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A mon fils yacine

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Mon fils aimé

j’ai reçu ta lettre

Tu me parles déjà comme une grande personne

tu insistes sur tes efforts à l’école

et je sens ta passion de comprendre

de chasser l’obscurité, la laideur

de pénétrer les secrets du grand livre de la vie

Tu es sûr de toi-même

et sans le faire exprès

tu me comptes tes richesses

tu me rassures sur ta force

comme si tu disais : « Ne t’en fais pas pour moi

regarde-moi marcher

regarde où vont mes pas

l’horizon, l’immense horizon là-bas

il n’a pas de secrets pour moi »

Et je t’imagine

ton beau front bien haut

et bien droit

j’imagine ta grande fierté

Mon fils aimé

j’ai reçu ta lettre

Tu me dis :

« Je pense à toi

et je te donne ma vie »

sans soupçonner

ce que tu me fais en disant cela

mon cœur fou

ma tête dans les étoiles

et par ce mot de toi

je n’ai plus peine à croire

que la grande Fête arrivera

celle où des enfants comme toi

devenus hommes

marcheront à pas de géant

loin de la misère des bidonvilles

loin de la faim, de l’ignorance et des tristesses

Mon fils aimé

j’ai reçu ta lettre

Tu as écrit toi-même l’adresse

tu l’as écrite avec assurance

tu t’es dit, si je mets ça

papa recevra ma lettre

et j’aurai peut-être une réponse

et tu as commencé à imaginer la prison

une grande maison où les gens sont enfermés

combien et pourquoi ?

mais alors ils ne peuvent pas voir la mer

la forêt

ils ne peuvent pas travailler

pour que leurs enfants puissent avoir à manger

Tu imagines quelque chose de méchant

de pas beau

quelque chose qui n’a pas de sens

et qui fait qu’on devient triste

ou très en colère

Tu penses encore

ceux qui ont fait les prisons

sont certainement fous

et tant et tant d’autres choses

Oui mon fils aimé

c’est comme ça qu’on commence à réfléchir

à comprendre les hommes

à aimer la vie

à détester les tyrans

et c’est comme ça

que je t’aime

que j’aime penser à toi

du fond de ma prison

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Par Abdellatif Laâbi

Abdellatif Laâbi, né à Fès en 1942, est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d’être emprisonné de 1972 à 1980.

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