Aux dix mille

1

Pourquoi l’homme n’entend-il que son langage Et jamais celui des vivants autour de lui? Et s’il n’entend le leur, peut-il comprendre Le sien ? Ce qui jaillit du fond en ce qu’il dit Est-ce lui ou bien l’innombrable qui l’énonce Feuilles parlant au vent, abois de chiens la nuit?

L’homme décide : Rien ne pense, n’articule

En mots des sons, des mots en phrases, ne bâtit

Aucun sens, ni le mien ni tout autre. L’Unique

Ccst moi, l’abstrait qui définis tout ce qui vit.

Mais jadis, lorsque la nature était le Livre

Des grands Rites dont elle était aussi le lieu

Les hommes ne pouvaient s’y nommer ni leurs Dieux

Sans les bêtes médiatrices, fussent-elles

Pour ce rôle vouées au couteau sur l’autel.

Les arbres se dressaient au-dessus, c’est à peine

Si l’homme osait les yeux là-haut pour déchiffrer

L’augure dans le vol d’un oiseau, la cassure

D’une branche. S’étendre à leur ombre, c’était

(Pour qui savait tendre l’oreille) ouïr l’oracle

Ou peut-être quelque ange invisible, lissant

Longuement ses ailes diaphanes entre les branches.

La terre molle agrippait l’homme et le tirait Vers la fosse que lui ouvrait sa propre masse

Tandis que l’arbre, sa propre force le poussait

Vers le haut et plus il montait plus il sentait

S’enfoncer sa racine au contraire de l’homme

Aspire, engouffré, mais non enraciné.

Mais il advint que les hommes prirent racine

Et liés par le bas furent des arbres ! dans

Ce mélange d’humide et d’ombre qu’est la femme

Ne sachant que la terre en elle est en travail.

Aujourd’hui, dans les jardins des grandes villes

Nostalgiques, des arbres noirs et grelottants

Gèlent du pied, l’hiver, comme les hommes. Mais

Il fut des temps presque insondables (tellement

Cet instant même fuit déjà loin de son ombre)

Où l’homme était un chêne immense au pied duquel

Trônait l’aimée dont le regard était l’espace.

Il fut même des temps où les arbres parlaient Mieux que les hommes, en des langues souterraines Que l’âme ne comprenait pas. trop fruste encore.

Ces langues déployaient leurs frondaisons de songe

Et leurs fûts quand venait le soir se resserraient

Autour des hommes égarés dans leur forêt

Où la peur vainement se cherchait des clairières.

Dès que les suffoquait le soir ils se sentaient

Étranglés par mille lacets de fines branches

L’horreur sacrée les faisait choir sur les genoux

Tentant de conjurer les fureurs végétales

Que les vents par-dessus leurs têtes déchaînaient.

Mais leur âme ignorait que ces vents de colère Soufflaient en elle et s’y faisaient un tel écho Que, de l’âme ou de la nature, Dieu lui-même

N’aurait su percevoir laquelle était en lui Le vortex de l’abîme en spires centrifuges, Du Néant créateur le divisant sans fin Douleur, douleur! Tout être n’est que radicelle De ce gouffre, racine unique… Seul Celui Dont l’abîme distend l’Être au-delà des êtres Créant pour dévorer, dévorant pour créer Souffre toute douleur du brin d’herbe à l’étoile Ame incommensurable à toute autre douleur Et que toutes pourtant contiennent ! Et c’est l’aube Du sang des bêtes se hâtant de se manger Avant que le sixième jour ne vienne l’homme.

2

Dieu vit en lui l’étendue terne des cieux vides Non réfléchis par le mutisme du sans fond Abîmes plats se faisant face ! Sa lumière Veuve de profondeur et de hauteur luttait Pour se frayer un nouveau jour, et l’Ame immense Cherchait comment créer issue à ce silence Dont l’immobilité sans bornes s’étalait Paralysant l’immutabilité divine.

Or, cherchant, il rêva qu’il traçait dans le ciel En étendant le bras un cercle avec sa droite Et des oiseaux par myriades s’envolaient Ivres de toutes les couleurs de leur plumage. Puis il souffla dans sa paume sur le sans fond D’où jaillit un scintillement d’écaillés bleues Poissons, vagues! captant ces couleurs et plongeant Au sein des mers pour qu’y miroitent les abîmes.

Et quand Dieu vit ce grouillement d’êtres vivants Dans le ciel et la mer, le soir venu, il dit : Cela Est bon. Et il dormit jusqu’au matin, songeant Qu’il restait toute la surface de la terre Déserte encore d’animaux lui convenant Toujours rêvant, il dit : Qu’elle produise! Que L’arbre et l’herbe, son jet, donnent ombre et pâture A ce qui rampe, glisse, est au sol sur ses pieds.

Que la terre, dit Dieu, produise : mais les bêtes C’est avec elle qu’il les fait — fauves, bestiaux Serpents —, et donc si peu que ce soit il insuffle De son esprit en eux, selon l’espèce, en vue De cet autre qu’il va créer tout autrement Au centre et en dehors pourtant des créatures. Et il voit que cela est bon. Tout est présent Devant lui au sixième jour hormis cet autre.

Il ne dit plus : Qu’elle produise. Mais : Faisons L’homme. Qu’il soit à notre image et nous ressemble. Qu’il domine sur ce qui peuple l’univers. Qu’il emplisse la terre et qu’il se la soumette Qu’il ait l’herbe et les fruits pour nourriture, et que Les bêtes paissent la verdure sur les plantes. Et ainsi en est-il. Et Dieu voit que cela Est bon, et le septième jour il se repose.

Or ce mixte de terre et d’esprit, fait de souffle Et d’argile, sachant le langage des anges Comme ceux de la bète et de l’arbre (souvent Mêles à sa parole encore informe, sourde De la rumeur originelle s’y mourant), Ce mixte, alors que Dieu recru s’endort sans rêves Rêve de guerre en lui entre homme et femme, esprit Et terre, et que déjà s’émeut l’arbre de science.

Mais ce rêve dans le sommeil tout-englobant

Passe de l’homme à Dieu, devient Destin, éveille

A l’aube du huitième jour un univers

Déchiré avant même d’être! Lieu féroce

Où la division gagne le cœur de Dieu

Sans que l’homme ait compris que l’obscur de son être

En fut l’auteur inconscient qui désormais Vivra de l’aggraver en toute conscience.

Dès lors le Dieu souffrant divisé contre soi

Se communiquera sans fin à toute vie

N’épargnant même pas les pierres : tout sera

Saisi d’un appétit mutuel de détruire

Tout, griffes, dents et crocs, croîtra, se saisira.

Il y aura des forts et des faibles, la terre

Carnassière sera leur scène où quelque jour

L’Esprit rouge de sang s’entendra dire : J’aime…

Mot insensé! Mot de passe du Grand Retour?

Parfois un chien cherche à le dire : mais cet homme

Qui ne s’entend parler, comment entendrait-il

Son chien dont tout l’être lui parle? Et ce même homme

Dit peut-être ce mot à Dieu qui ne l’entend.

Mais Dieu? Dit-il ce mot à ce chien, â cet homme?

Par quel enseignement les Dix Mille Vivants

Vont-ils ensemble ressaisir ce Nom de passe ?

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