Ver-vert – Chanson

À
Nevers donc, chez les
Visitandines,
Vivait naguère un perroquet fameux, À qui son art et son cœur généreux,
Ses vertus même, et ses grâces badines,
Auraient dû faire un sort moins rigoureux.
Si les bons cœurs étaient toujours heureux.
Ver-Vert (c’était le nom du personnage).
Transplanté là de l’indien rivage,
Fut, jeune encor, ne sachant rien de rien,
Au susdit cloître enfermé pour son bien.
Il était beau, brillant, leste et volage,
Aimable et franc comme on l’est au bel âge.
Né tendre et vif, mais encore innocent;
Bref, digne oiseau d’une si sainte cage,
Par son caquet digne d’être au couvent.

Pas n’est besoin, je pense, de décrire

Les soins des soeurs, des nonnes, c’est tout dire ;

Et chaque mère, après son directeur.

N’aimait rien tant : même dans plus d’un cœur,

Ainsi l’écrit un chroniqueur sincère.

Souvent l’oiseau l’emporta sur le père.
Il partageait, dans ce paisible lieu,
Tous les sirops dont le cher père en
Dieu,
Grâce aux bienfaits des non nettes sucrées.
Réconfortait ses entrailles sacrées.
Objet permis à leur oisif amour,
Ver-Vert était l’âme de ce séjour,
Exceptez-en quelques vieilles dolentes,
Des jeunes cœurs jalouses surveillantes,
Il était cher à toute la maison.
N’étant encor dans l’âge de raison.
Libre il pouvait et tout dire et tout faire,
Il était sûr de charmer et de plaire.
Des bonnes sœurs égayant les travaux,
Il béquetait et guimpes et bandeaux.
Il n’était point d’agréable partie
S’il n’y venait briller, caracoler.
Papillonner, siffler, rossignoler :
Il badinait, mais avec modestie,
Avec cet air timide et tout prudent
Qu’une novice a même en badinant :
Par plusieurs voix interrogé sans cesse,
Il répondait à tout avec justesse;
Tel autrefois
César en même temps
Dictait à quatre en styles différents.
Admis partout, si l’on en croit l’histoire,
L’amant chéri mangeait au réfectoire :
Là tout s’offrait à ses friands désirs ;
Outre qu’encor pour ses menus plaisirs,
Pour occuper son ventre infatigable,
Pendant le temps qu’il passait hors de table,
Mille bonbons, mille exquises douceurs,
Chargeaient toujours les poches de nos sœurs
Les petits soins, les attentions fines,
Sont nés, dit-on, chez les
Visitandines ;
L’heureux
Ver-Vert l’éprouvait chaque jour :
Plus mitonné qu’un perroquet de cour.
Tout s’occupait du beau pensionnaire ;

Ses jours coulaient dans un noble loisir.

Au grand dortoir il couchait d’ordinaire :
Là de cellule il avait à choisir ;
Heureuse encor, trop heureuse la mère
Dont il daignait, au retour de la nuit,
Par sa présence honorer le réduir!
Très rarement les antiques discrètes
Logeaient l’oiseau ; des novices proprettes
L’alcôve simple était plus de son goût :
Car remarquez qu’il était propre en tout.
Quand chaque soir le jeune anachorète
Avait fixé sa nocturne retraite,
Jusqu’au lever de l’astre de
Vénus
Il reposait sur la boîte aux agnus. À son réveil, de la fraîche nonnette,
Libre témoin, il voyait la toilette.
Je dis toilette, et je le dis tout bas :
Oui, quelque part j’ai lu qu’il ne faut pas
Aux fronts voilés des miroirs moins fidèles
Qu’aux fronts ornés de pompons et dentelles.
Ainsi qu’il est pour le monde et les cours
Un art, un goût de modes et d’atours,
Il est aussi des modes pour le voile ;
Il est un art de donner d’heureux tours À l’étamine, à la plus simple toile;
Souvent l’essaim des folâtres amours.
Essaim qui sait franchir grilles et tours.
Donne aux bandeaux une grâce piquante,
Un air galant à la guimpe flottante ;
Enfin, avant de paraître au parloir.
On doit au moins deux coups d’ceil au miroir.
Ceci soit dit entre nous en silence.
Sans autre écart revenons au héros.

Dans ce séjour de l’oisive indolence,
Ver-Vert vivait sans ennui, sans travaux ;
Dans tous les cœurs il régnait sans partage.

Pour lui sœur
Thècle oubliait les moineaux :
Quatre serins en étaient morts de rage,
Et deux matous, autrefois en faveur.
Dépérissaient d’envie et de langueur.

Ver-vert – Chanson
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Jean-Baptiste Louis Gresset

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