La viste

C’est elle, c’est la mer ! Enfin tu m’es rendue,
Enfin je te revois, magnifique étendue,
Ô mer, dont chaque flot luit comme un diamant !
Après tant de longs mois passés loin de ta rive,
Je reviens, et j’éprouve au moment où j’arrive
L’allégresse d’un fils et presque d’un amant.

Que l’aspect de tes eaux est cher à ma paupière !
Non, l’aveugle dont l’œil se rouvre à la lumière
Avec plus de bonheur ne revoit pas le jour !
Le jeune matelot, voguant sur tes abîmes,
D’un regard moins charmé voit renaître les cimes
Du doux pays natal que pleurait son amour.

Cruel fut mon exil, errant loin de ta plage !
En vain j’ai vu briller sous un ciel sans nuage
Des fleuves à pleins bords, miroirs de cristal pur ;
En vain le bleu Tyrol m’offrit ses lacs splendides :
Les sillons de leur nappe imitent mal tes rides,
Ils brillent d’un azur qui n’est, point ton azur.

Afin de retrouver un accord de tes ondes,
Attentif, je marchais dans les forêts profondes,
Des murmures divers j’étudiais le sens :
Aux chênes, aux bouleaux pourquoi tendre l’oreille ?
Est-il une musique à la tienne pareille ?
Leur voix n’a que des sons, la tienne a des accents.

D’autres fois, égaré dans quelque Babylone,
Aux quartiers où le peuple à flots noirs tourbillonne,
Je plongeais, écoutant son flux et son reflux ;
Mais bientôt, le front bas, je sortais de la foule ;
Hélas ! Dans ce fracas de notre humaine houle,
C’est le cri des douleurs qui domine le plus.

Et je disais : Ô mer ! Quand donc pourrai-je encore
Entendre tes refrains sur le galet sonore,
Tes rythmes de bonheur durant les nuits d’été ?
Chaque bruit de la terre est angoisse ou blasphème :
Tes bruits, et dans ton calme et dans ta fureur même,
Ne sont qu’un hymne à Dieu, par lui-même noté !

Souvent, d’un pied tardif regagnant ma demeure,
Je me suis demandé : Que fait-elle à cette heure ?
Quel aspect revêt-elle, et quels sont ses accords ?
Et, comme une mouette à tes rives fidèle,
Aussitôt ma pensée allait à tire-d’aile
Voltiger sur tes eaux, se poser à tes bords.

Quelles illusions berçaient alors mon âme !
Peut-être que sa voix, disais-je, me réclame,
Que sa vague en pleurant appelle mon retour.
Car, pour qui maintenant se ferait- elle entendre ?
Quelqu’un sur son rivage est-il pour la comprendre ?
Qui pourrait, après moi, l’aimer de tant d’amour ?

Je naquis sur ses bords : au refrain de la vague,
Ma mère entremêlait quelque chant triste et vague
Alors qu’elle attirait le sommeil sur mes yeux.
Je n’avais qu’un berceau formé d’algues flétries,
Et je dormais, pendant que ces deux voix chéries
Confondaient près de moi leurs chants mélodieux !

Enfant déjà plus fort qui du logis s’évade,
Que de moments passés, dans un coin de la rade,
A chercher l’humble ver qu’on fixe aux hameçons,
A voir cingler les bricks partant pour les eaux larges,
A rêver, à transcrire au sable de leurs marges
Les premiers mots appris dans mes courtes leçons !

Émule dans mes jeux des fils de la Calabre,
Je me livrais au flot qui bondit et se cabre,
J’allais fendant du bras ses tourbillons fumants,
Tandis qu’avec des cris d’épouvante naïve
Mes sœurs au long regard me suivaient de la rive,
Et me disaient perdu sous les rocs écumants.

Bientôt, les bras lassés, ruisselant, hors d’haleine,
Je retournais m’étendre au soleil sur l’arène,
Heureux comme un lutteur qui revient triomphant ;
Et là, ma jeune Muse, orgueilleuse et sauvage,
Osait balbutier à l’écho du rivage
Sa première chanson, ses premiers vers d’enfant.

L’ombre venue, enfin, quand l’oiseau sous la feuille
S’abrite, et que l’enfant sous le toit se recueille,
Que de songes divins tour à tour m’y berçaient !
Doux fantômes d’amour ou chimères de gloire,
Que de rêves, sortis de la porte d’ivoire,
Qui de leurs bras charmants jusqu’au jour m’enlaçaient !

Hélas ! J’ai su, depuis, que ces rêves sans nombre
Mentaient ; dans ses liens la réalité sombre,
Captif, m’a promené, m’a traîné gémissant…
J’ai passé le désert sans ombre et sans fontaines :
Aux soins les plus ingrats, aux tâches les plus vaines,
La cruelle a donné le meilleur de mon sang.

Mensonges de l’amour, trépas moins durs peut-être,
Quels maux l’âpre destin ne m’a-t-il fait connaître !…
Mais pourquoi remonter le cours de la douleur ?
A l’oubli désormais jetons toute souffrance.
Je vous revois, ô flots ! Chers compagnons d’enfance,
Et ne me souviens plus que de ma vie en fleur !

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