Le galant tireur

Comme la voiture traversait le bois, il la fit arrêter
dans le voisinage d’un tir, disant qu’il lui serait
agréable de tirer quelques balles pour tuer le Temps.
Tuer ce monstrelà, n’estce pas l’occupation la plus
ordinaire et la plus légitime de chacun ? Et il offrit
galamment la main à sa chère, délicieuse et exécrable
femme, à cette mystérieuse femme à laquelle il doit
tant de plaisirs, tant de douleurs, et peutêtre aussi
une grande partie de son génie.
Plusieurs balles frappèrent loin du but proposé ; l’une
d’elles s’enfonça même dans le plafond ; et comme la
charmante créature riait follement, se moquant de la
maladresse de son époux, celuici se tourna brusque
ment vers elle, et lui dit : ‘ Observez cette poupée,
làbas, à droite, qui porte le nez en l’air et qui a la
mine si hautaine. Eh bien ! cher ange, je me figure que
c’est vous. ‘ Et il ferma les yeux et il lâcha la détente.
La poupée fut nettement décapitée.
Alors s’inclinant vers sa chère, sa délicieuse, son exé
crable femme, son inévitable et impitoyable Muse, et lui
baisant respectueusement la main, il ajouta : ‘ Ah ! mon
cher ange, combien je vous remercie de mon adresse ! ‘

Le spleen de Paris

Voter pour ce poème!

Ce poème vous a-t-il touché ? Partagez votre avis, critique ou analyse !

S’abonner
Notifier de
guest
0 Avis
Inline Feedbacks
View all comments