L’Ombre la Branche

Comme ceci — pâle inquiet flou insensible
(la nuit la brume ou mon humeur le temps les choses)
Comme cela — parce que oui parce que non le matin l’heure
(détruit déchiré divisé réuni composé
renaissant)
Si cela va si cela vient chaleur mémoire

Est-ce la source ?

Quel effort vers l’origine ?
(lumière éteinte ombres passages
nuage orage fraîchissant
vie en une autre
milliards de morts dans l’herbe et

Peau)
Lourdeur du jour

L’averse absente en vapeur retombée flamme fontaine soupir sillage
(Prends pour te perdre prends pour oubli la blanche poussière)
Voici voilà pour toi pour nul pour ce soir hier et toujours
les chemins ravinés les terrains sillonnés nos artères nos sonccs
nos mesures démentes.
Oui mais encore mais non jamais
le sang le lait le vin la roue ma transparence
(sans fin et sans repos le battement infatigable)
Roc noire illusion refuges calculs notre perte le poids l’opacité le repos
Mais sur le tombeau même revient la fluide vapeur
ronger dissoudre et disperser la pierre.
Déchiré déchirant uni désuni par la cendre
la vague repartie et revenue
rassemble disperse rassemble disperse
s’irrite s’apaise s’irrite
éparpille abolit (l’écume édifie et ruine
la mer en grondant nous ressemble)
Les veux ouverts sur l’obscur
aveugle mort aveugle vie
tant de tonnerre enveloppé dans ce silence,
tant de terreur dans ce paisible espace.
J’ai salué cette pesante et triomphante
fureur de la fumée
par la mortelle patience.
L’heure tourne

Je veille je dors
je trace l’ombre de la branche sur le mur
pour oublier la branche
puis l’ombre aussi je l’efface peu à peu

Ainsi la nuit ainsi le jour.
*
Ombre qui trembles selon la saison
entre ta fuite et ton retour
moi-même en toi je passe et perds mon image
avant de me recomposer
Pareils tous deux, d’abord debout puis par le soir
étendus allongés lentement effacés nous voici pour être et pour disparaître visibles amis de la vie à la mort mariés en secret.
Est-ce l’heure ?

Aujourd’hui ?

Demain ?

Jamais ?

Attendez !

Attendez-nous, fidèle espace, nous reviendrons dans ce peu de temps mais sans limite.

Les couleurs les contours s’atténuent

Tout se montre transparent révélé
comme ceci — présents animés attachés menacés comme cela — dispersés oubliés invisibles naissants la nuit et la mer nous ressemblent nous rassemblent

je reviendrai

N’oubliez pas. choses légères !
On roule à grand bruit des meubles
dans la chambre déserte la maison en ruines
ma table ma chaise mon lit mes livres
C’est l’orage et la pluie
que ma bouche profère
Je ne suis même pas là pour m’entendre
pourtant je vois à travers les rideaux déchirés
ce que j’aime tomber en poudre
s’éloigner un instant puis remonter à l’envers de 1 vie comme si tout devait êlre sans relâche
gagné perdu mille fois regagné reperdu à la fin sacré par l’abîme :

C’est de le savoir qui nous sauve
(et pour que fout s’apaise le crissement obligé des cigales renaît des cendres du jour

Ce qui siffle sous la porte sort des brumes balayées le temps d’une éclaircie entre deux sommeils).

Jean Tardieu

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