L’été

Hélas ! le malheureux qui rend nos champs fertiles
Est immolé sans cesse aux habitants des villes.
Le luxe honore ici les talents superflus,
On dédaigne son art, son état, ses vertus.

Ô mon concitoyen, mon compagnon, mon frère ! Ô toi ! par qui fleurit l’an le plus nécessaire ;
Ami de l’innocence, honnête agriculteur,
Qu’il est facile et doux de faire ton bonheur!
Quand il n’a point à craindre une injuste puissance.
Un tyran subalterne, ou l’avare finance ;
Quand la loi le protège, il est heureux sans frais,
Si près de la nature, il sent tous ses bienfaits.
Le luxe ne vient point lui montrer ses misères.
Et le faire rougir de l’état de ses pères ;
La compagne des mœurs, la médiocrité’,
La paix et le travail conservent sa gaîté.
L’ordre seul des
Saisons change ses espérances ;
Ses désirs, ses projets naissent des circonstances ;
Il peut aimer demain ce qu’il aime aujourd’hui.
Et la paix de son coeur n’est jamais de l’ennui.
Vous le rendez heureux, volupté douce et pure,
Attachée à l’hymen, aux nœuds de la nature ;

L’épouse qu’il choisit partage ses travaux,

De l’ami de son cœur elle adoucit les maux.

Ses enfants sont sa joie, ils seront sa richesse;

Il verra leurs enfants entourer sa vieillesse ;

Et sur son front ridé, rappelant la gaîté,

Prêter encor un charme à sa caducité.

Lorsque l’astre du jour a fini sa carrière,

Qu’il revient avec joie à son humble chaumière !

Qu’il trouve de saveur aux mets simples et sains,

Au repas que sa fille apprêta de ses mains !

La paix, la complaisance et le doux badinage,

Aimables compagnons de son heureux ménage,

Entourent avec lui la table du festin :

Réveillé par l’amour, inspiré par le vin,

À sa douce gaîté souvent il s’abandonne :

Il chante ses plaisirs, et le
Dieu qui les donne.

Son épouse l’écoute, et s’unit à son chant.

Son fils, entre ses bras, s’endort en souriant.

ô cabanes du pauvre ! asiles respectables

Des plaisirs sans remords, des vertus véritables ;

Loin des vices polis et de l’ami trompeur,

C’est chez vous que le cœur peut rencontrer un cœur.

C’est là que l’équité, la candeur de nos pères.

Les biens de l’âge d’or ne sont pas des chimères.

Mais voici le moment où l’astre des saisons
Fait gémir nos climats brûlés de ses rayons.
Il descend du
Cancer au monstre de
Némée,
Il revêt de splendeur la nature enflammée.
Son orbe étincelant roule sous un ciel pur,
Des campagnes de l’air il argenté l’azur,
Et sur le vaste champ de sa longue carrière,
Il verse de son sein des torrents de lumière :
Le fleuve se resserre, et le peuple des eaux
Cherche l’abri d’un antre ou l’ombre des roseaux.
Du sommet des rochers, sur les arides plaines
Déjà n’arrive plus le tribut des fontaines :
Le ruisseau qui languit implorait leur secours,
Son onde a suspendu son murmure et son cours.

Par des feux dévorants, la sève consumée,

Déjà ne soutient plus la plante inanimée;

Et le grain détaché de l’herbe qui pâlit,

Dans le limon poudreux, tombe et s’ensevelit.

Le coursier sans vigueur, et la tête penchée,

Jette un triste regard sur l’herbe desséchée”.

Le pasteur écarté sous des arbres touffus,

La tête sur la mousse et les bras étendus,

S’endort environné de ses brebis fidèles.

Et des chiens haletants, qui veillent autour d’elles.

La chaleur a vaincu les esprits et les corps.

L’âme est sans volonté, les muscles sans ressorts.

L’homme et les animaux, la campagne embrasée,

Vainement à la nuit demandent la rosée.

Sous un ciel sans nuages on voit de longs éclairs

Serpenter sur les monts, et sillonner les airs.

La nuit marche à grands pas, et de son char d’ébène

Jette un voile léger que l’oeil perce sans peine :

Son empire est douteux, son règne est d’un moment*

L’éclat du jour qui naît blanchit le firmament.

Des feux du jour passé l’horizon brille encore,

Les vents et la fraîcheur n’annoncent plus l’aurore ;

Les premiers traits du jour à peine rallumé,

Portent un feu nouveau dans l’espace enflammé;

Du rivage et des monts l’aridité brûlante,

Afflige les regards, flétrit l’âme indolente :

La chaleur qui s’étend sur un monde en repos,

A suspendu les jeux, les chants et les travaux :

Tout est morne, brûlant, tranquille ; et la lumière

Est seule en mouvement dans la nature entière.

Ah que ne puis-je errer dans ces sentiers profonds,
Où j’ai vu des torrents tomber du haut des monts.
Et se précipiter dans la vallée obscure, À travers les rochers et la sombre verdure !
Que ne suis-je ombragé du voile nébuleux,
Qu’élève jusqu’au ciel ce fleuve impétueux,
Qui des monts
Abyssins dans d’immenses vallées, Épanche, en rugissant, ses ondes rassemblées !
Que j’aimerais à voir ces flots d’un cristal pur, Étendre dans leur chute une nappe d’azur”,
Le fleuve s’engloutir dans des plaines profondes,
Bouillonner, reparaître, et relevant ses ondes
Opposer au soleil un nuage argenté.
Et sur les monts brûlants porter l’humidité*!
Le bruit, l’aspect des eaux, leur écume élancée,
Rafraîchiraient de loin mes sens et ma pensée ;
Et là, couronné d’ombre, entouré de fraîcheur,
Je braverais en paix les feux de l’Equateur.

Et vous, forêt immense, espaces frais et sombres,
Séjour majestueux du silence et des ombres,
Temples où le
Druide égarait nos aïeux”,

Sanctuaire où
Dodone allait chercher ses
Dieux;

Qu’il m’est doux d’échapper, sous vos vastes omb

À la zone de feu qui brûle ces rivages !

Vous m’inspirez d’abord une douce terreur,

Du respect, du plaisir, une agréable horreur.

Je ne sais quoi de grand s’imprime à mes pensées.

Ce dôme ténébreux, ces ombres entassées ;

Ce tranquille désert, ce calme universel,

Leur donne un caractère et grave et solennel.

Tout semble autour de moi plein de l’Être suprême :

Là je viens sous ses yeux m’interroger moi-même.

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Par Jean-François De Saint-Lambert

Jean-François, marquis de Saint-Lambert, né à Nancy le 26 décembre 1716 et mort à Paris le 9 février 1803, est un militaire, philosophe, conteur et poète lorrain puis, après 1766, français.

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