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Synopsis

Mirages

douleur du temps

même temps cyclique réitérant ses mirages

A nouvelles traîtrises nouveaux discours

Que crève le silence

Approchez la farce

la ronde du quotidien faite tiers-monde

Un brin d’onanisme

un petit remontant

ou l’instant de prendre corps

avec le réel C’est de vous qu’il s’agit Approchez la farce

Douleur du conteur qui s’abîme les

yeux à narrer les jours crapuleux à crever

les bulles mirifiques du soleil vénéneux des indépendances

Mirages

Je vous présente bien des choses, et d’abord le sottisier de nos élites locales.

Scribes dotés de gadgets électroniques, décrochant téléphones blancs pour susurrer cul-de-poule la leçon des grands sorciers du Capital. Mots guindés, coiffés de courbettes, frais émoulus d’indigestions chroniques Je vous présente nos bureaucrates, nos technocrates, nos ingénieurs d’âmes simples. Les puissants de ce jour et les prétendants à la puissance, haletant de frayeurs arrivistes, prosternés devant la bouche d’égout de l’usine à broyer du

Système

Mirages

Je vous présente nos tribuns éphémères. Se dressant de toute leur ingrate stature devant foules tristes, revêches, drainées pour claques vivats, contre zestes de farine sucre huile sinon cachot et bastonnade Je vous présente nos brillants intellectuels

Je vous présente nos avocats procéduriers. Interlocuteurs valables. Étemels perdants. Bien à l’aise dans leur robe ronflante de compromissions Je vous présente nos historiens légitimistes. De nobles âmes. Fascinés par notre grandeur défunte, maniaques de généalogies, tombant en pâmoison devant cartes retouchées, agrandies à la dimension de leurs fantasmes Je vous présente nos doctes économistes. Furibonds d’extraversion et de dépendance. Prestidigitateurs de la Courbe et du Concept. Dressant réquisitoires chiffrés et sombres prospectives, mais gens sérieux : maison-boulot, boulot-maison

Je vous présente nos talentueux écrivains. Ils sont tous engagés à leur manière. Ça ne coûte pas cher. Une petite oraison par-là, un petit coup de chapeau par-ci à quelque révolution presque triomphante, sans oublier la clochardisation du tiers-monde et les malheurs des immigrés avec Minute. Mais les cafés restent malgré tout leur PC inexpugnable et ils se départent rarement de leur mépris amusé pour ceux qui ne veulent pas se hisser au niveau de leurs tribulations esthétiques

La galerie est interminable. Je vous présente notre théâtre « en crise ». Notre critique « en crise ». Notre cinéma « en crise ». Nos arts plastiques en expansion officielle et populisme de circonstance. Je vous présente nos philosophes brou il Ions, nos sociologues imperturbables, nos ivrognes géniaux, nos notabilités cinglées. Je vous présente les thuriféraires du réalisme et de la flamboyante démission

Je vous présente notre immémoriale bêtise, ayant entassé diplômes, missions, références et know how, notre bêtise mise au jour

Mirages

Faisons ensuite un petit tour en nos laids et richissimes quartiers. Ciment roi. Pelouses pour les Nuits de l’erreur. Piscines pour bains de minuit et dégueulades. Hi-fi de chikhates blues et pourquoi pas chants révolutionnaires subrepticement en contrepoint

Béton vraiment armé pour défendre zones interdites à la concupiscence de la pègre bouillonnante

Mirages

Il n’y a plus de casque colonial (la mode a bien évolué) mais toujours des

palais, enfantant frénétiquement des petits et encore des petits. Il y en a pour

tous les appétits, de ceux qui ont le « pouvoir d’achat »

Je vous présente les 5 % qui consomment les 50 %

Je vous présente l’illustre cancer de la nation

Mirages

Gratte-ciels. Clubs Méditerranée. Villages de vacances avec populations autochtones intégrées, éphèbes au coin de la rue, hétaïres tatouées indigènes en pantalons, Elle sous le bras. Médinas sous baguette magique face à camps de nudistes, semi-nudistes, voyeurs espionnant voyeurs. Et coulent les pétrodollars, essoufflés par leur incroyable circumnavigation Je vous présente

notre plus grande industrie, la priorité des priorités, tant il est vrai que la plus belle des femmes, etc.

Mirages

Il aurait fallu enfin vous présenter les hommes, et ce pays flagellé de séisme en

séisme. Mais il y a tant à dire et vos oreilles sont tellement fragiles

Le rideau se baisse

brisez la ronde

allez-vous-en

Douleur du temps

quand les yeux du conteur

déroulent le chapelet des mutations

et viennent à travers crimes et mystifications

buter contre la même assise

le même axe

filant étau

parcours du calvaire

Douleur du temps

quand les yeux brûlent

les voiles d’immobilisme

quand la vague brise-cancer

se ramasse au tréfonds des océans coalisés

et restitue

le discours dissident

Maison centrale de Kénitra, 1979-1980

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Abdellatif Laâbi

Abdellatif Laâbi, né à Fès en 1942, est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d'être emprisonné de 1972 à 1980. Il s'est exilé en France en 1985. Il reçoit le prix Goncourt de la poésie le 1er décembre 2009 et le Grand Prix de la Francophonie de l'Académie française en 2011.

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