Poésie, poètes, ressources et plus

  • À Ninon

    Avec tout votre esprit, la belle indifférente,
    Avec tous vos grands airs de rigueur nonchalante,
    Qui nous font tant de mal et qui vous vont si bien,
    Il n’en est pas moins vrai que vous n’y pouvez rien.

    Il n’en est pas moins vrai que, sans qu’il y paraisse,
    Vous êtes mon idole et ma seule maîtresse ;
    Qu’on n’en aime pas moins pour devoir se cacher,
    Et que vous ne pouvez, Ninon, m’en empêcher.

    Il n’en est pas moins vrai qu’en dépit de vous-même,
    Quand vous dites un mot vous sentez qu’on vous aime,
    Que, malgré vos mépris, on n’en veut pas guérir,
    Et que d’amour de vous, il est doux de souffrir.

    Il n’en est pas moins vrai que, sitôt qu’on vous touche,
    Vous avez beau nous fuir, sensitive farouche,
    On emporte de vous des éclairs de beauté,
    Et que le tourment même est une volupté.

    Soyez bonne ou maligne, orgueilleuse ou coquette,
    Vous avez beau railler et mépriser l’amour,
    Et, comme un diamant qui change de facette,
    Sous mille aspects divers vous montrer tour à tour ;

    Il n’en est pas moins vrai que je vous remercie,
    Que je me trouve heureux, que je vous appartiens,
    Et que, si vous voulez du reste de ma vie,
    Le mal qui vient de vous vaut mieux que tous les biens.

    Je vous dirai quelqu’un qui sait que je vous aime :
    C’est ma Muse, Ninon ; nous avons nos secrets.
    Ma Muse vous ressemble, ou plutôt, c’est vous-même ;
    Pour que je l’aime encor elle vient sous vos traits.

    La nuit, je vois dans l’ombre une pâle auréole,
    Où flottent doucement les contours d’un beau front ;
    Un rêve m’apparaît qui passe et qui s’envole ;
    Les heureux sont les fous : les poètes le sont.

    J’entoure de mes bras une forme légère ;
    J’écoute à mon chevet murmurer une voix ;
    Un bel ange aux yeux noirs sourit à ma misère ;
    Je regarde le ciel, Ninon, et je vous vois ;

    Ô mon unique amour, cette douleur chérie,
    Ne me l’arrachez pas quand j’en devrais mourir !
    Je me tais devant vous ; – quel mal fait ma folie ?
    Ne me plaignez jamais et laissez-moi souffrir. Continuer la lecture

    À Ninon

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  • À Don Quichotte

    Ô Don Quichotte, vieux paladin, grand Bohème, En vain la foule absurde et vile rit de toi : Ta mort fut un martyre et ta vie un poème, Et les moulins à vent avaient tort, ô mon roi ! Va toujours, va toujours, protégé par ta foi, Monté sur ton coursier fantastique que j’aime. Glaneur sublime, va ! ― les oublis de la loi Sont plus nombreux, plus grands qu’au temps jadis lui-même. Hurrah ! nous te suivons, nous, les poètes saints Aux cheveux de folie et de verveine ceints. Conduis-nous à l’assaut des hautes fantaisies, Et bientôt, en dépit de toute trahison, Flottera l’étendard ailé des Poésies Sur le crâne chenu de l’inepte raison ! Continuer la lecture

    À Don Quichotte

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  • Où est donc le bonheur ?

    Sed satis est jam posse mori.LUCAIN.Où donc est le bonheur ? disais-je. – Infortuné ! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l’avez donné.Naître, et ne pas savoir que l’enfance éphémère, Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère, Est l’âge du bonheur, et le plus beau moment Que l’homme, ombre qui passe, ait sous le firmament !Plus tard, aimer, – garder dans son coeur de jeune homme Un nom mystérieux que jamais on ne nomme, Glisser un mot furtif dans une tendre main, Aspirer aux douceurs d’un ineffable hymen, Envier l’eau qui fuit, le nuage qui vole, Sentir son coeur se fondre au son d’une parole, Connaître un pas qu’on aime et que jaloux on suit, Rêver le jour, brûler et se tordre la nuit, Pleurer surtout cet âge où sommeillent les âmes, Toujours souffrir ; parmi tous les regards de femmes, Tous les buissons d’avril, les feux du ciel vermeil, Ne chercher qu’un regard, qu’une fleur, qu’un soleil !Puis effeuiller en hâte et d’une main jalouse Les boutons d’orangers sur le front de l’épouse ; Tout sentir, être heureux, et pourtant, insensé Se tourner presque en pleurs vers le malheur passé ; Voir aux feux de midi, sans espoir qu’il renaisse, Se faner son printemps, son matin, sa jeunesse, Perdre l’illusion, l’espérance, et sentir Qu’on vieillit au fardeau croissant du repentir, Effacer de son front des taches et des rides ; S’éprendre d’art, de vers, de voyages arides, De cieux lointains, de mers où s’égarent nos pas ; Redemander cet âge où l’on ne dormait pas ; Se dire qu’on était bien malheureux, bien triste, Bien fou, que maintenant on respire, on existe, Et, plus vieux de dix ans, s’enfermer tout un jour Pour relire avec pleurs quelques lettres d’amour !Vieillir enfin, vieillir ! comme des fleurs fanées Voir blanchir nos cheveux et tomber nos années, Rappeler notre enfance et nos beaux jours flétris, Boire le reste amer de ces parfums aigris, Être sage, et railler l’amant et le poète, Et, lorsque nous touchons à la tombe muette, Suivre en les rappelant d’un oeil mouillé de pleurs Nos enfants qui déjà sont tournés vers les leurs !Ainsi l’homme, ô mon Dieu ! marche toujours plus sombre Du berceau qui rayonne au sépulcre plein d’ombre. C’est donc avoir vécu ! c’est donc avoir été ! Dans la joie et l’amour et la félicité C’est avoir eu sa part ! et se plaindre est folie. Voilà de quel nectar la coupe était remplie !Hélas ! naître pour vivre en désirant la mort ! Grandir en regrettant l’enfance où le coeur dort, Vieillir en regrettant la jeunesse ravie, Mourir en regrettant la vieillesse et la vie !Où donc est le bonheur, disais-je ? – Infortuné ! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l’avez donné !Le 28 mai 1830. Continuer la lecture

    Où est donc le bonheur ?

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  • L’aurore s’allume

    I.L’aurore s’allume ; L’ombre épaisse fuit ; Le rêve et la brume Vont où va la nuit ; Paupières et roses S’ouvrent demi-closes ; Du réveil des choses On entend le bruit.Tout chante et murmure, Tout parle à la fois, Fumée et verdure, Les nids et les toits ; Le vent parle aux chênes, L’eau parle aux fontaines ; Toutes les haleines Deviennent des voix !Tout reprend son âme, L’enfant son hochet, Le foyer sa flamme, Le luth son archet ; Folie ou démence, Dans le monde immense, Chacun recommence Ce qu’il ébauchait.Qu’on pense ou qu’on aime, Sans cesse agité, Vers un but suprême, Tout vole emporté ; L’esquif cherche un môle, L’abeille un vieux saule, La boussole un pôle, Moi la vérité.II.Vérité profonde ! Granit éprouvé Qu’au fond de toute onde Mon ancre a trouvé ! De ce monde sombre, Où passent dans l’ombre Des songes sans nombre, Plafond et pavé !Vérité, beau fleuve Que rien ne tarit ! Source où tout s’abreuve, Tige où tout fleurit ! Lampe que Dieu pose Près de toute cause ! Clarté que la chose Envoie à l’esprit !Arbre à rude écorce, Chêne au vaste front, Que selon sa force L’homme ploie ou rompt, D’où l’ombre s’épanche, Où chacun se penche, L’un sur une branche, L’autre sur le tronc !Mont d’où tout ruisselle ! Gouffre où tout s’en va ! Sublime étincelle Que fait Jéhova ! Rayon qu’on blasphème ! Œil calme et suprême Qu’au front de Dieu même L’homme un jour creva !III.Ô terre ! ô merveilles Dont l’éclat joyeux Emplit nos oreilles, Eblouit nos yeux ! Bords où meurt la vague, Bois qu’un souffle élague, De l’horizon vague Plis mystérieux !Azur dont se voile L’eau du gouffre amer, Quand, laissant ma voile Fuir au gré de l’air, Penché sur la lame, J’écoute avec l’âme Cet épithalame Que chante la mer !Azur non moins tendre Du ciel qui sourit Quand, tâchant d’entendre Ce que dit l’esprit, Je cherche, ô nature, La parole obscure Que le vent murmure, Que l’étoile écrit !Création pure ! Etre universel ! Océan, ceinture De tout sous le ciel ! Astres que fait naître Le souffle du maître, Fleurs où Dieu peut-être Cueille quelque miel !Ô champs, ô feuillages ! Monde fraternel Clocher des villages Humble et solennel ! Mont qui portes l’aire ! Aube fraîche et claire, Sourire éphémère De l’astre éternel !N’êtes-vous qu’un livre, Sans fin ni milieu, Où chacun pour vivre Cherche à lire un peu ! Phrase si profonde Qu’en vain on la sonde ! L’œil y voit un monde, L’âme y trouve un Dieu !Beau livre qu’achèvent Les cœurs ingénus, Où les penseurs rêvent Des sens inconnus, Où ceux que Dieu charge D’un front vaste et large Ecrivent en marge : Nous sommes venus !Saint livre où la voile Qui flotte en tous lieux, Saint livre où l’étoile Qui rayonne aux yeux, Ne trace, ô mystère ! Qu’un nom solitaire, Qu’un nom sur la terre, Qu’un nom dans les cieux !Livre salutaire Où le cœur s’emplit ! Où tout sage austère Travaille et pâlit ! Dont le sens rebelle Parfois se révèle ! Pythagore épèle Et Moïse lit !Décembre 1834. Continuer la lecture

    L’aurore s’allume

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