Le Triomphe de Bacchos à son retour des Indes

…sa face estoit comme d’un jeune enfant,

pour enseignement que tous bons beuveurs jamais

n’envieillissent, rouge comme un chérubin, sans

aucun poil de barbe au menton : en teste portoit

cornes aiguës : au-dessus d’icelles une belle

couronne faite de pampres et de raisin, avec

une mitre rouge cramoisine, et estoit chaussé

de brodequins dorez.

En sa compagnie n’estoit un seul homme, toute

sa garde et toutes ses forces estoient des

Bassarides, Evantes, Euhyades, Edonides,

Trieterides, Ogygies, Mimalones, Ménades,

Thyades et Bacchides, femmes forcenées,

furieuses, enragées, ceintes de dragons et

serpens vifs en lieu de ceintures : les cheveux

voletans en l’air avecques fronteaux de

vignes…

Rabelais.

Le chant de l’Orgie avec des cris au loin proclame

Le beau Lysios, le Dieu vermeil comme une flamme,

Qui, le thyrse en main, passe rêveur et triomphant,

A demi couché sur le dos nu d’un éléphant.
Le tigre indien, le lynx, les panthères tachées,

Suivent devant lui, par des guirlandes attachées,

Les chèvres des monts, que, réjouis par de doux vins,

Mènent en dansant les Satyres et les Sylvains.
Après eux Silène, embrassant d’une lèvre avide

Le museau vermeil d’une grande urne déjà vide,

Use sans pitié les flancs de son âne en retard,

Trop lent à servir la valeur du divin vieillard.
Sous leurs peaux de cerfs les Évantes et les Thyades,

Le chœur furieux des Bacchides et les Ménades,

En arrondissant l’arc vigoureux de leurs beaux reins,

Sautent aux accords des flûtes et des tambourins.
La reine du chœur, déesse à la rouge paupière,

Heurte, en agitant ses grands cheveux mêlés de lierre

Sur ses seins meurtris par le vent de ces lieux déserts,

Ses crotales d’or dont le chant déchire les airs.
En l’honneur du dieu retentissent les dithyrambes ;

Le chœur en démence entre-choque ses mille jambes,

Et, quittant la terre avec le rhythme forcené,

Comme un tourbillon vole sur un mode effréné.
Folle, ayant encor du vin sur le coin de sa lèvre,

Seule, Aganappé, la belle Nymphe aux pieds de chèvre,

Pâle de désir, et pleine de l’amour du Dieu,

S’arrête, pensive, et tourne vers lui son oeil bleu.
O Cypris ! le chœur la renverse dans la poussière,

Son corps palpitant roule dans la fange grossière ;

Les vierges des bois marchent dans son sang et ses pleurs,

Et foulent aux pieds son sein qui ressemble à des fleurs.
Sa bouche frémit de désespoir et de tendresse ;

Fière d’expirer au milieu de sa double ivresse,

Dans son sang plus pur que le vin coulant sur l’autel

Voici qu’elle meurt, les yeux sur le jeune immortel.
Bacchos triomphant n’a pas vu, dans la sainte fièvre,

Mourir à ses pieds la belle Nymphe aux pieds de chèvre,

Ni couler son sang, ni le vin, qui s’échappe à flots

De l’urne d’airain, bouillonner avec des sanglots.
Il rêve à Câma, l’Amour aux cinq flèches fleuries,

Qui, lorsque soupire au milieu des roses prairies

Le doux Vasanta, parmi les bosquets de santal,

Envoie aux cinq sens les flèches du carquois fatal.
Il vous voit errer le long des bords sacrés du Gange,

Et plonger dans l’or que roule son azur étrange

Votre sein plus blanc que les neiges de l’Imaos,

Vierges de Nysa, qui vous couronnez de lotos !
Et, suivant le rit, brisant leurs mouvantes colonnes,

La mâle Bacchide et les hurlantes Mimalones

Sautent avec rage autour du bois, et font encor

Dans les airs lassés retentir les crotales d’or !
Juin 1845.

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