Poésie, poètes, ressources et plus

  • La gare

    Gare de la douleur j’ai fait toutes tes routes.

    Je ne peux plus aller, je ne peux plus partir.

    J’ai traîné sous tes ciels, j’ai crié sous tes voûtes.

    Je me tends vers le jour où j’en verrai sortir

    Le masque sans regard qui roule á ma rencontre

    Sur le crassier livide où je rampe vers lui,

    Quand

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    La gare
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  • Tristesse d’Olympio

    Les champs n’étaient point noirs, les cieux n’étaient pas mornes. Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes Sur la terre étendu, L’air était plein d’encens et les prés de verdures Quand il revit ces lieux où par tant de blessures Son cœur s’est répandu !L’automne souriait ; les coteaux vers la plaine Penchaient leurs bois charmants qui jaunissaient à peine ; Le ciel était doré ; Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme, Disant peut-être à Dieu quelque chose de l’homme, Chantaient leur chant sacré !Il voulut tout revoir, l’étang près de la source, La masure où l’aumône avait vidé leur bourse, Le vieux frêne plié, Les retraites d’amour au fond des bois perdues, L’arbre où dans les baisers leurs âmes confondues Avaient tout oublié !Il chercha le jardin, la maison isolée, La grille d’où l’œil plonge en une oblique allée, Les vergers en talus. Pâle, il marchait. – Au bruit de son pas grave et sombre, Il voyait à chaque arbre, hélas ! se dresser l’ombre Des jours qui ne sont plus !Il entendait frémir dans la forêt qu’il aime Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en nous-même, Y réveille l’amour, Et, remuant le chêne ou balançant la rose, Semble l’âme de tout qui va sur chaque chose Se poser tour à tour !Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire, S’efforçant sous ses pas de s’élever de terre, Couraient dans le jardin ; Ainsi, parfois, quand l’âme est triste, nos pensées S’envolent un moment sur leurs ailes blessées, Puis retombent soudain.Il contempla longtemps les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques ; Il rêva jusqu’au soir ; Tout le jour il erra le long de la ravine, Admirant tour à tour le ciel, face divine, Le lac, divin miroir !Hélas ! se rappelant ses douces aventures, Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures, Ainsi qu’un paria, Il erra tout le jour. Vers l’heure où la nuit tombe, Il se sentit le cœur triste comme une tombe, Alors il s’écria :« Ô douleur ! j’ai voulu, moi dont l’âme est troublée, Savoir si l’urne encor conservait la liqueur, Et voir ce qu’avait fait cette heureuse vallée De tout ce que j’avais laissé là de mon cœur !« Que peu de temps suffit pour changer toutes choses ! Nature au front serein, comme vous oubliez ! Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés !« Nos chambres de feuillage en halliers sont changées ! L’arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé ; Nos roses dans l’enclos ont été ravagées Par les petits enfants qui sautent le fossé !« Un mur clôt la fontaine où, par l’heure échauffée, Folâtre, elle buvait en descendant des bois ; Elle prenait de l’eau dans sa main, douce fée, Et laissait retomber des perles de ses doigts !« On a pavé la route âpre et mal aplanie, Où, dans le sable pur se dessinant si bien, Et de sa petitesse étalant l’ironie, Son pied charmant semblait rire à côté du mien !« La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, Où jadis pour m’attendre elle aimait à s’asseoir, S’est usée en heurtant, lorsque la route est sombre, Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.« La forêt ici manque et là s’est agrandie. De tout ce qui fut nous presque rien n’est vivant ; Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie, L’amas des souvenirs se disperse à tout vent !« N’existons-nous donc plus ? Avons-nous eu notre heure ? Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus ? L’air joue avec la branche au moment où je pleure ; Ma maison me regarde et ne me connaît plus.« D’autres vont maintenant passer où nous passâmes. Nous y sommes venus, d’autres vont y venir ; Et le songe qu’avaient ébauché nos deux âmes, Ils le continueront sans pouvoir le finir !« Car personne ici-bas ne termine et n’achève ; Les pires des humains sont comme les meilleurs ; Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve. Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.« Oui, d’autres à leur tour viendront, couples sans tache, Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté, Tout ce que la nature à l’amour qui se cache Mêle de rêverie et de solennité !« D’autres auront nos champs, nos sentiers, nos retraites ; Ton bois, ma bien-aimée, est à des inconnus. D’autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes, Troubler le flot sacré qu’ont touché tes pieds nus !« Quoi donc ! c’est vainement qu’ici nous nous aimâmes ! Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris Où nous fondions notre être en y mêlant nos flammes ! L’impassible nature a déjà tout repris.« Oh ! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres, Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons, Est-ce que vous ferez pour d’autres vos murmures ? Est-ce que vous direz à d’autres vos chansons ?« Nous vous comprenions tant ! doux, attentifs, austères, Tous nos échos s’ouvraient si bien à votre voix ! Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères, L’oreille aux mots profonds que vous dites parfois !« Répondez, vallon pur, répondez, solitude, Ô nature abritée en ce désert si beau, Lorsque nous dormirons tous deux dans l’attitude Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau ;« Est-ce que vous serez à ce point insensible De nous savoir couchés, morts avec nos amours, Et de continuer votre fête paisible, Et de toujours sourire et de chanter toujours ?« Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites, Fantômes reconnus par vos monts et vos bois, Vous ne nous direz pas de ces choses secrètes Qu’on dit en revoyant des amis d’autrefois ?« Est-ce que vous pourriez, sans tristesse et sans plainte, Voir nos ombres flotter où marchèrent nos pas, Et la voir m’entraîner, dans une morne étreinte, Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas ?« Et s’il est quelque part, dans l’ombre où rien ne veille, Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports, Ne leur irez-vous pas murmurer à l’oreille : – Vous qui vivez, donnez une pensée aux morts !« Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines, Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds Et les cieux azurés et les lacs et les plaines, Pour y mettre nos cœurs, nos rêves, nos amours !« Puis il nous les retire. Il souffle notre flamme ; Il plonge dans la nuit l’antre où nous rayonnons ; Et dit à la vallée, où s’imprima notre âme, D’effacer notre trace et d’oublier nos noms.« Eh bien ! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages ! Herbe, use notre seuil ! ronce, cache nos pas ! Chantez, oiseaux ! ruisseaux, coulez ! croissez, feuillages ! Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.« Car vous êtes pour nous l’ombre de l’amour même ! Vous êtes l’oasis qu’on rencontre en chemin ! Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême Où nous avons pleuré nous tenant par la main !« Toutes les passions s’éloignent avec l’âge, L’une emportant son masque et l’autre son couteau, Comme un essaim chantant d’histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau.« Mais toi, rien ne t’efface, amour ! toi qui nous charmes, Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard ! Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes ; Jeune homme on te maudit, on t’adore vieillard.« Dans ces jours où la tête au poids des ans s’incline, Où l’homme, sans projets, sans but, sans visions, Sent qu’il n’est déjà plus qu’une tombe en ruine Où gisent ses vertus et ses illusions ;« Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles, Comptant dans notre cœur, qu’enfin la glace atteint, Comme on compte les morts sur un champ de batailles, Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,« Comme quelqu’un qui cherche en tenant une lampe, Loin des objets réels, loin du monde rieur, Elle arrive à pas lents par une obscure rampe Jusqu’au fond désolé du gouffre intérieur ;« Et là, dans cette nuit qu’aucun rayon n’étoile, L’âme, en un repli sombre où tout semble finir, Sent quelque chose encor palpiter sous un voile… C’est toi qui dors dans l’ombre, ô sacré souvenir ! »Le 21 octobre 1837. Continuer la lecture

    Tristesse d’Olympio

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  • Les collaborateurs

    Je ne suis pas le seul auteur de ce poème. Je remercie le sel de mes poumons, le sucre de mon sang, la chimie, le hasard et la fatalité. Je remercie l’azur qui m’a ému, le mimosa que j’ai pu mettre en mots et le vautour qui ne m’a pas terrorisé. Je remercie le fleuve qui m’a donné quelque tenue, et la montagne à qui je dois la dignité. Je remercie ma femme, grâce à qui la raison, la prose, le mardi glauque et le dimanche en plomb m’ont paru supportables. Je remercie la République où j’étais le censeur, le pitre et quelquefois l’iconoclaste. Je remercie ceux qui m’ont lu jusqu’au malaise, jusqu’à la trahison. Je remercie ceux qui, refusant de me lire, m’ont assuré la solitude et le recueillement. Je remercie mes collaborateurs : l’œdème, la sclérose et le cancer, d’avoir mis fin à ce poème. Continuer la lecture

    Les collaborateurs

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  • Le premier givre

    L’hiver est sorti de sa tombe, Son linceul blanchit le vallon ; Le dernier feuillage qui tombe Est balayé par l’aquilon.Nichés dans le tronc d’un vieux saule, Les hiboux aiguisent leur bec ; Le bûcheron sur son épaule Emporte un fagot de bois sec.La linotte a fui l’aubépine, Le merle n’a plus un rameau ; Le moineau va crier famine Devant les vitres du hameau.Le givre que sème la bise Argente les bords du chemin ; À l’horizon la nue est grise : C’est de la neige pour demain.Une femme de triste mine S’agenouille seule au lavoir ; Un troupeau frileux s’achemine En ruminant vers l’abreuvoir.Dans cette agreste solitude, La mère, agitant son fuseau, Regarde avec inquiétude L’enfant qui dort dans le berceau.Par ses croassements funèbres Le corbeau vient semer l’effroi, Le temps passe dans les ténèbres, Le pauvre a faim, le pauvre a froid Et la bise, encor plus amère, Souffle la mort. — Faut-il mourir ? La nature, en son sein de mère, N’a plus de lait pour le nourrir. Continuer la lecture

    Le premier givre

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  • L’obélisque de Luxor

    Je veille, unique sentinelle De ce grand palais dévasté, Dans la solitude éternelle, En face de l’immensité.A l’horizon que rien ne borne, Stérile, muet, infini, Le désert sous le soleil morne, Déroule son linceul jauni.Au-dessus de la terre nue, Le ciel, autre désert d’azur, Où jamais ne flotte une nue, S’étale implacablement pur.Le Nil, dont l’eau morte s’étame D’une pellicule de plomb, Luit, ridé par l’hippopotame, Sous un jour mat tombant d’aplomb ;Et les crocodiles rapaces, Sur le sable en feu des îlots, Demi-cuits dans leurs carapaces, Se pâment avec des sanglots.Immobile sur son pied grêle, L’ibis, le bec dans son jabot, Déchiffre au bout de quelque stèle Le cartouche sacré de Thot.L’hyène rit, le chacal miaule, Et, traçant des cercles dans l’air, L’épervier affamé piaule, Noire virgule du ciel clair.Mais ces bruits de la solitude Sont couverts par le bâillement Des sphinx, lassés de l’attitude Qu’ils gardent immuablement.Produit des blancs reflets du sable Et du soleil toujours brillant, Nul ennui ne t’est comparable, Spleen lumineux de l’Orient !C’est toi qui faisais crier : Grâce ! A la satiété des rois Tombant vaincus sur leur terrasse, Et tu m’écrases de ton poids.Ici jamais le vent n’essuie Une larme à l’oeil sec des cieux. Et le temps fatigué s’appuie Sur les palais silencieux.Pas un accident ne dérange La face de l’éternité ; L’Égypte, en ce monde où tout change, Trône sur l’immobilité.Pour compagnons et pour amies, Quand l’ennui me prend par accès, J’ai les fellahs et les momies Contemporaines de Rhamsès ;Je regarde un pilier qui penche, Un vieux colosse sans profil Et les canges à voile blanche Montant ou descendant le Nil.Que je voudrais comme mon frère, Dans ce grand Paris transporté, Auprès de lui, pour me distraire, Sur une place être planté !Là-bas, il voit à ses sculptures S’arrêter un peuple vivant, Hiératiques écritures, Que l’idée épelle en rêvant.Les fontaines juxtaposées Sur la poudre de son granit Jettent leurs brumes irisées ; Il est vermeil, il rajeunit !Des veines roses de Syène Comme moi cependant il sort, Mais je reste à ma place ancienne, Il est vivant et je suis mort ! Continuer la lecture

    L’obélisque de Luxor

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  • Salut

    Rien, cette écume, vierge vers À ne désigner que la coupe ; Telle loin se noie une troupe De sirènes mainte à l’envers.Nous naviguons, ô mes divers Amis, moi déjà sur la poupe Vous l’avant fastueux qui coupe Le flot de foudres et d’hivers ;Une ivresse belle m’engage Sans craindre même son tangage De porter debout ce salut Solitude, récif, étoile À n’importe ce qui valut Le blanc souci de notre toile. Continuer la lecture

    Salut

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  • Que diras-tu ce soir

    Sonnet.

    Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
    Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,
    A la très-belle, à la très-bonne, à la très-chère,
    Dont le regard divin t’a soudain refleuri ?

    – Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges :
    Rien ne vaut la douceur de son autorité ;
    Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
    Et son oeil nous revêt d’un habit de clarté.

    Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
    Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
    Son fantôme dans l’air danse comme un flambeau.

    Parfois il parle et dit : ” Je suis belle, et j’ordonne
    Que pour l’amour de moi vous n’aimiez que le Beau ;
    Je suis l’Ange gardien, la Muse et la Madone. “ Continuer la lecture

    Que diras-tu ce soir

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  • Trois ans après

    Il est temps que je me repose ;
    Je suis terrassé par le sort.
    Ne me parlez pas d’autre chose
    Que des ténèbres où l’on dort !

    Que veuton que je recommence ?
    Je ne demande désormais
    A la création immense
    Qu’un peu de silence et de paix !

    Pourquoi m’appelezvous encore ?
    J’ai fait ma tâche et mon devoir.
    Qui travaillait avant l’aurore,
    Peut s’en aller avant le soir.

    A vingt ans, deuil et solitude !
    Mes yeux, baissés vers le gazon,
    Perdirent la douce habitude
    De voir ma mère à la maison.

    Elle nous quitta pour la tombe ;
    Et vous savez bien qu’aujourd’hui
    Je cherche, en cette nuit qui tombe,
    Un autre ange qui s’est enfui !

    Vous savez que je désespère,
    Que ma force en vain se défend,
    Et que je souffre comme père,
    Moi qui souffris tant comme enfant !

    Mon oeuvre n’est pas terminée,
    Ditesvous. Comme Adam banni,
    Je regarde ma destinée,
    Et je vois bien que j’ai fini.

    L’humble enfant que Dieu m’a ravie
    Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;
    C’était le bonheur de ma vie
    De voir ses yeux me regarder.

    Si ce Dieu n’a pas voulu clore
    L’oeuvre qu’il me fit commencer,
    S’il veut que je travaille encore,
    Il n’avait qu’à me la laisser !

    Il n’avait qu’à me laisser vivre
    Avec ma fille à mes côtés,
    Dans cette extase où je m’enivre
    De mystérieuses clartés !

    Ces clartés, jour d’une autre sphère,
    Ô Dieu jaloux, tu nous les vends !
    Pourquoi m’astu pris la lumière
    Que j’avais parmi les vivants ?

    Astu donc pensé, fatal maître,
    Qu’à force de te contempler,
    Je ne voyais plus ce doux être,
    Et qu’il pouvait bien s’en aller ?

    T’estu dit que l’homme, vaine ombre,
    Hélas! perd son humanité
    A trop voir cette splendeur sombre
    Qu’on appelle la vérité ?

    Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre,
    Que son coeur est mort dans l’ennui,
    Et qu’à force de voir le gouffre,
    Il n’a plus qu’un abîme en lui ?

    Qu’il va, stoïque, où tu l’envoies,
    Et que désormais, endurci,
    N’ayant plus icibas de joies,
    Il n’a plus de douleurs aussi ?

    Astu pensé qu’une âme tendre
    S’ouvre à toi pour se mieux fermer,
    Et que ceux qui veulent comprendre
    Finissent par ne plus aimer ?

    Ô Dieu ! vraiment, astu pu croire
    Que je préférais, sous les cieux,
    L’effrayant rayon de ta gloire
    Aux douces lueurs de ses yeux ?

    Si j’avais su tes lois moroses,
    Et qu’au même esprit enchanté
    Tu ne donnes point ces deux choses,
    Le bonheur et la vérité,

    Plutôt que de lever tes voiles,
    Et de chercher, coeur triste et pur,
    A te voir au fond des étoiles,
    Ô Dieu sombre d’un monde obscur,

    J’eusse aimé mieux, loin de ta face,
    Suivre, heureux, un étroit chemin,
    Et n’être qu’un homme qui passe
    Tenant son enfant par la main !

    Maintenant, je veux qu’on me laisse !
    J’ai fini ! le sort est vainqueur.
    Que vienton rallumer sans cesse
    Dans l’ombre qui m’emplit le coeur ?

    Vous qui me parlez, vous me dites
    Qu’il faut, rappelant ma raison,
    Guider les foules décrépites
    Vers les lueurs de l’horizon ;

    Qu’à l’heure où les peuples se lèvent
    Tout penseur suit un but profond ;
    Qu’il se doit à tous ceux qui rêvent,
    Qu’il se doit à tous ceux qui vont !

    Qu’une âme, qu’un feu pur anime,
    Doit hâter, avec sa clarté,
    L’épanouissement sublime
    De la future humanité ;

    Qu’il faut prendre part, coeurs fidèles,
    Sans redouter les océans,
    Aux fêtes des choses nouvelles,
    Aux combats des esprits géants !

    Vous voyez des pleurs sur ma joue,
    Et vous m’abordez mécontents,
    Comme par le bras on secoue
    Un homme qui dort trop longtemps.

    Mais songez à ce que vous faites !
    Hélas! cet ange au front si beau,
    Quand vous m’appelez à vos fêtes,
    Peutêtre a froid dans son tombeau.

    Peutêtre, livide et pâlie,
    Ditelle dans son lit étroit :
    «Estce que mon père m’oublie
    Et n’est plus là, que j’ai si froid ?»

    Quoi! lorsqu’à peine je résiste
    Aux choses dont je me souviens,
    Quand je suis brisé, las et triste,
    Quand je l’entends qui me dit : «Viens !»

    Quoi! vous voulez que je souhaite,
    Moi, plié par un coup soudain,
    La rumeur qui suit le poëte,
    Le bruit que fait le paladin!

    Vous voulez que j’aspire encore
    Aux triomphes doux et dorés !
    Que j’annonce aux dormeurs l’aurore !
    Que je crie : «Allez ! espérez !»

    Vous voulez que, dans la mêlée,
    Je rentre ardent parmi les forts,
    Les yeux à la voûte étoilée…
    Oh ! l’herbe épaisse où sont les morts !

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    Trois ans après

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  • Souvenir

    J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
    En osant te revoir, place à jamais sacrée,
    O la plus chère tombe et la plus ignorée
    Où dorme un souvenir !

    Que redoutiezvous donc de cette solitude,
    Et pourquoi, mes amis, me preniezvous la main,
    Alors qu’une si douce et si vieille habitude
    Me montrait ce chemin ?

    Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
    Et ces pas argentins sur le sable muet,
    Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
    Où son bras m’enlaçait.

    Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
    Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
    Ces sauvages amis, dont l’antique murmure
    A bercé mes beaux jours.

    Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,
    Comme un essaim d’oiseaux, chante au bruit de mes pas.
    Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
    Ne m’attendiezvous pas ?

    Ah ! laissezles couler, elles me sont bien chères,
    Ces larmes que soulève un coeur encor blessé !
    Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
    Ce voile du passé !

    Je ne viens point jeter un regret inutile
    Dans l’écho de ces bois témoins de mon bonheur.
    Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille,
    Et fier aussi mon coeur.

    Que celuilà se livre à des plaintes amères,
    Qui s’agenouille et prie au tombeau d’un ami.
    Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières
    Ne poussent point ici.

    Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages.
    Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ;
    Mais du sombre horizon déjà tu te dégages,
    Et tu t’épanouis.

    Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,
    Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour :
    Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie
    Sort mon ancien amour.

    Que sontils devenus, les chagrins de ma vie ?
    Tout ce qui m’a fait vieux est bien loin maintenant ;
    Et rien qu’en regardant cette vallée amie
    Je redeviens enfant.

    O puissance du temps ! ô légères années !
    Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets ;
    Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées
    Vous ne marchez jamais.

    Tout mon coeur te bénit, bonté consolatrice !
    Je n’aurais jamais cru que l’on pût tant souffrir
    D’une telle blessure, et que sa cicatrice
    Fût si douce à sentir.

    Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées,
    Des vulgaires douleurs linceul accoutumé,
    Que viennent étaler sur leurs amours passées
    Ceux qui n’ont point aimé !

    Dante, pourquoi distu qu’il n’est pire misère
    Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur ?
    Quel chagrin t’a dicté cette parole amère,
    Cette offense au malheur ?

    En estil donc moins vrai que la lumière existe,
    Et fautil l’oublier du moment qu’il fait nuit ?
    Estce bien toi, grande âme immortellement triste,
    Estce toi qui l’as dit ?

    Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m’éclaire,
    Ce blasphème vanté ne vient pas de ton coeur.
    Un souvenir heureux est peutêtre sur terre
    Plus vrai que le bonheur.

    Eh quoi ! l’infortuné qui trouve une étincelle
    Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis,
    Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle
    Ses regards éblouis ;

    Dans ce passé perdu quand son âme se noie,
    Sur ce miroir brisé lorsqu’il rêve en pleurant,
    Tu lui dis qu’il se trompe, et que sa faible joie
    N’est qu’un affreux tourment !

    Et c’est à ta Françoise, à ton ange de gloire,
    Que tu pouvais donner ces mots à prononcer,
    Elle qui s’interrompt, pour conter son histoire,
    D’un éternel baiser !

    Qu’estce donc, juste Dieu, que la pensée humaine,
    Et qui pourra jamais aimer la vérité,
    S’il n’est joie ou douleur si juste et si certaine
    Dont quelqu’un n’ait douté ?

    Comment vivezvous donc, étranges créatures ?
    Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas ;
    Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures
    Ne vous dérangent pas ;

    Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène
    Vers quelque monument d’un amour oublié,
    Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine
    Qu’il vous heurte le pied.

    Et vous criez alors que la vie est un songe ;
    Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant,
    Et vous trouvez fâcheux qu’un si joyeux mensonge
    Ne dure qu’un instant.

    Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie
    A secoué les fers qu’elle traîne icibas,
    Ce fugitif instant fut toute votre vie ;
    Ne le regrettez pas !

    Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre,
    Vos agitations dans la fange et le sang,
    Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière :
    C’est là qu’est le néant !

    Mais que vous revientil de vos froides doctrines ?
    Que demandent au ciel ces regrets inconstants
    Que vous allez semant sur vos propres ruines,
    A chaque pas du Temps ?

    Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve,
    Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,
    Nous n’avons pas plus tôt ce roseau dans la main,
    Que le vent nous l’enlève.

    Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments
    Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,
    Ce fut au pied d’un arbre effeuillé par les vents,
    Sur un roc en poussière.

    Ils prirent à témoin de leur joie éphémère
    Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,
    Et des astres sans nom que leur propre lumière
    Dévore incessamment.

    Tout mourait autour d’eux, l’oiseau dans le feuillage,
    La fleur entre leurs mains, l’insecte sous leurs pieds,
    La source desséchée où vacillait l’image
    De leurs traits oubliés ;

    Et sur tous ces débris joignant leurs mains d’argile,
    Etourdis des éclairs d’un instant de plaisir,
    Ils croyaient échapper à cet être immobile

    Qui regarde mourir !
    Insensés ! dit le sage. Heureux dit le poète.
    Et quels tristes amours astu donc dans le coeur,
    Si le bruit du torrent te trouble et t’inquiète,
    Si le vent te fait peur?

    J’ai vu sous le soleil tomber bien d’autres choses
    Que les feuilles des bois et l’écume des eaux,
    Bien d’autres s’en aller que le parfum des roses
    Et le chant des oiseaux.

    Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres
    Que Juliette morte au fond de son tombeau,
    Plus affreux que le toast à l’ange des ténèbres
    Porté par Roméo.

    J’ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère,
    Devenue ellemême un sépulcre blanchi,
    Une tombe vivante où flottait la poussière
    De notre mort chéri,

    De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,
    Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé !
    C’était plus qu’une vie, hélas ! c’était un monde
    Qui s’était effacé !

    Oui, jeune et belle encor, plus belle, osaiton dire,
    Je l’ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.
    Ses lèvres s’entr’ouvraient, et c’était un sourire,
    Et c’était une voix ;

    Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage,
    Ces regards adorés dans les miens confondus ;
    Mon coeur, encor plein d’elle, errait sur son visage,
    Et ne la trouvait plus.

    Et pourtant j’aurais pu marcher alors vers elle,
    Entourer de mes bras ce sein vide et glacé,
    Et j’aurais pu crier : ‘ Qu’astu fait, infidèle,
    Qu’astu fait du passé? ‘

    Mais non : il me semblait qu’une femme inconnue
    Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ;
    Et je laissai passer cette froide statue
    En regardant les cieux.

    Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère
    Que ce riant adieu d’un être inanimé.
    Eh bien ! qu’importe encore ? O nature! ô ma mère !
    En aije moins aimé?

    La foudre maintenant peut tomber sur ma tête :
    Jamais ce souvenir ne peut m’être arraché !
    Comme le matelot brisé par la tempête,
    Je m’y tiens attaché.

    Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent;
    Ni ce qu’il adviendra du simulacre humain,
    Ni si ces vastes cieux éclaireront demain
    Ce qu’ils ensevelissent.

    Je me dis seulement : ‘ À cette heure, en ce lieu,
    Un jour, je fus aimé, j’aimais, elle était belle. ‘
    J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,
    Et je l’emporte à Dieu !

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    Souvenir

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  • Il lui disait : Vois-tu..

    Il lui disait : « Vois-tu, si tous deux nous pouvions, xxL’âme pleine de foi, le coeur plein de rayons, xxIvres de douce extase et de mélancolie, xxRompre les mille noeuds dont la ville nous lie ; xxSi nous pouvions quitter ce Paris triste et fou, xxNous fuirions ; nous irions quelque part, n’importe où, xxChercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses, xxUn coin où nous aurions des arbres, des pelouses ; xxUne maison petite avec des fleurs, un peu xxDe solitude, un peu de silence, un ciel bleu, xxLa chanson d’un oiseau qui sur le toit se pose, xxDe l’ombre ; — et quel besoin avons-nous d’autre chose ? »Juillet 18… Continuer la lecture

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