Paysages métaphysiques – Tableautins

I – Le Pêcheur
Comme un pêcheur debout sur la rive profonde,

Dieu, sur le bord du ciel devançant le matin,

Jette, — immense filet, — chaque jour sur le monde

Et l’entraîne, le soir, plein d’un sombre butin.
Ceux-là que nous aimons, ce sont ceux qu’il emporte :

Ce qu’il en fait là-haut, nul ne le sait ici.

— Le flot s’est refermé, comme une immense porte

Entre nous et nos morts, notre éternel souci !
II – Le Semeur

Debout sur le sillon béant, le vieux semeur,

En cadence y fait choir la graine nourricière ;

Les corbeaux, attentifs à son prudent labeur,

Avides pèlerins, cheminent par derrière.
Nous semons nos espoirs, tout le long du chemin,

Aux sillons de l’amour, aux vents du lendemain !

— Le temps, sombre corbeau toujours en sentinelle,

Dévore sur nos pas la semence éternelle.
III – Le Bûcher

Dans les sentiers perdus, moissonnant les bois morts,

Le Temps a traversé la forêt de mon âme,

Entassant et foulant souvenirs et remords,

En un sombre bûcher d’où jaillira la flamme,
O mes folles amours ! Démons ! Cœurs inhumains !

Accourez et dansez ! C’est mon âme qui brûle !

— Je m’en retourne aux cieux, comme le grand Hercule,

Sur les ailes du feu qu’ont allumé vos mains !
IV – Le Printemps
Comme un faune endormi dont les nymphes lascives

Ont caressé les flancs de leurs gerbes de fleurs,

L’An se réveille et prend mouvement et couleurs,

Au doux flagellement des brises fugitives.
O Printemps ! — Un frisson court dans l’air matinal ;

La sève mord l’écorce et le lierre l’enlace ;

Et la source, entr’ouvrant sa paupière de glace,

Sous des cils de roseaux, montre un œil virginal.
V – La Source

La source va creusant, d’une larme immortelle,

Un nid pour les vautours, dans le flanc du granit :

Le souvenir amer, au fond du cœur fidèle,

Tel, filtrant sans relâche, à la mort fait son nid.
Et les vents embrasés, dont la source est tarie,

Ne sécheront jamais la blessure du cœur.

— Quelques-uns ne l’ont su, mais aucun ne l’oublie,

Cet amour qui nous fit la première douleur !
VI – La Rosée
Quand le soleil a bu, sur la cime des bois,

La fraîcheur des baisers que l’Aube chaste y pose,

La rosée erre encore aux buissons et parfois

Se pend, frileuse perle, aux lèvres d’une rose.
Du premier souvenir immortelle douceur !

Frêle perle d’amour au temps cruel ravie !

— Ainsi, chacun de nous porte, au fond de son cœur,

Un pleur tombé du ciel à l’aube de la vie.
VII – L’oeuf
L’oeuf, c’est la vie enclose aux formes de la pierre :

— Quand l’oiselet surgit comme un mort glorieux,

De son frêle cercueil secouant la poussière,

Il envoie au soleil de petits cris joyeux.
Tout est cercueil, mais tout cache un vivant ! Perdue

Au secret des tombeaux, la vie attend l’essor,

— L’aile immense des cieux sur la terre étendue,

Couve l’œuf immortel que féconde la Mort !

VIII – La Nature

À Georges Guéroult.
J’ai voulu te concevoir seule

Dans mon cerveau régénéré,

Grande Nature, auguste aïeule

Qui dors au fond du bois sacré ;
Et j’ai chassé de la lumière

Que filtrent tes yeux d’or mi-clos,

La vision qui, la première,

Apprit à mon sein les sanglots ;
Le spectre de la sœur amère

Que ton flanc jette à notre cœur,

Ta cruelle image, ô ma mère !

La Femme, fantôme vainqueur !
En vain, je l’ai chassé dans l’ombre

Que répand sur le bois épais,

Avec ta chevelure sombre,

L’heure de la nocturne paix :
Car en moi vous êtes entrées,

Plus poignantes que mes amours,

O tristesses des nuits sacrées

Pleurant sur le berceau des jours !
De vous, ô langueurs éternelles !

En moi quelque chose est resté,

O lassitudes maternelles

Des tristes flancs qui m’ont porté !

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