The gay paris

(Chronique théâtrale)

Hier soir, au nouveau Vieux-Colombier, nous étions quelques-uns et non des moindres à nous réjouir de l’accueil fait à Ariane Masseur de Gabriel Marcel Prévôt des Marchands de sable à endormir le spectateur.

Peu nous importait, à nous autres insomniaques, les soupirs artificieusement prolongés, les bravos ironiques, les ronflements refoulés et camouflés en rires étouffés.

Ce n’était que les signes mêmes, et combien révélateurs, de la mauvaise conscience de ceux qui vont au théâtre pour « se distraire », comme si depuis des siècles le théâtre n’était pas un temple et la distraction l’exclusif privilège des savants dignes de ce nom.

Accueil qui se voulait de glace mais n’était que de gêne car tous sentirent comme nous, mais la plupart sans oser se l’avouer, que nous étions, comme d’habitude, en présence d’un nouveau chef-d’œuvre.

Et ce chef-d’œuvre était d’une si palpitante vacuité et d’une si morne, si blême et si vacillante néo-sénilité que nous éprouvions à peine le désir d’applaudir tant nous étions comblés.

Est-ce qu’on applaudit à l’église pendant l’élévation !

Pourquoi applaudirait-on au théâtre, quand on se trouve en présence de l’ineffable et indéniable sérénité du génie qui se garde d’élever la voix plus haut que les idées.

Pas un coup de théâtre, mais nous étions frappés, et ces quatre actes se déroulaient avec une rigueur si apparemment peu spectaculaire et une vigueur si virilement mais pudiquement dissimulée que parfois les acteurs semblaient être sur le point de se trouver dépaysés.

Mais pas le plus furtif appel à la boîte à souffleur, simplement un regard vers les Hauts Lieux où seul souffle l’Esprit.

Alors, et à l’instant même, la hautaine et presque immobile machine dramatique se remettait en marche schizophrénétiquement, et la fastidieuse, mais voulue telle, apparente inertie de l’édifiante et audacieuse intrigue faisait jaillir dans la lumineuse pénombra de l’ambiguïté une nouvelle et fière réponse au tragique et lancinant problème de l’adultérinité.

Pendant les entractes, alors que d’aucuns, pourtant sûrs de l’impunité, osaient à peine se permettre de faire semblant de sourire, nous autres nous échangions un regard qui en disait long.

Et plus tard, après la « fête », oubliant l’heure, le nom des rues, le temps, l’espace, et la pluie qui tombait et autres superfétatoires matérialités, échangeant nos impressions, nous marchions.

— C’était fort minable !

— Oh combien !

— Et, à cause de cela même, d’une indicible intensité!

— Mais un peu existentielle, il faut se l’avouer.

— Peut-être, mais tellement chrétienne avant tout !

— Cela, je vous l’accorde, chrétienne jusqu’au bout des ongles rongés.

— Quelle statufiante et salubre soirée !

— Ah ! le voilà bien le parfait nouveau réalisme des idées!

— Eh oui, la vie même, la vraie…

— … la nôtre, si dure à vivre mais si belle à penser.

— Et crue l’homme est petit quand le théâtre est grand!

— Tout à fait exact, tenez, moi qui me suis si consciencieusement mais si magistralement ennuyé, parfois je me suis senti chez moi, en famille, à la maison.

— Quelle leçon pour la télévision !

(Intérim)

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