Le nouvel abel

1

Depuis toujours la terre est divisée contre elle-même
Depuis toujours l’homme est divisé contre lui-même
Moi-même bien avant le germe je le suis
Moi qui écris ceci.

Plus je veux me réconcilier plus je m’éloigne
De l’origine comme
Adam chassé sans fin
Par la mémoire de l’épée que brandit l’Ange.
D’autres se hâtent me croisant me dépassant
En de grandes foulées guerrières : seuls devant
Les masses ralliées derrière eux qui conquièrent (Croient-ils) tout l’avenir de l’homme pour leur dieu
Leur race, leur
Idée.
Et toujours ils se heurtent
A leurs frères rivaux dans la folie qu’il faut
Détruire avant de l’être eux-mêmes.
Et je vis
Leur guerre en moi redoublant celle que je mène
Contre mon plus mortel ennemi mon esprit.

L’univers n’est qu’un champ de morts où j’erre en quête

D’une source qui resterait impolluée

De mes cadavres qui par millions pourrissent

Dans mon âme par ses batailles dévastée.

Une source affleurant des charniers, vive et claire

Comme les eaux sous les rayons du jour premier.

A force de marcher j’ai fini par atteindre

Ce lieu même où je craignais tant de me risquer :

Cette brûlure en moi est tout ce qui demeure
De l’Éden où la foudre est tombée à mes pieds.
Là de l’entassement de ses os l’homme rêve
Depuis
Adam de se bâtir un monument
Qui glorifie sa longue marche dans l’Histoire :
Mais la brûlure originelle agit toujours
Réduit les ossements en poudre puis en cendres
La plaie de feu n’est pas le lieu du
Grand
Retour.

Comment cicatriser l’origine, l’éteindre
Cette mémoire que j’invente chaque jour
Pour attiser mon mal secret qui à son tour
Au fond de l’homme en moi la rallume et l’é
Je ne le pourrai point avant que n’ait jailli
Justement d’elle! cette source de mon être
Par elle se cherchant depuis toujours l’accès
Par elle, la brûlure inguérissable et sainte
Qui peut-être a tari mon âme tout exprès…

2

La source est ce visage d’enfant
Allant à la rencontre de l’aube
La source est le matin naissant
Qui luit dans les yeux de l’enfant

La source est le mirage du temps
Qui voile l’immuable
Distance
La source est l’horloge du sang
Qui régit homme et firmament

La source est la prière montant

Aux lèvres mais que les dents retiennent

La source est le souffle louant

Son essence même le
Vent

La source est le regard du couchant
Qui fait luire les pleurs du vieil homme
La source est en lui effaçant
De son âme tout sauf l’enfant

3

Le vieil homme veut retrouver en lui
Abel
Qu’il s’était immolé comme l’on fend un arbre
En retranchant de soi ce moi jumeau sans qui
Tout son être du côté droit n’est plus qu’un gouffre
Au bord duquel saisi de vertige le coeur
Sape à grands coups la moitié d’âme dont l’angoisse
Coupable est le détonateur qu’il amorça
Dans toutes les parties de l’être où il la loge
Entrailles, reins, cerveau, sexe, poitrine, esprit.
Le vieil homme se sait par son cœur assailli
Dans ses organes ses fonctions ses prières
Il sent sa propre mort s’activer, ouvrière
Infatigable des phantasmes qui lui font
Sonder en vain l’un après l’autre ces cratères
Remords anciens qu’il prend pour autant de jalons.
Ce passé défoncé qui lui paraît la route
Du
Grand
Retour le ramenant à l’unité
Le renvoie chaque fois à lui-même, à l’abîme
Infernal qui sans fin lui rongera le flanc
Tant que le nom d’Abel ne lui viendra aux lèvres
Même closes, collées au gouffre et l’appelant.

4

Sans fin serait la malignité de l’homme contre soi
Si
Dieu n’était venu lui rappeler leur autre image
Pour se faire homme revêtant les traits d’Abel.
Leur autre image : car l’homme a pris modèle
Sur le
Dieu à sa ressemblance qu’il s’est fait
Un
Dieu férocement injuste qui lui donne
De louer sans remords son labeur de bourreau.
Si au cœur même de la malignité de l’homme
Abel en celui-ci n’avait pas subsisté
Dieu n’eût été alors dans les siècles des siècles
Que l’absolu du
Mal en tout homme incarné.
En cette espèce qui ne vit que de la haine d’elle-même
Tout innocent sacrifié est un annonciateur d’Abel
Qui étant l’Innocent parfait fera la preuve
Du poids d’enfer de cette haine sans fléchir.
Chacun le sentira cloué sur lui l’heure venue
Se sentira cloué sur soi-même avec lui
Leur sang mêlé lavant du
Caïn qu’il croit être
Même
Caïn ! tandis que du pied de la croix
Il se voit en
Abel expirant sur le bois
Mourir à soi sans le savoir dans sa victime.

5

Le soleil qui meurt en croix
Son reflet est la face de l’homme
Ses derniers rayons sanglants
Mettent à feu cœur et sang

Le sépulcre à l’horizon

S’ouvre juste sous les pieds de l’homme

Ils vont vivre homme et soleil

Un même enfer sans sommeil

Abel voit l’enfer sans fond

C’est celui de tout homme son frère

Le soleil sombre avec lui

Dans l’homme au fort de la nuit

L’enfer s’y attise en vain

Pour n’être éteint par cette autre flamme

Qui se nourrit cependant

De ce feu qu’elle lui prend

Elle prend ce feu mauvais
Puis en ayant brûlé la ténèbre
Tire du noir infernal
Le rayonnement pascal

La femme au jardin s’entend
Nommer comme en un flot de lumière
Cet instant éblouissant
Cache
Abel à l’Orient

Si
Abel et le soleil

Ne faisaient désormais qu’un seul être

Et que la face de
Dieu

Fût visible à tous les yeux

Mais
Abel transfiguré
Aux quatre vents soulève le
Souffle
Parole sainte homme fort
Portant partout guerre et mort

Car ce
Verbe est une épée
Et qui ne le met en pratique
S’est déjà donné la mort
L’épée au travers du corps

Reste le matin sauveur
De
Pâques se levant sur l’histoire
Reste en tout homme
Celui
Qu’il ne peut tuer en lui

6

Pourquoi, me dis-je chaque jour de ma vie

Cet
Abel dont je sais qu’il est moi tarde-t-il tant à me changer en lui?

Ou faudrait-il que je me demande :
Pourquoi

Ne puis-je devenir de moi-même cet
Abel dont je sais pourtant qu’il est moi?

Puisque les temps sont à jamais accomplis pourquoi l’histoire n’est-elle jamais achevée

Abel n’est-il descendu aux enfers non point seulement pour rendre son être à tout homme

Mais pour rendre à l’Etre l’humanité tout entière, réunir en elle son origine et sa fin?

N’en fut-elle donc pas soufflée par l’Esprit, la nouvelle

Sur terre, aux enfers et au ciel

Vers le haut de la croix et le bas et à tout l’horizon que son ombre

étreint de ses bras?
Pourquoi, dès lors, tout va-t-il comme avant ?
Si chacun comme moi Étant mort est rené en
Abel, notre essence même, pourquoi
Et d’abord entre moi et moi, toi et toi-même, la guerre?
Pourquoi ne cesser de détruire cette essence chez nos ennemis
Ou prétendre pour les lier au bûcher que c’est eux sacrilègement

qui auraient
Détruit en eux-mêmes leur essence indestructible
Comme si
Caîn une deuxième fois eût tenté de tuer
Abel ?

En
Cain autant et plus qu’en
Abel nous restons tous frères et la haine est le lait

Sucé par nous aux mamelles d’Eve qui pour
Abel de ce même lait sont stériles.

Abel se nourrit de la douceur de la mère
Caïn de l’aigreur qu’il transmet à ses seins

C’est ainsi qu’enfants une méchanceté nous habite déjà sans mesure comparée à nos poings…

Qu’a donc changé le nouvel
Abel?
Rien hormis qu’en son nom l’homme égorge l’homme.

Nul ne voit
Abel sous les traits de son frère, mais le seul reflet de sa propre envie de tuer.

Cest pourquoi le monde est toujours en danger sous le signe sanglant de la paix fraternelle.

Reste que chacun chaque jour de sa vie peut s’interroger :
Que ne me changes-tu?

N’es-tu pas moi-même infiniment plus que moi ?
N’as-tu pas refermé et l’enfer de mon être

Et celui de tout autre en scellant mon enfer, car tout autre est moi comme moi je suis lui ?

7

II est écrit : «Il était dans le monde
Et le monde ne
Ta pas connu.
Il est venu chez soi
Et les siens ne l’ont pas reçu. »
Parole qui tombait autrefois
Chaque jour de chaque bouche de prêtre
Et que l’on n’entend plus.
Pourquoi?
C’est qu’elle nous juge
A présent plus qu’il y a deux mille ans
Plus le temps va plus est dur à entendre
Le jugement.

Ou serait-ce, bien qu’annoncé à tous vents
Jusqu’au terme de l’histoire et du monde
Que le
Verbe demeure enfoui
Comme l’hôte clandestin d’une grange
Qu’on en chasse pour n’être pas compromis?
Tous pourtant chacun pour soi nous savons
Que notre cœur est moins encore qu’une étable
Dont lui seul en l’habitant il se fait
Une maison.

Moi le scribe de cette histoire qui m’entre
Dedans par toutes les parties de mon corps
Je commence par l’épouvante à comprendre
Ce que je ne comprends pas :

Que
Cain est l’unique évidence de l’homme

Dont
Abel est la ressemblance cachée.

Abel dit : «Je suis venu allumer un feu sur la terre

Et comme je voudrais qu’il fût déjà allumé ! »

Il dit encore : «
Ne croyez pas que j’apporte la paix sur la terre

Je suis venu apporter non la paix mais l’épée. »

Moi le scribe méditant ces paroles

Je saisis pourquoi tout est déjà accompli

Bien que l’histoire jamais ne s’achève.

Cest que
Cain pour se détruire lui-même

Doit en tout autre détruire
Cain.

Ainsi l’homme doit se déchirer fibre à fibre

Se rompre se décharner jusqu’à l’os

Broyer ses ossements en poussière

Les brûler une fois broyés, les jeter

Aux vents arides qui calcinent la terre.

Alors peut-être quand il ne restera de
Caîn

Que son creux devant l’Absence infinie

Abel confondant creux et ciel montera

De leur commun tréfonds d’où le monde

Par lui de son chaos sortira.

8

Alors oui je le crois contre toute

L’horreur du monde dont rien ne me peut détacher

Alors oui contre l’horreur de moi-même

Dont celle du monde n’est qu’un pâle reflet

Alors de toute cette horreur qui m’étrangle

De crier en moi contre elle-même :
Pitié !

Une autre voix me jaillira de la gorge

Rompant les strates de mon vide sans fond

Voix méconnaissable et pourtant bien mienne

Miroir de ces bleuités célestes que l’œil

Nuance en hauteurs d’abîme où sans cesse

Crêtes et creux rythment l’aspiration

Alors oui fasse du ciel cette voix autre

Que je l’entende dans ma bouche comme un hôte

Nommer l’homme souffler dans son souffle son nom

Rendre ainsi même au plus scellé des muets la
Parole

Au dernier soir du monde le matin premier ébloui

Et à moi la source inouïe des quatre fleuves du
Paradis

Vous tous, dont chacun n’est en soi

Qu’un atome d’être dans l’Être

Un bref instant éternel

Dans une éternité sans limite

Une étincelle tout juste jaillie

Pour y retourner de l’Esprit,

Depuis que le premier homme étonné

A lancé vers la voûte céleste

Le
Nom ineffable et le sien

Que faites-vous ici ?

Un million d’années ont passé

Des millions et des millions de batailles

Des billions et billions de morts.

L’homme ne sait toujours rien de lui-même

Sauf qu’il doit mourir et qu’il tue.

Ce livre qui commence avant l’homme

Dans le rêve indéchiffrable de
Dieu

S’achève sur la plus grande guerre de l’homme


Dieu est enrôlé malgré lui.

Dieu l’a été dans toutes les guerres

Mais dans celle-ci

Il l’a été sous sa propre bannière

Celle de l’Amour.

Bannière levée à tous les vents de la terre

Trempée dans le sang de toutes les nations.

Cette guerre qui touche à sa fin

Cest peut-être une fin de ce monde

Un retour au songe non né

Où l’Etre au plus secret de soi-même

S’est tant et tant de fois replié.

Ou peut-être est-ce enfin l’origine

Le sixième jour au matin

Adam et
Eve innombrables sous l’arbre

Aux mains nues sur l’univers étendues.

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