaciales

On pense à tellement de choses

sérieuses ou cocasses

J’avoue que quand j’étais le moins grave

c’était l’idée des nourritures terrestres qui me tourmentait

J’imaginais un tas de bonnes choses à manger

toute ma culture gastronomique y passait

mais va, je n’ai pas honte de ces pensées-là

car ce qui domine

dans cette attente

cette croisière vers l’inconnu

c’est le sentiment de l’immense force

au sein de la faiblesse

la supériorité de celui qui résiste

face à celui qui l’opprime

Oui la vie est une arme redoutable

qui effrayera toujours

les cadavres armés

Ce qui domine

c’est encore une fois la fraternité des douleurs

La torture des affamés

c’est donc ce goût putride et blessant dans la bouche

ces yeux exorbités et froids dans le brouillard du jour

ces tripes qui se tordent et plient

sous le désespoir du vide

Ce qui domine

c’est encore une fois la fraternité des douleurs

Les idées foncent à travers la nuit

deviennent matérielles

elles ne sont pas les miennes

ou celles de l’autre ou de l’autre

mais celles

de tous les exclus du soleil

Ce qui domine

c’est encore une fois la fraternité des douleurs

car notre faim

n’est pas mirage de pactoles

n’est pas concupiscence des mégalopoles à genoux

devant le veau d’or et de stupre

notre faim est d’une nouvelle terre

habitée par des hommes nouveaux

d’un soleil partagé

sans mesure mercantile

d’une paix irrémédiable

au grand dam des bâtisseurs de différences

Aussi

en ces jours d’abstinence

c’était une fierté pour moi

que d’avoir faim

et de troubler ainsi

la misérable quiétude

des affameurs de notre peuple

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Par Abdellatif Laâbi

Abdellatif Laâbi, né à Fès en 1942, est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d'être emprisonné de 1972 à 1980.

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