Mort mienne

À trente-trois ans

voilà que je pense moi aussi

à la mort

Ce n’est pas de la mort en majuscules

qu’il s’agit

mais tout simplement de la mienne

qui peut survenir un jour ou l’autre

et avec l’expérience de laquelle

il faut que je règle quelques comptes

Ce ne sont pas des idées noires

ou « l’effroi métaphysique » qui m’empoignent

non

c’est tout à fait réaliste

lorsqu’on a encore des années à tirer en prison

et que l’on est jour et nuit

à la merci de ses tortionnaires

Mort mienne

je te veux douce comme ces rêves heureux

où malgré tous les obstacles

je parviens au bout du dédale

à saisir et caresser la main de ma bien-aimée

à recomposer la couleur de ses yeux

à sentir le pétale d’une larme

se former sur le flambeau de sa pupille

Douce je te veux

une seule image

résumant toutes les splendeurs de l’assaut humain

toutes les promesses que tiendra la vie

Je te veux

en un frémissement d’aurore

forêt de mains couvrant la planète

et des rires chauds et des tambours en furie

et des flûtes abolissant les vieilles vieilles solitudes

Tu pourras alors me taper sur l’épaule

mort mienne

et je te suivrai sans réticence

Je ne laisserai derrière moi

ni trésor caché

ni biens immobiliers mais quelques paroles pour l’avènement de l’homme et cette tendresse miraculeuse qui me permet mort mienne

de défier ton regard mécanique et de m’endormir paisiblement en sachant que mes rêves ne tomberont pas en poussière comme mon écorce matérielle mais fleuriront sur les sentiers que les hommes empruntent pour échanger des soleils en se donnant l’accolade et pour lutter

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Abdellatif Laâbi

Abdellatif Laâbi

Abdellatif Laâbi, né à Fès en 1942, est un poète, écrivain et traducteur marocain. Il a fondé en 1966 la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Son combat lui vaut d'être emprisonné de 1972 à 1980.

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