Chant dans le vent

À Yves-Gérard Le Dantec
Le vent emporte au loin sa fille qui pleure,

Le vent va la cacher loin dans son pays,

Le vent que la terre et le ciel ont trahi

Fuit sans terre ni ciel, fuit vers sa demeure.
Il fuit parmi les collines effrayées.

Par les blés tourmentés, les seigles… Il fuit…

En vain la petite église agenouillée

Sur les chaumes se voue à prier pour lui.
Il fuit les prés, l’étang, la lande, il s’enfonce

Dans la grande mélancolie au long soir

Où nul n’est entré derrière les bois noirs,

Où se perd l’écho sans donner de réponse.
Il fuit où ne sait plus personne. C’est là,

Quelque part dans une angoisse qu’il traverse,

C’est là que tout bas, plaintivement, il berce

Sa fille qui va mourir du mal qu’elle a.
C’est là que d’une haleine pas entendue,

Il caresse, il chante avec un cri fermé,

Il endort à mi-voix sa fille perdue

Dont le chagrin jamais ne sera calmé.
…………………………………………….
Mais voici des chasseurs entre les feuillages.

Pour chercher le nid du vent ils sont partis.

Ils sont montés haut sur le plateau sauvage

Où meurt le sentier qui n’a plus de petits.
Ils veulent aller prendre en la solitude

Le secret du pays âpre, mais le vent

Farouche, le vent, de toutes ses mains rudes,

Leur barre l’espace autour de son enfant.
Il oppose à leur marche ses mains hurlantes,

Il retourne leur route, il dresse contre eux

Un mur désespéré d’ailes violentes,

Part, au loin s’appelle et revient plus nombreux.
Il pousse les bois sur eux, il fonce, crie,

Leur jette aux yeux les ifs, les buissons de houx,

Il refoule avec les branches en furie

Leurs aventureux visages à grands coups.
Et leur chemin aveugle perd pied, chavire…

Le vent fuit… Il emporte à travers le temps

Sa fille dans son manteau qui se déchire,

Sa Douleur chérie où le soir pleure tant.
Il fuit, épars, il fuit… Nul ne le retrouve,

Nul n’arrive jamais au nid qu’il défend,

Où loin de la terre et loin du ciel il couve

Sous un soupir la longue mort de son enfant.
Ô vent pâle, grand vent de mon pays triste,

Veux-tu pas en pleurant m’aller perdre aussi

Comme un petit oiseau sans nom qui n’existe

Que très peu dans un silence loin d’ici ?
Veux-tu pas m’aller cacher ? Je suis en fuite.

Je chantais dans un bois noir, mais le sentier

Des chasseurs s’est mis soudain à ma poursuite.

Ils prétendent me voir le cœur tout entier.
Ils veulent s’emparer du nid de mon âme.

Mais nul ne le trouvera – peut-être un seul –

Ils entendront la pie en l’air qui réclame

Beaucoup de place autour de tous les tilleuls.
Ils s’égaieront par là de chansons et d’autres,

Mais nul n’atteindra le lointain battement

De celle qui n’a pas de frère, la nôtre,

Celle douce entre les douces tristement.
Celle qui tremble trop pour être entendue,

Si tendre qu’un seul, qui ce soir remuerait

Le feuillage où palpitante elle s’est tue,

D’un regard, d’un seul à peine, la tuerait.
…………………………………………….
C’est ma petite fille qu’on m’a brisée,

Que le sanglot du vent me rapporte ici,

Celle qui n’est ce soir jamais apaisée

Et qu’en vain je calme en mon cœur obscurci.
Ah ! ne laisse plus personne approcher d’elle,

Vent sauvage ! Attends qu’elle ait un peu dormi.

Plus personne… Entoure-la de sombres ailes…

Plus personne, ô vent, surtout pas un ami.
Ne laisse plus personne rompre ce somme

Où se plaint tant d’ombre, où tant de rêve a peur…

Ah ! plus un ami surtout ! Rien n’est lourd comme

Le pas trop léger d’un ami sur le cœur.
Chasse tous les chemins hors de sa détresse,

Et le ciel, et les nuages, mais son ami,

Lui si doux … écarte-le d’une caresse

Qui loin, loin, repousse… et retient à demi.
Prends-le dans ton souffle et l’implore, et l’entraîne

Par les pays grands pour qu’il ne passe plus,

Plus jamais sur le seuil où j’endors la peine

De ma fille en pleurs qui n’a pas de salut.
Où, pauvre nourrice vaine, je murmure

Sur mon enfant que rien ne peut plus guérir

Un air à voix lasse, entrecoupée, obscure,

Pour aider le temps long qu’elle passe à mourir.
1925

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