Le Devoir Avant Tout

Fragments d’un poème des

Aspirations.
Voici que les tulipes, aux jardins de

Kensington,

Vont s’ouvrir au bord des allées, dans les flots du brouillard tiède.,.
Je veux marcher sur le pavé, sur le visage effrayant de la ville,

Soûl de mes rêves.
Le long des prisons, des casernes, des hôpitaux —
Noirs abattoirs des pauvres —
Avec mon cœur de poltron
Au chaud dans mon pantalon…
Jamais, â printemps londonien, langueur de jardin d’hiver.

Je n’ai plus aiguëment senti mon isolement au sommet de ces
collines d’ordures.

Qu’il me soit donc donné d’entrer dans le troupeau commun,

D’avoir des visages près de mes yeux, de sentir l’odeur
humaine,

De n’être plus le spectateur désœuvré

Des constructions énormes, du bruit et du pavé des rues,
Mais que je me range enfin sous les fatalités vulgaires;
Que je fasse enfin mon « devoir » /
Oh

I être une prostituée !
Me suspendre au bras d’un beau dragon vêtu de rouge;
Faire de ma fatigue le balancier de son ivresse.
Lorsqu’il titubera aux lueurs des réverbères.
En échange d’un shilling ou d’une demi-couronne.
Être la mère des orphelins, l’épouse des veufs, l’amante
Des beaux jeunes hommes libres!
Me pencher sur les lits des hommes, étancher leur amour comme une garde-malade

I
Avoir des soins infâmes, être une latrine publique!
Et connaître la caresse de l’homme, voir sa misère nue,
Et sentir, sous son mépris factice, appris d’avance.
Sa vraie tendresse un peu craintive et étonnée.
Et, bonne et douce ivrognesse, l’aimer, par métier.
Par « devoir »…
Ou bien, être un soldat!
Loin des villes, au delà de ces mers, ayant appris à tuer,
Ayant surmonté ma lâcheté naturelle, mon dégoût du meurtre.
Par système, « par devoir », pour un shilling par jour,
Sur tous les chemins du monde, dans le bush australien.
Au

Transvaal, au

Canada, aux

Jndes,
«

Sur la route de

Mandalay », comme dans les ballades de
Kipling,

Trouer des poitrines et des fronts, faire gicler des cervelles.

Faire issir des yeux, fendre des bouches, ouvrir des ventres

Comme on découd des sacs de café

I briser des jambes.

Casser des crânes, goûter l’odeur fade du sang.

Etre un effrayant polichinelle fou de massacres,

Et puis, faire un «

Crevé pour la

Patrie » de plus, engraissant
de ma charogne

Le beau domaine conquis à la race européenne…

Tout cela, mon âme, c’est la fatalité banale

Que les passants nomment : « le

Devoir »;

Avec les poings des policiers, et l’insultant coup de sifflet

Du sergent recruteur, si beau et si florissant, que ses médailles
Semblent des prix obtenus dans les concours d’animaux gras.
Passants

I gens qui me coudoyez, ô flots immenses !
Ne me sera-t-il donc jamais possible de me mêler à vous?
Quand est-ce que je cesserai d’être
Ce vagabond sans caste et sans métier?
(Oh! chercher à me faire des relations, devenir un homme du monde !
M’humilier devant l’opinion publique, essayer

D’entrer sans payer dans un cercle honorable,

Recommencer à fonder des hôpitaux, des institutions charitables,
Des asiles pour les lunatiques, des maisons de retraite,) —

Mais qui viendra en aide à ma misère, à moi? —

Oui, me mêler à vous, pour voir,

Sous les principes, les éducations, les préjugés, les respects
appris, les balivernes,

De vrais hommes et de vraisemblables femmes

I
Mais n’ai-je pas, comme ma cargaison, dans mes poches,

Mêlés à mes liasses de billets de banque, des poèmes :

Oh, si je pouvais, comme un réel poète, par ces moyens,

Me mêler à vous, entrer en vous, afin

Que vous me connaissiez comme si j’étais nu devant vous (De même qu’errant dans les villes de l’Orient on garde tout un jour
Le souvenir d’un jeune bras nu ou d’un jarret hdlé,)

Comme si vous touchiez ma peau et mes jointures,

Comme si vos mains savaient les courbes de mes flancs,

Comme si vos yeux étaient habitués au profil de mes épaules…

Mais voici enfin, symbole
De la satisfaction du devoir accompli au sein du luxe,

Les immenses parterres de géraniums rouges devant le palais du roi.
Composé dans une promenade de l’Albert-Hall au

Mail, le 25 mai 1903.

Valery Larbaud

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