Inquiétude

Vous voulez à tout prix fuir la mélancolie,

Votre rire fait peur, il donne le frisson ;

Celui du désespoir, celui de la folie

N’ont pas un plus étrange son.
Quel sera votre sort ? L’horizon devient sombre

Et je tremble pour vous, moi qui vous aime tant !

Tout est plein de menace, hélas ! tout est plein d’ombre

Dans l’avenir qui vous attend.
Ah ! de grâce, reviens, reviens à ta jeunesse,

Prends la mienne, plutôt que de périr ainsi ;

Viens te vivifier dans les flots de tendresse

Que j’abandonne à ta merci !
Il t’en coûtera peu, quelquefois un sourire ;

C’est tout ce qu’en retour je demande de toi.

Comment n’entends-tu pas dans ma voix qui soupire

L’amour qui te dit : « Crois en moi ? »
Mon Dieu ! si tu savais la vie enchanteresse

Que je t’aurais donnée en te donnant ma main ;

Si tu savais les fleurs dont mon heureuse ivresse

Aurait jonché notre chemin !
Tout ce qu’une enfant pure a de charme pudique,

Tout ce qu’une âme vierge a de ciel étoilé,

Aurore rougissante, attrait mélancolique,

Pour toi j’aurais tout dévoilé.
Et cette passion tu ne l’as pas comprise !

Hélas ! ce soir encor tu parlais d’oublier,

Et tu disais, ingrat, dans ta triste méprise,

Que nous pouvons nous délier
Des souvenirs chéris, notre unique richesse,

Seul bien qui reste vrai dans ce monde de deuil,

Écho qui retentit jusque dans la vieillesse,

Guirlande attachée au cercueil !
O mon amour aimé, cette dure parole

Devait-elle sortir d’un cœur tel que le tien ?

Ce qu’elle avait pour moi d’amèrement frivole,

A tes yeux n’était-ce donc rien ?
Dis-moi, ce n’était pas ta sincère pensée,

Sur mon front un soupçon que tu laissais planer ?

Si tu l’entends ainsi j’en serais offensée,

Et j’aurais peine à pardonner.
Je ne sais pas encor comment on se renie,

Ni comment on insulte à son propre passé ;

Je t’en prie, entre nous plus de cette ironie

Qui flétrit ce qu’elle a blessé.
Toutes ces lâchetés n’ont sur moi nulle prise,

L’on me dirait en vain : « Le printemps reparaît,

« La sève bouillonnante ouvre l’écorce grise

« Des arbres morts de la forêt.
« La terre resplendit de verdure nouvelle,

« La nature a repris son aspect d’autrefois,

« Les oiseaux font leurs nids, la rose est toujours belle,

« La mousse est fraîche au fond des bois… »
Rien ne reverdira dans mon âme en détresse,

Elle a senti trop tôt le souffle des hivers,

Elle ne sait plus rien que bercer sa tristesse

Aux accents plaintifs de ses vers.
Mais toi, mon Dieu ! mais toi, quelle sera ta vie ?

Pour supporter le poids d’un si lourd avenir,

Auras-tu le courage ? auras-tu l’énergie ?

Hélas ! que vas-tu devenir ?
Septembre 18…

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Louisa Siefert Apprenti Poète

Par Louisa Siefert

Louisa Siefert, née à Lyon le 1er avril 1845 et morte à Pau le 21 octobre 1877, est une poétesse française.
Louisa Siefert (1845 - 1877) était une poétesse française qui a laissé une poésie empreinte de douleur mais soutenue d’un vif spiritualisme protestant. Son premier recueil de poèmes, Rayons perdus, paru en 1868, connaît un grand succès. En 1870, Rimbaud s'en procure la quatrième édition et en parle ainsi dans une lettre à Georges Izambard : « J'ai là une pièce très émue et fort belle, Marguerite […]. C'est aussi beau que les plaintes d'Antigone dans Sophocle.»

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