Poésie, poètes, ressources et plus

  • La gare

    Gare de la douleur j’ai fait toutes tes routes.

    Je ne peux plus aller, je ne peux plus partir.

    J’ai traîné sous tes ciels, j’ai crié sous tes voûtes.

    Je me tends vers le jour où j’en verrai sortir

    Le masque sans regard qui roule á ma rencontre

    Sur le crassier livide où je rampe vers lui,

    Quand

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    La gare
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  • Éventail de Madame Mallarmé

    Avec comme pour langage Rien qu’un battement aux cieux Le futur vers se dégage Du logis très précieux Aile tout bas la courrière Cet éventail si c’est lui Le même par qui derrière Toi quelque miroir a lui Limpide (où va redescendre Pourchassée en chaque grain Un peu d’invisible cendre Seule à me rendre chagrin)Toujours tel il apparaisse Entre tes mains sans paresse. Continuer la lecture

    Éventail de Madame Mallarmé

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  • La source

    Tout près du lac filtre une source, Entre deux pierres, dans un coin ; Allègrement l’eau prend sa course Comme pour s’en aller bien loin.Elle murmure : Oh ! quelle joie ! Sous la terre il faisait si noir ! Maintenant ma rive verdoie, Le ciel se mire à mon miroir.Les myosotis aux fleurs bleues Me disent : Ne m’oubliez pas ! Les libellules de leurs queues M’égratignent dans leurs ébats ;A ma coupe l’oiseau s’abreuve ; Qui sait ? – Après quelques détours Peut-être deviendrai-je un fleuve Baignant vallons, rochers et tours.Je broderai de mon écume Ponts de pierre, quais de granit, Emportant le steamer qui fume A l’Océan où tout finit.Ainsi la jeune source jase, Formant cent projets d’avenir ; Comme l’eau qui bout dans un vase, Son flot ne peut se contenir ;Mais le berceau touche à la tombe ; Le géant futur meurt petit ; Née à peine, la source tombe Dans le grand lac qui l’engloutit ! Continuer la lecture

    La source

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  • Migration

    Soudain, la vie l’etonnement de la mer De quelle fêlure l’errance de quelle écharde l’origine infinie qui se dérobe ? Devant toi la mer son alphabet d’esquifs et légendes sa rotondité en trompe l’œil ses vieux nomades célibataires à l’écoute des dernières sirènes Derrière toi la mer tes racmes en convulsions une terre celée au fond du coffre de la mariée le père qui te reste du déluge une tombe flottant comme une arche signalée par les mouettes Et nul lieu tertre glèbe aire de nopals carvis de montagne eau douce irisée par murmure du ciel damier des peaux tannées, tapis aux couleurs de coursiers et capes nubiles falaises d’idéogrammes hantées luzerne hélée au tranchant de la faucille et des yeux noirs mouillés de désir soleil complice qui tend le cou au poignard rutilant du crépuscule Soudain, la vie De quelle mort accumulée l’illumination de quel enfer de labyrinthes de quel fracas de table de lois transgressions de quelle dérive la mer impertinente l’hétaïre sacrée de tout message ? L’étonnement seul et le roulis insoucieux de confins ou seuils Voici Tailleurs le pyromane le répudié d’allégeances et d’histoire le bourreau de la raison Tu es nu encore plus nu qu’à ta naissance enfant naturel et apatride n’ayant de mémoire que ce qui reste de graffitis aux flancs de l’isthme-volcan et de paroles aux soubresauts de la tribu qui agonise Fès, mamie mon imprécatrice chauve aux talons gercés dans la boue de l’hiver ma folle aux dix chats sataniques aux douze tortues pieuses mon irrésistible défunte au suaire de basilic taché du premier sang de la vierge ma mendiante sous l’auvent de la « boutique du Prophète » ma lavandière ma tamiseuse ma savetière ma rouleuse de semoule ma brodeuse ma distilleuse ma sellière ma marieuse ma dinandière ma passementière ma tisserande ma babouchière ma youyoutière ma liseuse de bonne aventure ma masseuse ma rebouteuse ma tatoueuse de harqous et de henné ma musicienne ma conteuse ma datte fourrée au cheveu de la possession mon herboriste ma vendeuse d’œufs d’autruche et de poils de souris orpheline ma guérisseuse ma gardienne de colombiers et sanctuaires ma planche coranique et mon calame brisé ma flagellante mon amour mystique se brûlant la main pour s’éprouver et ne pas s’avouer toi ma lointaine ma recouverte du voile écrit et des grandes eaux de la nouvelle barbarie Fès de nul terroir poussée ainsi qu’une caravane de gitans vers le large incrédule échouée sur le roc sommée d’apprendre le dur métier des navigateurs Soudain, la vie l’étonnement de la mer Naufragé avec cet idiome du fond de la gorge et ton savoir-faire d’Andalou métissé d’Amazigh étranger d’abord à toi-même tu brises la chaîne d’amour pour suivre Sindbad à la trace et t’inscrire à la secte des chercheurs d’absolu réinventer ce sceptre qui coupe en deux la terre la mer le ciel et te livre à la vorace liberté Voici Tailleurs le bonimenteur le sceptique le touche-à-tout l’insomniaque et cette mer à traverser entre foie et luette avant que les pieds s’allongent dans la caverne des ombres et des momies d’airain Prépare-toi ô étranger à la prophétie qui n’annonce ni ne châtie ne redonne vie ni ne guérit simple parole se mordant les lèvres jusqu’au sang harcelée d’inquiétudes écartelée entre lumières et ténèbres échappée de babels et ghettos suspendue dans les limbes au crucifix bancal du splendide Arabe de Nazareth et Bagdad Celui-là qui parlera à jamais dans le désert pour que les dunes se déplacent à leur guise avec leurs troupeaux de météorites de chamelles savantes de fennecs sourciers et de flûtes sans bec d’où coulent le miel et le lait Celui-là qui se lève en toi maintenant entre chien et loup face au dépotoir prestigieux de la mer O Méditerranée c’est toi qui vas devoir me traduire l’Océan dans une langue que nous réinventerons ensemble et que nous nous garderons d’écrire Apprends-moi le voyage le périple du voyage la fatalité de l’exode sans terre ni progéniture à mes souliers et cette migration où la couleur de l’homme hésite sur l’arc-en-ciel et se confond dans la nuit nourricière Alors vers toi je tendrai la main et la verge de l’époux tu m’accepteras pour frère en toi nous traverserons l’écorce du temps jusqu’à la déchirure et la révélation Soudain, la vie l’étonnement de la mer et de l’enfance d’une autre planète s’en reviennent les voiliers avec leurs jarres d’huile et de viande salée leurs contes et devinettes leurs pavillons de corsaires convertis à la paix brave des médinas Fès, ma druerie mon Atlas et mon Nil mon Afrique d’ébène et de crotales ma transe gnaouie mon Sahara d’onguents rendant le sexe ferme cognant le mur et ne se cassant pas mon bol de souffle fécond soulevé par drap blanc de la nouvelle accouchée mon Andalouse aux seins de flamenco et grenades ma callipyge trônant dans la foule mon arbouse fondante mon acre jujube mon couscous aux étoumeaux mon safran natif et ma galette des humbles ma teinturière mon acheteuse de croûtons ma vendeuse de braseros ma fïleuse ma cardeuse ma servante orpheline ma vieille fille et ma veuve ma répudiée mon envoûtée ma frigide ma rémouleuse ma pleureuse ma borgne ma bègue ma campagnarde mon lit à baldaquin ma mosaïque frottée jusqu’au sang mes murs qui suintent ma vasque remplie de louis d’or mon petit déjeuner de soupe à dix centimes mon sabot de chèvre fatale mangeuse d’hommes Toi qui me nargues encore et laisses mon oued en crue apostasier comme bon lui semble fasciné par la mer ainsi que la grande séparatrice Et j’ai besoin de toi nous avons besoin l’un de l’autre pour que l’antique rêve aborde même s’il n’a pas le ticket du voyage qu’il accompagne de sa musique archaïque cette partance où il n’y a rien à gagner, à perdre mais que nous devons entreprendre pour ne pas être les derniers des dupes Voici Tailleurs l’insatiable le donneur de leçons le chenu le bonifié le poseur d’énigmes l’inventeur et l’explorateur et entre nous cette mer où les batailles ont fait rage où chaque île est un repaire de pilleurs de tombes où chaque côte fut pacifiée par les barbares de la veille entre nous cette génitrice aux mille époux mille langues la pécheresse au visage changeant de Vénus et Méduse l’adoratrice du bélier et du feu qui du flux de ses menstrues remplit l’abîme pour édifier l’insondable pyramide et l’Alhambra de tous les déchirements Réveille-toi l’étranger la passerelle t’attend la mer ne t’engloutira pas cette fois-ci elle a comme une mission à accomplir en te jetant là où le secours ne vient pas des hommes mais de ta boulimie de ce mystère déposé en toi comme œuf gigantesque de connaissance Va orgueil pour orgueil loi du talion bannie organes sur table tu franchiras la ligne mince et opaque tu abandonneras tes ailes protectrices au feu du questionnement il te sera licite de faire tes ablutions avec les eaux polluées du Détroit revêtir des habits cousus chausser des sandales en plastique avant de déballer toutes les affaires de ton cœur sur la table du cerbère qui garde l’entrée du Continent Soudain, la vie l’étonnement de la mer retourne-toi l’étranger ce bateau muet ne le fera pas pour toi De cérémonie de l’adieu, point tu n’as plus qu’à vider tes poches et répandre sur les vagues tes petits billets d’amour Fès qui s’en va jusqu’à nouveau désordre et qui menace d’entrer dans la nébuleuse du paradis perdu et de la patrie étroite laisse-lui le dernier mot rends-lui cette justice Fès l’étonnement et pas une ride dans l’alchimie des arabesques le hasard ne dira rien d’elle la main y est déesse préposée au grand œuvre Tout ce qui sort de la main frémit de charnelles ripailles et de l’atavique vision Ici le troisième œil ne s’est pas encore éteint toutes œuvres qui sortent de la main sont ses larmes perds-toi dans ce qui sort de la main et tu te retrouveras berger des signes, maître du silence arroseur de la geste arrimeur du mouvement batelier des sphères célestes mettant bout à bout l’infini et l’infini libérant la chrysalide de l’espèce Alors prosterne-toi engeance de païen et garde-toi de la prière de l’absent garde l’oubli pour les cruautés à venir Soudain, l’autre rive et l’étranger rencontra l’étrangère Voici Tailleurs l’abstrait et le concret le train incessant la nuit vertigineuse la coupe débordante l’échanson revêche le commensal ne tarissant pas sur ses malheurs Voici le verbe incamé la montagne écrite le musée vivant de la Gorgone offerte dans la rue pour quelques billets aux gisants de l’âme Tu avances et sillonnes Paris déjà quand tu arraches à peine tes yeux du périple carcéral et des menaces du muezzin terre promise par le tortionnaire quand ses doigts jaunis par le tabac et la haine imprimaient sur ta face le credo de la rupture le croissant rebelle de l’aigle et que tu te jurais de te laisser mourir d’inanition sur ton lit au pôle Nord s’il le fallait plutôt que mettre le nez dans les excréments de l’allégeance Loin de toi mon cœur qui t’étonnes de cet étonnement loin de toi ma blessure qui t’ouvres pour la douleur consentie loin de toi mon cri qui blanchis sous l’amertume des coups J’ai lieu de ma joie triste mon unique joie J’ai lieu de mon rire extrémiste seul dû d’une vie inscrite au tranchant des séismes conduite tambour battant sous les huées et vivats comme le taureau de l’holocauste J’ai lieu de ma chaîne choisie mon invisible celle qui me rive à l’arbre de la création invite les corbeaux à picorer dans mon crâne mon trop-plein de sangsues mon trop-plein de sève et de visions maudites J’ai lieu de ce lieu qui m’a élu pour que la saignée se radoucisse pour que l’illusion s’attelle à d’autres tâches et que de l’amant fou qui n’est pas mort en moi se ressaisisse l’étoile le papillon miraculeux la petite flamme du bout du tunnel la cantharide embrasant les papilles de toi de moi de nous tous qui n’en pouvons pas de seulement vivre penchés sur la tombe de nos sosies défaits Tout doux l’Arabe errant et immobile Tout doux l’empressé l’œil est fait pour voir et rapporter à l’oreille, la gredine qui tombe parfois amoureuse avant l’œil écoute et vois la dentelle de l’ode à la Protectrice la cathédrale avertie du manque de foi des poètes les marronniers en prière émeraude au-dessus de quais et pigeons languides les ponts traversant la foule avec un brin de muguet une crêpe au miel de printemps débouchant sur les places où l’eau puise dans l’azur hérissé de gargouilles les accords du maître tango le révélateur de la brisure des arcanes de l’instinct de vie Et la ville s’insère en toi comme un doux cancer tu ne peux maudire ni bénir tu découvres le gris, plutôt le camaïeu des idées puisque tu peux parler enfin sans espionner ta bouche Écoute et vois laisse ce que tu as appris à la prochaine saison des labours contente-toi de cueillir et recueillir la rosée des choses marche le long de cette galerie de tabernacles et reste libre de tes pas n’oublie pas que tu es l’étranger sans lequel l’étrangère ne serait que ruines debout Et maintenant parle-moi de racines que ta mémoire défenestre la petite prison du temps et du lieu la routine des trois ou quatre dimensions qui n’ont plus de secret pour le bistouri de l’intelligence l’histoire des scribes véreux les bibliothèques d’où la voix inarticulée est absente les écrans qui répondent à tout et à rien les cimetières érigés sur les fosses communes Remonte comme tu as toujours su le faire remonte le cours déjeté, tourbillonnant du fleuve originel, incréé le magma du génome ne venant ni partant surgi de la nappe du futur et du chaos surpeuplé singe algue triton cendres titan soufre souffle foudre mutation des mutations le désert comme une rose à la boutonnière des glaciers le roman de la montagne juchée sur le continent le plus faible poussière d’îles envoyées aux galères et la mer gardienne de la pelote de vie tirant les ficelles du sacre du fin fond séminal de sa forge Remonte et interroge ce qui n’a pas eu de lendemain le mort-né du périple Tu dois le faire toi l’étranger le maître des oublis et des défaites personne ne le fera à ta place Quoi des racines dans ce séisme où la terre ne peut jouir du sommeil du juste quand tu te réveilles chaque matin balbutiant une nouvelle langue que tu ne trouves guère « étrangère » dont tu jubiles autant que de la langue de ta mère quand l’archéologue remue déjà les tumuli de la lune arpente de sa sonde le limes de Mars quand tes propres enfants sont à des années-lumière de ce qui peut t’arracher des larmes au souvenir de Fès chassée d’Espagne et de Damas repliée sur ses trémolos ses torrides fragrances et son burnous noir sous lequel un homme fiévreux dicte depuis des siècles son épître du pardon ? Quoi des racines après cette mer cette pérégrination de Lisbonne et Lund Londres, Berlin, Bruxelles, Amsterdam, Copenhague Montréal ? Folie du large sirène offrant l’orgasme dans un petit verre harmonica du poète qui ne se résigne pas à parler blanc ressoude l’Amérique à l’Afrique par la grâce de son « r » roulé tel le tonnerre des Alpes Puis Tunis et son peuple du jasmin ses branchies saignantes de poisson braisé à la chaleur complice des rires presqu’île de confluences bi langue bouteilles lancées rituellement à la mer pesant de pierreries pour la mariée des profondeurs reine d’amours incestueuses Puis Sanaa, oeuvre de volcan et mousson granit opalescent ocre de petites vaches comme gazelles siestes bavardes où l’amertume du qat ressuscite les joutes de la tribu des aèdes quand la poésie pour tous prend un pouvoir de religion Puis ce retour incohérent, raide comme rêvé Quel pays est le tien quels droits faire valoir dans ce jeu destructeur de la possession ? Mais il y eut un serrement de cœur la sensation familière de diarrhée un vide dans la tête et jusque dans les yeux Retrouver n’est pas le mot tu voulais simplement embrasser quoi la plante ou son odeur l’enfant ou ses guenilles le douanier ou la barrière qu’il ouvrait dans son soupçon Rabat ou Fès l’ami qui t’est resté ou l’ami que tu as perdu sans savoir tout à fait pourquoi ? Puis le vin coula même là-bas pour ne remuer que les souvenirs immédiats ne s’aventurer que dans la petite joie qui défend le portail de la peur Tu as bien vu les enceintes repeintes à la chaux le clinquant des vitrines le chantier colossal de la mosquée marine et la chape artistique des démissions Mais l’œil ton œil de Caïn rejoignait ses semblables à croire que si tu es venu c’est pour déposer à leurs pieds ce parchemin en lambeaux de ta passion ce parchemin dont ils n’ont que faire Car eux, elles ne te demandent rien ils ignorent jusqu’à ton existence ils font écrire leurs lettres et doléances ils n’appellent pas « poésie » la poésie « musique » la musique ils peignent juste les objets qu’ils utilisent pour l’eau et le pain ils n’inscrivent pas leur nom sur les pierres tombales ils ne consomment pas le surgelé des sentiments et paroles ils ne prennent pas de vacances à la montagne ou au bord de la mer on ne leur fait de cadeaux que quand ils votent pour la bonne couleur Eux, elles ne connaissent que les livres de leurs enfants ils ne quittent leur trou que lorsqu’ils sont stériles ou impuissants pour eux, la terre n’est pas une planète c’est de la glèbe qui a toujours soif d’eau et de bras le ciel n’est pas un espace à conquérir mais un tribunal où ils sont condamnés par contumace ils se battent encore contre la vermine les sauterelles, les vipères, les mauvais génies et font d’un rien une légende Eux, elles n’ont d’autre ambition que la survie leurs maisons sont éphémères et leur âge se calcule comme celui des chiens en multipliant chaque année de vie par sept c’est pour cela peut-être qu’ils sont impitoyables avec les chiens Ils sont tristes la joie, ils la réservent à l’hôte quand ils partagent avec lui la galette, les olives, le verre de thé mais leur tristesse n’est pas hautaine elle n’exclut pas c’est la tristesse même de la pierre de la lune, de la brebis, du vent des sables trahis par le soleil des vaches maigres au printemps Eux, elles reçoivent pourtant tous les échos du monde les guerres, les coups d’État les navettes spatiales les défilés de mode le surplus de blé ou de café qu’on brûle les forêts entières qu’on met au pilon le téléphone rouge et les têtes nucléaires le loto qui rend milliardaire les revues pomo et le minitel rose les élections où le puissant d’hier descend de son plein gré du trône et cède la place au suivant les hypermarchés où l’on trouve de l’aiguille à la voiture du préservatif aux draps de soie les avions privés qui permettent de prendre son petit déjeuner à Amsterdam et dîner à Bangkok ils n’ignorent presque plus rien et ne sont pas si dupes les miracles d’aujourd’hui ils y croient et n’y croient pas Eux, elles vont et viennent dans leurs réserves personne ne leur jette de cacahuètes ils triment autant que compère soleil pour la farine, l’huile, le sucre ils n’ont pas droit à la viande garantie aux fauves et rapaces ils sont violents et doux menteurs et intègres ils adorent les blagues et les proverbes ils feignent de dormir pour faire le dixième enfant se lèvent tôt pour assister à la renaissance du monde lavé de ses péchés de la veille ils prient en silence, debout ou prosternés ils sont fragiles comme le premier fil qui descend du métier à tisser du ciel ils savent à l’instant qu’une parole amie surgira de l’inconnu pour dire leur passage garder un brin de leur mémoire ils tracent pour cela une petite croix sur le sable effacent leurs pas Ils sont tout poème Adieu, mes aimés c’est la loi de l’amour que de condamner ainsi à la quête de ce qui n’est pas encore né et que nous ne partageons que de loin en loin dans le sourire convalescent le murmure et le grand rêve que nous arrachent les douleurs du corps maudit et de l’infatigable dignité Je vous le dis rien ne se perd de ce qui fait de l’arbre l’être debout, sensible inconscient de ses offrandes même au milieu des immondices Ah seulement si nous pouvions planter l’arbre dans la poitrine de cette lune qui nous a saturés de complaintes ! Ressaisis-toi, l’étranger n’oublie pas que la mer est derrière et qu’elle n’a pas livré son message méfie-toi de la rancune de la mer quand elle se sent incomprise c’est une femme libre multipliant les amants une vraie nomade qui ne connaît de racines que les nuées d’un ciel perdu sans elle inconcevable Voici Tailleurs l’organisé le méthodique le juge le tortionnaire légal le sphinx nordique parlant dans la bouche du Sphinx Il te sommera de te soumettre ou te démettre de lui verser ta dîme de racines sel sang frais convictions et de te mettre dans les rangs pour la course à l’image au langage châtié du fric et de la raison gardée sinon va chez toi à l’enfer des autres et si là-bas on ne te tue pas on t’aura rendu service ! Merci, maître voici mon dos, frappe et fais attention à ne pas te faire mal en frappant Maître, merci je n’oublierai pas je n’ai pas oublié la leçon des maîtres Et pourtant j’ai oublié les gifles de mon enfance j’ai grandi j’ai vieilli avant l’âge j’ai voyagé autant que toi j’ai connu la faim, le froid, le mépris l’amour, la haine la terreur du condamné à l’aube le délire du miraculé la grande lumière du mort clinique et la petite musique de l’au-delà J’ai traversé tous les discours cassé maintes langues de bois j’en ai connu des disputes, réconciliations psychodrames, tragédies de boudoir allégresses quand je croyais que le vieux monde allait s’écrouler j’ai cru en tant d’hommes et de femmes qui m’ont paru doués du fameux sceau de l’intégrité humaine j’ai partagé avec les partageux la couverture crasseuse le verre de thé la boîte de conserve et jusqu’à la pâte dentifrice j’ai colloque avec les compagnons d’épreuve dans des couloirs sous l’oeil des geôliers et devant caméras avec les orfèvres de la parole nobélisés et nobélisables Je ne suis pas tombé de la dernière pluie qui emporte les maigres cultures du Sahel j’ai lu presque tous les livres mais comme la pensée est triste sûrement pas la chair le sang qui bat et rebat dans l’outre reprisée de mon être Merci, maître de m’avoir rendu les leçons lourdes de m’avoir condamné à n’être que moi nu poursuivant l’itinéraire de l’itinéraire incendiaire de tout temple d’inquisition Soudain, la vie la rose de liberté, quand elle s’ouvre ne se referme plus rose persistante née des trois éléments au même instant que le mal sans lequel elle serait invisible sans parfum, trompeuse telle une fleur artificielle Avec elle prends ton temps, l’étranger car dorénavant elle te sera unique trésor unique héritage depuis que Fès est sortie de la mer pour t’y jeter avec un pétale de reconnaissance et la parole secrète qui demeurera secrète jusqu’à l’autre départ le véridique quand ta voix s’effilochera peu à peu au levant de l’oubli quand ton odeur disparaîtra de tes habits quand nul femme ou ami ne s’émouvra plus à ton souvenir caduc À toi maintenant Le chemin que tu as ouvert te sera demeure et monture C’en sera fini du procès du monde et de ton propre procès la partance prendra les rênes et ne les lâchera plus ta dérive ressoudera les continents que tu as reconnus pour tiens tu en retireras les frontières comme on retire un cheveu de la pâte l’Orient sera ton Occident et l’Occident ton Orient les idiomes d’avant la guerre du feu et des sexes remonteront à ta gorge noirciront tes doigts tu ne reviendras plus d’un voyage où la mer s’est envolée avec le desséché des racines tu participeras du corps et de l’esprit du babil inconscient de l’herbe de la sagesse du sang du message incompris des sables tu te fondras dans le non-révélé l’indestructible le pur hybride le non-dit des élégies tu t’amenuiseras jusqu’à l’accomplissement de l’adieu quand il te faudra écrire sans faiblir le plus court poème celui qu’on trouvera au creux de ta main ouverte rendue à la nuit des hommes Continuer la lecture

    Migration

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  • Les yeux de la femme

    L’Éden resplendissait dans sa beauté première.

    Ève, les yeux fermés encore à la lumière,
    Venait d’être créée, et reposait, parmi
    L’herbe en fleur, avec l’homme auprès d’elle endormi ;
    Et, pour le mal futur qu’en enfer le Rebelle
    Méditait, elle était merveilleusement belle.
    Son visage très pur, dans ses cheveux noyé,
    S’appuyait mollement sur son bras replié
    Et montrant le duvet de son aisselle blanche ;
    Et, du coude mignon à la robuste hanche,
    Une ligne adorable, aux souples mouvements,
    Descendait et glissait jusqu’à ses pieds charmants.
    Le Créateur était fier de sa créature :
    Sa puissance avait pris tout ce que la nature
    Dans l’exquis et le beau lui donne et lui soumet,
    Afin d’en embellir la femme qui dormait.
    Il avait pris, pour mieux parfumer son haleine,
    La brise qui passait sur les lys de la plaine ;
    Pour faire palpiter ses seins jeunes et fiers,
    Il avait pris le rythme harmonieux des mers ;
    Elle parlait en songe, et pour ce doux murmure
    Il avait pris les chants d’oiseaux sous la ramure ;
    Et pour ses longs cheveux d’or fluide et vermeil
    Il avait pris l’éclat des rayons du soleil ;
    Et pour sa chair superbe il avait pris les roses.

    Mais Ève s’éveillait ; de ses paupières closes
    Le dernier rêve allait s’enfuir, noir papillon,
    Et sous ses cils baissés frémissait un rayon.
    Alors, visible au fond du buisson tout en flamme,
    Dieu voulut résumer les charmes de la femme
    En un seul, mais qui fût le plus essentiel,
    Et mit dans son regard tout l’infini du ciel. Continuer la lecture

    Les yeux de la femme

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  • Vers le futur

    Ô race humaine aux destins d’or vouée, As-tu senti de quel travail formidable et battant, Soudainement, depuis cent ans, Ta force immense est secouée ?L’acharnement à mieux chercher, à mieux savoir, Fouille comme à nouveau l’ample forêt des êtres, Et malgré la broussaille où tel pas s’enchevêtre L’homme conquiert sa loi des droits et des devoirs.Dans le ferment, dans l’atome, dans la poussière, La vie énorme est recherchée et apparaît. Tout est capté dans une infinité de rets Que serre ou que distend l’immortelle matière.Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier, Chacun troue à son tour le mur noir des mystères Et grâce à ces labeurs groupés ou solitaires, L’être nouveau se sent l’univers tout entier.Et c’est vous, vous les villes, Debout De loin en loin, là-bas, de l’un à l’autre bout Des plaines et des domaines, Qui concentrez en vous assez d’humanité, Assez de force rouge et de neuve clarté, Pour enflammer de fièvre et de rage fécondes Les cervelles patientes ou violentes De ceux Qui découvrent la règle et résument en eux Le monde.L’esprit de la campagne était l’esprit de Dieu ; Il eut la peur de la recherche et des révoltes, Il chut ; et le voici qui meurt, sous les essieux Et sous les chars en feu des nouvelles récoltes.La ruine s’installe et souffle aux quatre coins D’où s’acharnent les vents, sur la plaine finie, Tandis que la cité lui soutire de loin Ce qui lui reste encor d’ardeur dans l’agonie.L’usine rouge éclate où seuls brillaient les champs ; La fumée à flots noirs rase les toits d’église ; L’esprit de l’homme avance et le soleil couchant N’est plus l’hostie en or divin qui fertilise.Renaîtront-ils, les champs, un jour, exorcisés De leurs erreurs, de leurs affres, de leur folie ; Jardins pour les efforts et les labeurs lassés, Coupes de clarté vierge et de santé remplies ?Referont-ils, avec l’ancien et bon soleil, Avec le vent, la pluie et les bêtes serviles, En des heures de sursaut libre et de réveil, Un monde enfin sauvé de l’emprise des villes ?Ou bien deviendront-ils les derniers paradis Purgés des dieux et affranchis de leurs présages, Où s’en viendront rêver, à l’aube et aux midis, Avant de s’endormir dans les soirs clairs, les sages ?En attendant, la vie ample se satisfait D’être une joie humaine, effrénée et féconde ; Les droits et les devoirs ? Rêves divers que fait, Devant chaque espoir neuf, la jeunesse du monde ! Continuer la lecture

    Vers le futur

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  • Les femmes sont fleurs

    Sonnet.

    Il y a des moments où les femmes sont fleurs ;
    On n’a pas de respect pour ces fraîches corolles…
    Je suis un papillon qui fuit des choses folles,
    Et c’est dans un baiser suprême que je meurs.

    Mais il y a parfois de mauvaises rumeurs ;
    Je t’ai baisé le bec, oiseau bleu qui t’envoles,
    J’ai bouché mon oreille aux funèbres paroles ;
    Mais, Muse, j’ai fléchi sous tes regards charmeurs.

    Je paie avec mon sang véritable, je paie
    Et ne recevrai pas, je le sais, de monnaie,
    Et l’on me laissera mourir au pied du mur.

    Ayant traversé tout, inondation, flamme,
    Je ne me plaindrai pas, délicieuse femme,
    Ni du passé, ni du présent, ni du futur ! Continuer la lecture

    Les femmes sont fleurs

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  • La Foi

    O néant ! ô seul Dieu que je puisse comprendre !
    Silencieux abîme où je vais redescendre,
    Pourquoi laissastu l’homme échapper de ta main ?
    De quel sommeil profond je dormais dans ton sein !
    Dans l’éternel oubli j’y dormirais encore ;
    Mes yeux n’auraient pas vu ce faux jour que j’abhorre,
    Et dans ta longue nuit, mon paisible sommeil
    N’aurait jamais connu ni songes, ni réveil.
    Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître.
    Si l’on m’eût consulté, j’aurais refusé l’être.
    Vains regrets ! le destin me condamnait au jour,
    Et je vins, ô soleil, te maudire à mon tour.
    Cependant, il est vrai, cette première aurore,
    Ce réveil incertain d’un être qui s’ignore,
    Cet espace infini s’ouvrant devant ses yeux,
    Ce long regard de l’homme interrogeant les cieux,
    Ce vague enchantement, ces torrents d’espérance,
    Eblouissent les yeux au seuil de l’existence.
    Salut, nouveau séjour où le temps m’a jeté,
    Globe, témoin futur de ma félicité !
    Salut, sacré flambeau qui nourris la nature !
    Soleil, premier amour de toute créature !
    Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !
    Terre, berceau de l’homme, admirable palais !
    Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !
    Toi plus belle à mes yeux, à mon âme plus chère !
    Salut, objets, témoins, instruments du bonheur !
    Remplissez vos destins, je vous apporte un coeur …
    Que ce rêve est brillant ! mais, hélas ! c’est un rêve.
    Il commençait alors ; maintenant il s’achève.
    La douleur lentement m’entr’ouvre le tombeau ;
    Salut, mon dernier jour! sois mon jour le plus beau !
    J’ai vécu; j’ai passé ce désert de la vie,
    Où toujours sous mes pas chaque fleur s’est flétrie ;
    Où toujours l’espérance, abusant ma raison,
    Me montrait le bonheur dans un vague horizon.
    Où du vent de la mort les brûlantes haleines
    Sous mes lèvres toujours tarissaient les fontaines.
    Qu’un autre, s’exhalant en regrets superflus,
    Redemande au passé ses jours qui ne sont plus,
    Pleure de son printemps l’aurore évanouie,
    Et consente à revivre une seconde vie:
    Pour moi, quand le destin m’offrirait à mon choix
    Le sceptre du génie, ou le trône des rois,
    La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,
    Et joindrait à ses dons l’éternelle jeunesse,
    J’en jure par la mort ; dans un monde pareil,
    Non, je ne voudrais pas rajeunir d’un soleil.
    Je ne veux pas d’un monde où tout change, où tout passe :
    Où, jusqu’au souvenir, tout s’use et tout s’efface ;
    Où tout est fugitif, périssable, incertain ;
    Où le jour du bonheur n’a pas de lendemain !
    Combien de fois ainsi, trompé par l’existence,
    De mon sein pour jamais j’ai banni l’espérance !
    Combien de fois ainsi mon esprit abattu
    A cru s’envelopper d’une froide vertu,
    Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,
    Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse !
    Dans son indifférence un jour enseveli,
    Pour trouver le repos il invoquait l’oubli.
    Vain repos! faux sommeil! Tel qu’au pied des collines,
    Où Rome sort du sein de ses propres ruines,
    L’oeil voit dans ce chaos, confusément épars,
    D’antiques monuments, de modernes remparts,
    Des théâtres croulants, dont les frontons superbes
    Dorment dans la poussière ou rampent sous les herbes,
    Les palais des héros par les ronces couverts,
    Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,
    L’obélisque éternel ombrageant la chaumière,
    La colonne portant une image étrangère,
    L’herbe dans le forum, les fleurs dans les tombeaux,
    Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux ;
    Tandis que, s’élevant de distance en distance,
    Un faible bruit de vie interrompt ce silence :
    Telle est notre âme, après ces longs ébranlements ;
    Secouant la raison jusqu’en ses fondements,
    Le malheur n’en fait plus qu’une immense ruine,
    Où comme un grand débris le désespoir domine !
    De sentiments éteints silencieux chaos,
    Eléments opposés, sans vie et sans repos,
    Restes de passions par le temps effacées,
    Combat désordonné de voeux et de pensées,
    Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remords.
    Si du moins ces débris nous attestaient sa mort !
    Mais sous ce vaste deuil l’âme encore est vivante ;
    Ce feu sans aliment soimême s’alimente ;
    Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeau
    Craint de brûler encore audelà du tombeau.
    Ame! qui donc estu ? flamme qui me dévore,
    Doistu vivre après moi ? doistu souffrir encore ?
    Hôte mystérieux, que vastu devenir ?
    Au grand flambeau du jour vastu te réunir ?
    Peutêtre de ce feu tu n’es qu’une étincelle,
    Qu’un rayon égaré, que cet astre rappelle.
    Peutêtre que, mourant lorsque l’homme est détruit,
    Tu n’es qu’un suc plus pur que la terre a produit,
    Une fange animée, une argile pensante…
    Mais que voisje ? à ce mot, tu frémis d’épouvante.
    Redoutant le néant, et lasse de souffrir,
    Hélas ! tu crains de vivre et trembles de mourir.
    Qui te révélera, redoutable mystère ?
    J’écoute en vain la voix des sages de la terre :
    Le doute égare aussi ces sublimes esprits,
    Et de la même argile ils ont été pétris.
    Rassemblant les rayons de l’antique sagesse,
    Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce ;
    Platon à Sunium te cherchait après lui ;
    Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd’hui ;
    Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes
    S’agiteront encor dans la nuit où nous sommes.
    La vérité rebelle échappe à nos regards,
    Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.
    Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la lumière,
    Nul espoir ne viendra consoler ma paupière:
    Mon âme aura passé, sans guide et sans flambeau
    De la nuit d’icibas dans la nuit du tombeau,
    Et j’emporte au hasard, au monde où je m’élance,
    Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense.
    Répondsmoi, Dieu cruel ! S’il est vrai que tu sois,
    J’ai donc le droit fatal de maudire tes lois !
    Après le poids du jour, du moins le mercenaire
    Le soir s’assied à l’ombre, et reçoit son salaire :
    Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort,
    Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort.

    Mais, tandis qu’exhalant le doute et le blasphème,
    Les yeux sur mon tombeau, je pleure sur moimême,
    La foi, se réveillant, comme un doux souvenir,
    Jette un rayon d’espoir sur mon pâle avenir,
    Sous l’ombre de la mort me ranime et m’enflamme,
    Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l’âme.
    Je remonte aux lueurs de ce flambeau divin,
    Du couchant de ma vie à son riant matin ;
    J’embrasse d’un regard la destinée humaine ;
    A mes yeux satisfaits tout s’ordonne et s’enchaîne;
    Je lis dans l’avenir la raison du présent ;
    L’espoir ferme après moi les portes du néant,
    Et rouvrant l’horizon à mon âme ravie,
    M’explique par la mort l’énigme de la vie.
    Cette foi qui m’attend au bord de mon tombeau,
    Hélas ! il m’en souvient, plana sur mon berceau.
    De la terre promise immortel héritage,
    Les pères à leurs fils l’ont transmis d’âge en âge.
    Notre esprit la reçoit à son premier réveil,
    Comme les dons d’en haut, la vie et le soleil ;
    Comme le lait de l’âme, en ouvrant la paupière,
    Elle a coulé pour nous des lèvres d’une mère ;
    Elle a pénétré l’homme en sa tendre saison ;
    Son flambeau dans les coeurs précéda la raison.
    L’enfant, en essayant sa première parole,
    Balbutie au berceau son sublime symbole,
    Et, sous l’oeil maternel germant à son insu,
    Il la sent dans son coeur croître avec la vertu.
    Ah ! si la vérité fut faite pour la terre,
    Sans doute elle a reçu ce simple caractère ;
    Sans doute dès l’enfance offerte à nos regards,
    Dans l’esprit par les sens entrant de toutes parts,
    Comme les purs rayons de la céleste flamme
    Elle a dû dès l’aurore environner notre âme,
    De l’esprit par l’amour descendre dans les coeurs,
    S’unir au souvenir, se fondre dans les moeurs;
    Ainsi qu’un grain fécond que l’hiver couvre encore,
    Dans notre sein longtemps germer avant d’éclore,
    Et, quand l’homme a passé son orageux été,
    Donner son fruit divin pour l’immortalité.
    Soleil mystérieux ! flambeau d’une autre sphère,
    Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière,
    Pars du sein du TrèsHaut, rayon consolateur.
    Astre vivifiant, lèvetoi dans mon coeur !
    Hélas ! je n’ai que toi; dans mes heures funèbres,
    Ma raison qui pâlit m’abandonne aux ténèbres ;
    Cette raison superbe, insuffisant flambeau,
    S’éteint comme la vie aux portes du tombeau ;
    Viens donc la remplacer, ô céleste lumière !
    Viens d’un jour sans nuage inonder ma paupière ;
    Tiensmoi lieu du soleil que je ne dois plus voir,
    Et brille à l’horizon comme l’astre du soir.

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    La Foi

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  • À Elvire

    Oui, l’Anio murmure encore Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur, Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure, Et Ferrare au siècle futur Murmurera toujours celui d’Eléonore ! Heureuse la beauté que le poète adore ! Heureux le nom qu’il a chanté ! Toi, qu’en secret son culte honore, Tu peux, tu peux mourir ! dans la postérité Il lègue à ce qu’il aime une éternelle vie, Et l’amante et l’amant sur l’aile du génie Montent, d’un vol égal, à l’immortalité ! Ah ! si mon frêle esquif, battu par la tempête, Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port ? Si des soleils plus beaux se levaient sur ma tête ? Si les pleurs d’une amante, attendrissant le sort, Ecartaient de mon front les ombres de la mort ? Peut-être ?…, oui, pardonne, ô maître de la lyre ! Peut-être j’oserais, et que n’ose un amant ? Egaler mon audace à l’amour qui m’inspire, Et, dans des chants rivaux célébrant mon délire, De notre amour aussi laisser un monument ! Ainsi le voyageur qui dans son court passage Se repose un moment à l’abri du vallon, Sur l’arbre hospitalier dont il goûta l’ombrage Avant que de partir, aime à graver son nom !Vois-tu comme tout change ou meurt dans la nature ? La terre perd ses fruits, les forêts leur parure ; Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers ; Par un souffle des vents la prairie est fanée, Et le char de l’automne, au penchant de l’année, Roule, déjà poussé par la main des hivers ! Comme un géant armé d’un glaive inévitable, Atteignant au hasard tous les êtres divers, Le temps avec la mort, d’un vol infatigable Renouvelle en fuyant ce mobile univers ! Dans l’éternel oubli tombe ce qu’il moissonne : Tel un rapide été voit tomber sa couronne Dans la corbeille des glaneurs ! Tel un pampre jauni voit la féconde automne Livrer ses fruits dorés au char des vendangeurs ! Vous tomberez ainsi, courtes fleurs de la vie ! Jeunesse, amour, plaisir,. fugitive beauté ! Beauté, présent d’un jour que le ciel nous envie, Ainsi vous tomberez, si la main du génie Ne vous rend l’immortalité ! Vois d’un oeil de pitié la vulgaire jeunesse, Brillante de beauté, s’enivrant de plaisir ! Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse, Que restera-t-il d’elle ? à peine un souvenir : Le tombeau qui l’attend l’engloutit tout entière, Un silence éternel succède à ses amours ; Mais les siècles auront passé sur ta poussière, Elvire, et tu vivras toujours ! Continuer la lecture

    À Elvire

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  • Dominique

    Dans sa vie pré-natale une grand’mère de contes de fées l’appelait la petite Russe. Mais elle est née pour de vrai à Pékin en 1939, un an avant la naissance de Pierrot, son fils.
    Toute cette vie, Dominique a vu du pays qui lui en a fait voir lui aussi,
    du Proche-Occident au lointain-Orient, de la Détresse au Désarroi.
    Néfaste caresse, le malheur du monde la touchait sans cesse-Couverte de bleus et de cicatrices, elle tremblait pour ceux qui s’entre-tuaient et puis rêveuse, heureuse en rêve, elle reprenait sa danse sur le fil d’acier, rencontrait la paille et retombait en cage, meurtrie et réveillée.
    Elle s’évadait.
    Hélas, hors des barreaux, l’oiseau se heurte vainement à la vitre et tout comme lui, elle retombait bien vite en liberté séquestrée.
    Parfois l’amoral de l’Histoire la faisait sourire mais la tuerie mondiale lui était de plus en plus odieuse et bien plus encore, toutes ses bonnes excuses :
    – Si vous saviez ce qu’il nous faut souffrir pour ne pas torturer davantage!

    Nomade, elle errait à travers le monde accidenté
    et dans le charnier des idées
    partait à la recherche d’un espoir épargné.
    Elle le trouvait.
    C’était toujours un petit espoir exténué, haletant moribond.
    Elle le voyait radieux, éclatant de santé, lui trouvait une beauté, le prenait dans ses bras et l’emportait Ailleurs.
    Ailleurs était toujours interdit, barbelé.
    Alors elle retombait d’un pays dans un autre pays et c’était toujours le même pays d’où elle retombait de clinique en clinique et c’était la même clinique, en Chine à Saint-Tropez en Belgique.
    Avec toujours le même visiteur à l’heure de la visite.
    Et elle avait beau dire :
    – Je ne suis là pour personne et surtout quand c’est lui!
    Il insistait.
    – Je suis le Désespoir.
    – Je ne peux pas vous souffrir et je n’ai pas l’horreur de vous connaître, répondait-elle.
    – On dit ça! disait-il.
    – Qui c’est ça on, qu’est-ce que c’est que ça? disait-elle.
    Il insistait.
    – Pourquoi ce mal, ce chagrin et ces atroces cicatrices, pourquoi cette vie?
    – Est-ce que je sais!
    – Moi, je sais!
    – Menteur!
    Elle appelait l’infirmière ou la sœur.
    – Reconduisez le visiteur.
    Il s’en allait bredouille en hochant ses médailles, le jour se levait ou la nuit, ou les deux ensemble, et causaient avec elle.

    Et puis c’était l’appel des malades. – Debout là-d’dans!
    les uns se levaient péniblement et répondaient Présent, d’autres se taisaient ou mouraient. Déchirant sa feuille de température Dominique répondait Futur. Continuer la lecture

    Dominique

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