Poésie, poètes, ressources et plus

  • La maison des morts

    À Maurice Raynal.

    S’étendant sur les côtes du cimetière
    La maison des morts l’encadrait comme un cloître
    À l’intérieur de ses vitrines
    Pareilles à celles des boutiques de modes
    Au lieu de sourire debout
    Les mannequins grimaçaient pour l’éternité

    Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
    J’étais entré pour la première fois et par hasard
    Dans ce cimetière presque désert
    Et je claquais des dents
    Devant toute cette bourgeoisie
    Exposée et vêtue le mieux possible
    En attendant la sépulture

    Soudain
    Rapide comme ma mémoire
    Les yeux se rallumèrent
    De cellule vitrée en cellule vitrée
    Le ciel se peupla d’une apocalypse
    Vivace
    Et la terre plate à l’infini
    Comme avant Galilée
    Se couvrit de mille mythologies immobiles
    Un ange en diamant brisa toutes les vitrines
    Et les morts m’accostèrent
    Avec des mines de l’autre monde

    Mais leur visage et leurs attitudes
    Devinrent bientôt moins funèbres
    Le ciel et la terre perdirent
    Leur aspect fantasmagorique

    Les morts se réjouissaient
    De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière
    Ils riaient de leur ombre et l’observaient
    Comme si véritablement
    C’eût été leur vie passée

    Alors je les dénombrai
    Ils étaient quarante-neuf hommes
    Femmes et enfants
    Qui embellissaient à vue d’œil
    Et me regardaient maintenant
    Avec tant de cordialité
    Tant de tendresse même
    Que les prenant en amitié
    Tout à coup
    Je les invitai à une promenade
    Loin des arcades de leur maison

    Et tous bras dessus bras dessous
    Fredonnant des airs militaires
    Oui tous vos péchés sont absous
    Nous quittâmes le cimetière

    Nous traversâmes la ville
    Et rencontrions souvent
    Des parents des amis qui se joignaient
    À la petite troupe des morts récents
    Tous étaient si gais
    Si charmants si bien portants
    Que bien malin qui aurait pu
    Distinguer les morts des vivants

    Puis dans la campagne
    On s’éparpilla
    Deux chevau-légers nous joignirent
    On leur fit fête
    Ils coupèrent du bois de viorne
    Et de sureau
    Dont ils firent des sifflets
    Qu’ils distribuèrent aux enfants

    Plus tard dans un bal champêtre
    Les couples mains sur les épaules
    Dansèrent au son aigre des cithares

    Ils n’avaient pas oublié la danse
    Ces morts et ces mortes
    On buvait aussi
    Et de temps à autre une cloche
    Annonçait qu’un nouveau tonneau
    Allait être mis en perce

    Une morte assise sur un banc
    Près d’un buisson d’épine-vinette
    Laissait un étudiant
    Agenouillé à ses pieds
    Lui parler de fiançailles

    Je vous attendrai
    Dix ans ans vingt ans s’il le faut
    Votre volonté sera la mienne

    Je vous attendrai
    Toute votre vie
    Répondait la morte

    Des enfants
    De ce monde ou bien de l’autre
    Chantaient de ces rondes
    Aux paroles absurdes et lyriques
    Qui sans doute sont les restes
    Des plus anciens monuments poétiques
    De l’humanité

    L’étudiant passa une bague
    À l’annulaire de la jeune morte
    Voici le gage de mon amour
    De nos fiançailles
    Ni le temps ni l’absence
    Ne nous feront oublier nos promesses
    Et un jour nous aurons une belle noce
    Des touffes de myrte
    À nos vêtements et dans vos cheveux
    Un beau sermon à l’église
    De longs discours après le banquet
    Et de la musique

    De la musique
    Nos enfants
    Dit la fiancée
    Seront plus beaux plus beaux encore
    Hélas ! la bague était brisée
    Que s’ils étaient d’argent ou d’or
    D’émeraude ou de diamant
    Seront plus clairs plus clairs encore
    Que les astres du firmament
    Que la lumière de l’aurore
    Que vos regards mon fiancé
    Auront meilleure odeur encore
    Hélas ! la bague était brisée
    Que le lilas qui vient d’éclore
    Que le thym la rose ou qu’un brin
    De lavande ou de romarin

    Les musiciens s’en étant allés
    Nous continuâmes la promenade

    Au bord d’un lac
    On s’amusa à faire des ricochets
    Avec des cailloux plats
    Sur l’eau qui dansait à peine

    Des barques étaient amarrées
    Dans un havre
    On les détacha
    Après que toute la troupe se fut embarquée
    Et quelques morts ramaient
    Avec autant de vigueur que les vivants

    À l’avant du bateau que je gouvernais
    Un mort parlait avec une jeune femme
    Vêtue d’une robe jaune
    D’un corsage noir
    Avec des rubans bleus et d’un chapeau gris
    Orné d’une seule petite plume défrisée

    Je vous aime
    Disait-il
    Comme le pigeon aime la colombe
    Comme l’insecte nocturne
    Aime la lumière

    Trop tard
    Répondait la vivante
    Repoussez repoussez cet amour défendu
    Je suis mariée
    Voyez l’anneau qui brille
    Mes mains tremblent
    Je pleure et je voudrais mourir

    Les barques étaient arrivées
    À un endroit où les chevau-légers
    Savaient qu’un écho répondait de la rive
    On ne se lassait point de l’interroger
    Il y eut des questions si extravagantes
    Et des réponses tellement pleines d’à-propos
    Que c’était à mourir de rire
    Et le mort disait à la vivante

    Nous serions si heureux ensemble
    Sur nous l’eau se refermera
    Mais vous pleurez et vos mains tremblent
    Aucun de nous ne reviendra
    On reprit terre et ce fut le retour
    Les amoureux s’entr’aimaient
    Et par couples aux belles bouches
    Marchaient à distances inégales
    Les morts avaient choisi les vivantes
    Et les vivants
    Des mortes
    Un genévrier parfois
    Faisait l’effet d’un fantôme

    Les enfants déchiraient l’air
    En soufflant les joues creuses
    Dans leurs sifflets de viorne
    Ou de sureau
    Tandis que les militaires
    Chantaient des tyroliennes
    En se répondant comme on le fait
    Dans la montagne

    Dans la ville
    Notre troupe diminua peu à peu
    On se disait
    Au revoir
    À demain
    À bientôt
    Beaucoup entraient dans les brasseries
    Quelques-uns nous quittèrent
    Devant une boucherie canine
    Pour y acheter leur repas du soir

    Bientôt je restai seul avec ces morts
    Qui s’en allaient tout droit
    Au cimetière

    Sous les Arcades
    Je les reconnus
    Couchés
    Immobiles
    Et bien vêtus
    Attendant la sépulture derrière les vitrines

    Ils ne se doutaient pas
    De ce qui s’était passé
    Mais les vivants en gardaient le souvenir
    C’était un bonheur inespéré
    Et si certain
    Qu’ils ne craignaient point de le perdre

    Ils vivaient si noblement
    Que ceux qui la veille encore
    Les regardaient comme leurs égaux
    Ou même quelque chose de moins
    Admiraient maintenant
    Leur puissance leur richesse et leur génie
    Car y a-t-il rien qui vous élève
    Comme d’avoir aimé un mort ou une morte
    On devient si pur qu’on en arrive
    Dans les glaciers de la mémoire
    À se confondre avec le souvenir
    On est fortifié pour la vie
    Et l’on n’a plus besoin de personne. Continuer la lecture

    La maison des morts

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  • Arbres

    En argot les hommes appellent les oreilles des feuilles
    c’est dire comme ils sentent que les arbres connaissent la musique
    mais la languie verte des arbres est un argot bien plus ancien
    Qui peut savoir ce qu’ils disent lorsqu’ils parlent des humains
    Les arbres parlent arbre comme les enfants parlent enfant
    Quand un enfant de femme et d’homme adresse la parole à un arbre

    l’arbre répond
    l’enfant l’entend
    Plus tard l’enfant
    parle arboriculture
    avec ses maîtres et ses parents
    Il n’entend plus la voix des arbres
    il n’entend plus leur chanson dans le vent
    Pourtant parfois une petite fille pousse un cri de détresse dans un square de ciment armé d’herbe morne et de terre souillée Est-ce… oh… est-ce la tristesse d’être abandonnée qui me fait crier au secours ou la crainte que vous m’oubliiez arbres de ma jeunesse ma jeunesse pour de vrai Dans l’oasis du souvenir une source vient de jaillir est-ce pour me faire pleurer J’étais si heureuse dans la foule la foule verte de la forêt avec la peur de me perdre et la crainte de me retrouver
    N’oubliez pas votre petite amie arbres de ma forêt.

    A Antibes rue de l’Hôpital
    où l’herbe à chats surgit encore indemne entre les
    pavés il y a un grand micocoulier Il est dans la cour de l’asile des vieillards Hé oui c’est un micocoulier dit un vieillard assis sur un banc de pierre contre un mur de pierre
    et sa voix est doucement bercée par le soleil d’hiver Micocoulier
    ce nom d’arbre roucoule dans la voix usée
    Et il est millénaire
    ajoute le vieil homme en toute simplicité
    beaucoup plus vieux que moi mais tellement plue
    jeune encore millénaire et toujours vert Et dans la voix de l’apprenti centenaire il y a un peu d’envie beaucoup d’admiration une grande détresse et une immense fraîcheur.

    Si jamais à Paris
    vous passez par la rue Pillet-Will

    qui va de la rue La Fayette à la rue Laffitte
    en tournant oblique
    emportez une plante
    vm brin d’herbe
    un petit arbre
    ou alors il vous arrivera
    oh non pas malheur
    mais un tel ennui instantané et qui vous attend au tournant que même le petit bossu de la rue Quincampoix en grelotterait d’ennui et d’horreur
    pauvre petit spectre
    sur lequel cette rue bardée de misère d’or
    jetterait
    comme une aumône
    un froid
    Celui qui plantera un arbre secret dans la rue Pillet
    Will n’aura son nom marqué sur aucune façade mais sans le savoir les passants lui seront très reconnaissants en écoutant dans cette rue mendiante stricte et veuve
    de tout un petit air de musique verte insolite salutaire et surprenant.

    Dans un bois
    un homme s’égare
    Un homme de nos jours et des siens en même temps
    Et cet homme égaré sourit
    il sait la ville tout près
    et qu’on ne se perd pas comme ça
    il tourne sur lui-même
    Mais le temps passe
    oui le temps disparaît et bientôt le sourire aussi
    Il tourne sur lui-même
    qui tourne autour de lui
    L’espace est une impasse
    où son temps s’abolit
    D a un peu terreur
    il a un peu ennui
    C’est idiot se dit-il
    mais il a de plus en plus terreur
    ennui souci
    Est-ce Meudon la Forêt-Noire Bondy
    les gorges de Ribemont
    d’Apremont
    n sait pourtant
    que c’est le bois de Clam art
    mais il y a quelque chose dans sa mémoire
    dans son imaginatoire
    quelque chose qui hurle à la mort
    en lui tenant les côtes
    Mais il a beau essayer de sourire encore
    le fou rire de l’enfance
    est enfermé dans le cabinet noir
    Il a terreur et panique de logique
    et dans ce bois comme navire sur la mer
    il a roulis angoisse désarroi de navire
    Oh je ne suis pas superstitieux
    mais je voudrais toucher du bois
    pour ne pas le devenir
    Toucher du bois
    tout est là
    Et dans son désarroi
    il se fouille comme un flic fouille et palpe un autre
    être Pas de cure-dents pas d’allumettes nulle amulette Il est de plus en plus perdu aux abois comme biche ou cerf et il oublie de plus en plus que les arbres sont des arbres et que les arbres sont en bois
    Toucher du bois
    toucher du bois
    Soudain derrière lui tout entier
    le bois
    dans un véritable fou rire
    intact ensoleillé
    disparaît
    Sur une route
    passe un laveur de carreaux
    en vélo
    une échelle sur l’épaule
    beau comme un clown de Médrano
    Une échelle
    une échelle en bois
    en bois à toucher
    L’homme
    comme un naufragé hurle terre
    comme un assoiffé hurle eau
    comme un condamné hurle grâce
    l’homme hèle le cycliste
    l’homme hurle bois
    Le cycliste passe
    Un corbillard rapide et vide
    avec un chauffeur hilare
    renverse l’homme sans s’en apercevoir. Continuer la lecture

    Arbres

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  • Enfants de la haute ville

    Enfants de la haute ville
    filles des bas quartiers
    le dimanche vous promène
    dans la rue de la Paix
    Le quartier est désert
    les magasins fermés
    Mais sous le ciel gris souris
    la ville est un peu verte
    derrière les grilles des Tuileries
    Et vous dansez sans le savoir
    vous dansez en marchant
    sur les trottoirs cirés
    Et vous lancez la mode
    sans même vous en douter
    Un manteau de fou rire
    sur vos robes imprimées
    Et vos robes imprimées
    sur le velours potelé
    de vos corps amoureux
    tout nouveaux tout dorés

    Folles enfants de la haute ville
    ravissantes filles des bas quartiers
    modèles impossibles à copier
    cover-girls
    colored girls
    de la Goutte d’Or ou de Belleville
    de Grenelle ou de Bagnolet. Continuer la lecture

    Enfants de la haute ville

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  • Le colin-maillard

    Fable III, Livre II.

    À ma femme Sophie.

    Que j’aime le colin-maillard !
    C’est le jeu de la ville et celui du village ;
    Il est de tout pays, et même de tout âge ;
    Presque autant qu’un enfant il égaye un vieillard.
    Voyez comme il se précipite,
    Sans penser même aux casse-cous,
    Comme il tourne, comme il s’agite
    Parmi ce jeune essaim de folles et de fous ;
    Ce jeune homme enivré qu’on cherche et qu’on évite.
    Quel plaisir ! il poursuit vingt belles à la fois ;
    Comme la moins sévère il prend la plus farouche ;
    S’il n’y voit pas, du moins il touche ;
    Ses yeux sont au bout de ses doigts.
    Que dis-je ? hélas ! tout n’est pas fête.
    Au lieu des doux attraits qu’on croit en son pouvoir,
    Si l’on rencontre pot au noir,
    Jeune homme ; alors, gare à la tête.

    En amour, comme au jeu qu’en ces vers nous chantons,
    Un bandeau sur les yeux, on s’attrape à tâtons.
    De son aveuglement, sage qui se défie,
    Et qui, même en trichant, cherche à voir tant soit peu.
    Mais c’est ainsi, dit-on, que l’on friponne au jeu ;
    C’est ainsi qu’on y gagne, et que j’ai pris Sophie. Continuer la lecture

    Le colin-maillard

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  • Embrasse-moi

    C’était dans un quartier de la ville Lumière
    Où il fait toujours noir où il n’y a jamais d’air
    Et l’hiver comme l’été là c’est toujours l’hiver
    Elle était dans l’escalier
    Lui à côté d’elle elle à côté de lui
    C’était la nuit
    Ça sentait le soufre
    Car on avait tué des punaises dans l’après-midi
    Et elle lui disait
    Ici il fait noir
    n n’y a pas d’air
    L’hiver comme l’été c’est toujours l’hiver
    Le soleil du bon Dieu ne brilT pas de notr’ côté
    Il a bien trop à faire dans les riches quartiers
    Serre-moi dans tes bras
    Embrasse-moi
    Embrasse-moi longtemps
    Embrasse-moi
    Plus tard il sera trop tard
    Notre vie c’est maintenant

    Ici on crèv de tout
    De chaud de froid
    On gèle on étouffe
    On n’a pas d’air
    Si tu cessais de m’embrasser
    Il me semble que j’ mourrais étouffée
    T’as quinze ans j’ai quinze ans
    A nous deux on a trente
    A trente ans on n’est plus des enfants
    On a bien l’âge de travailler
    On a bien celui de s’embrasser
    Plus tard il sera trop tard
    Notre vie c’est maintenant
    Embrasse-moi !
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    Embrasse-moi

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  • Les Djinns

    Murs, ville,
    Et port,
    Asile
    De mort,
    Mer grise
    Où brise
    La brise,
    Tout dort.

    Dans la plaine
    Naît un bruit.
    C’est l’haleine
    De la nuit.
    Elle brame
    Comme une âme
    Qu’une flamme
    Toujours suit !

    La voix plus haute
    Semble un grelot.
    D’un nain qui saute
    C’est le galop.
    Il fuit, s’élance,
    Puis en cadence
    Sur un pied danse
    Au bout d’un flot.

    La rumeur approche.
    L’écho la redit.
    C’est comme la cloche
    D’un couvent maudit ;
    Comme un bruit de foule,
    Qui tonne et qui roule,
    Et tantôt s’écroule,
    Et tantôt grandit,

    Dieu ! la voix sépulcrale
    Des Djinns !… Quel bruit ils font !
    Fuyons sous la spirale
    De l’escalier profond.
    Déjà s’éteint ma lampe,
    Et l’ombre de la rampe,
    Qui le long du mur rampe,
    Monte jusqu’au plafond.

    C’est l’essaim des Djinns qui passe,
    Et tourbillonne en sifflant !
    Les ifs, que leur vol fracasse,
    Craquent comme un pin brûlant.
    Leur troupeau, lourd et rapide,
    Volant dans l’espace vide,
    Semble un nuage livide
    Qui porte un éclair au flanc.

    Ils sont tout près ! Tenons fermée
    Cette salle, où nous les narguons.
    Quel bruit dehors ! Hideuse armée
    De vampires et de dragons !
    La poutre du toit descellée
    Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
    Et la vieille porte rouillée
    Tremble, à déraciner ses gonds !

    Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure !
    L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
    Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
    Le mur fléchit sous le noir bataillon.
    La maison crie et chancelle penchée,
    Et l’on dirait que, du sol arrachée,
    Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
    Le vent la roule avec leur tourbillon !

    Prophète ! si ta main me sauve
    De ces impurs démons des soirs,
    J’irai prosterner mon front chauve
    Devant tes sacrés encensoirs !
    Fais que sur ces portes fidèles
    Meure leur souffle d’étincelles,
    Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
    Grince et crie à ces vitraux noirs !

    Ils sont passés ! Leur cohorte
    S’envole, et fuit, et leurs pieds
    Cessent de battre ma porte
    De leurs coups multipliés.
    L’air est plein d’un bruit de chaînes,
    Et dans les forêts prochaines
    Frissonnent tous les grands chênes,
    Sous leur vol de feu pliés !

    De leurs ailes lointaines
    Le battement décroît,
    Si confus dans les plaines,
    Si faible, que l’on croit
    Ouïr la sauterelle
    Crier d’une voix grêle,
    Ou pétiller la grêle
    Sur le plomb d’un vieux toit.

    D’étranges syllabes
    Nous viennent encor ;
    Ainsi, des arabes
    Quand sonne le cor,
    Un chant sur la grève
    Par instants s’élève,
    Et l’enfant qui rêve
    Fait des rêves d’or.

    Les Djinns funèbres,
    Fils du trépas,
    Dans les ténèbres
    Pressent leurs pas ;
    Leur essaim gronde :
    Ainsi, profonde,
    Murmure une onde
    Qu’on ne voit pas.

    Ce bruit vague
    Qui s’endort,
    C’est la vague
    Sur le bord ;
    C’est la plainte,
    Presque éteinte,
    D’une sainte
    Pour un mort.

    On doute
    La nuit…
    J’écoute :
    Tout fuit,
    Tout passe
    L’espace
    Efface
    Le bruit.

    Recueil : Les orientales Continuer la lecture

    Les Djinns

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  • Le cygne

    À Victor Hugo.

    I

    Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
    Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
    L’immense majesté de vos douleurs de veuve,
    Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

    A fécondé soudain ma mémoire fertile,
    Comme je traversais le nouveau Carrousel.
    Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
    Change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel) ;

    Je ne vois qu’en esprit, tout ce camp de baraques,
    Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
    Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,
    Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

    Là s’étalait jadis une ménagerie ;
    Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux
    Froids et clairs le travail s’éveille, où la voirie
    Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,

    Un cygne qui s’était évadé de sa cage,
    Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
    Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
    Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

    Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
    Et disait, le coeur plein de son beau lac natal :
    ” Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? ”
    Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

    Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
    Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
    Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
    Comme s’il adressait des reproches à Dieu !

    II

    Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
    N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
    Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
    Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

    Aussi devant ce Louvre une image m’opprime :
    Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
    Comme les exilés, ridicule et sublime,
    Et rongé d’un, désir sans trêve ! et puis à vous,

    Andromaque, des bras d’un grand époux tombée,
    Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
    Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ;
    Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !

    Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,
    Piétinant dans la boue, et cherchant, l’oeil hagard,
    Les cocotiers absents de la superbe Afrique
    Derrière la muraille immense du brouillard ;

    A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
    Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs
    Et tètent la douleur comme une bonne louve !
    Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !

    Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile
    Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
    Je pense aux matelots oubliés dans une île,
    Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor ! Continuer la lecture

    Le cygne

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  • Histoire du cheval

    Braves gens écoutez ma complainte
    écoutez l’histoire de ma vie
    c’est un orphelin qui vous parle
    qui vous raconte ses petits ennuis
    hue donc…
    Un jour un général
    ou bien c’était une nuit
    un général eut dono
    deux chevaux tués sous lui
    ces deux chevaux c’étaient
    hue donc…
    que la vie est amère
    c’étaient mon pauvre père
    et puis ma pauvre mère
    qui s’étaient cachés sous le lit
    sous le lit du général qui
    qui s’était caché à l’arrière
    dans une petite ville du Midi.
    Le général parlait
    parlait tout seul la nuit
    parlait en général de ses petits ennuis
    et c’est comme ça que mon père
    et c’est comme ça que ma mère
    hue donc…

    une nuit sont morts d’ennui.
    Pour moi la vie de famille était déjà finie
    sortant de la table de nuit
    au grand galop je m’enfuis
    je m’enfuis vers la gTande ville
    où tout brille et tout luit
    en moto j’arrive à Sabi en Paro
    excusez-moi je parle cheval
    un matin j’arrive à Paris en sabots
    je demande à voir le lion
    le roi des animaux
    je reçois un coup de brancard
    sur le coin du naseau
    car il y avait la guerre
    la guerre qui continuait
    on me colle des œillères
    me Vlà mobilisé
    et comme il y avait la guerre
    la guerre qui continuait
    la vie devenait chère
    les vivres diminuaient
    et plus ils diminuaient
    plus les gens me regardaient
    avec un drôle de regard
    et les dents qui claquaient
    ils m’appelaient beefsteak
    je croyais que c’était de l’anglais
    hue donc…
    tous ceux qu’étaient vivants
    et qui me caressaient
    attendaient que j’ sois mort
    pour pouvoir me bouffer.
    Une nuit dans l’écurie
    une nuit où je dormais
    j’entends un drôle de bruit
    une voix que je connais

    c’était le vieux général
    le vieux général qui revenait
    qui revenait comme un revenant
    avec un vieux commandant
    et ils croyaient que je dormais
    et ils parlaient très doucement.
    Assez assez de riz à l’eau
    nous voulons manger de l’animau
    y a qu’à lui mettre dans son avoine
    des aiguilles de phono.
    Alors mon sang ne fit qu’un tour
    comme un tour de chevaux de bois
    et sortant de l’écurie
    je m’enfuis dans les bois.
    Maintenant la guerre est finie
    et le vieux général est mort
    est mort dans son lit
    mort de sa belle mort
    mais moi je suis vivant et c’est le principal
    bonsoir
    bonne nuit
    bon appétit mon général. Continuer la lecture

    Histoire du cheval

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