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Le cœur à l’ouvrage


Qu’est-ce que vous fabriquez là?


Des fabriques.


Pour fabriquer quoi?


Des fabriques.


Qu’est-ce qu’elles fabriquent?


Des machines à tuer le monde.


Quel monde?


Tout le monde.


Et quand tout le monde sera mort?


Elles fabriqueront encore.


Quoi?


Des fabriques.


Elles fabriqueront pour rien alors?


Pour rien, comme vous y allez, elles seront payées.


Par qui?


Par des machines à payer.


Mais elles n’auront pas besoin d’argent!


Qu’est-ce que vous en savez?

Mais il est encore d’autres fabriques, d’autres ateliers, où le cœur est à l’ouvrage puisque le corps n’est pas à la chaîne.

C’est pour cela que
Fernand
Mourlot raconte sa vie, sa vie d’imprimeur, très simplement.

La simplicité n’est pas donnée à tout le monde, celle de
Mourlot c’est le travail, dur, difficile mais beau, qui lui en fait cadeau.

Le plaisir, il suffit de s’en donner la peine, pour le travail heureux, c’est pareil.

Fernand
Mourlot, un homme comme un autre mais pas comme tous les autres, un homme rare comme il y en a fort heureusement encore un peu partout, on ne sait où.

L’imprimerie
Mourlot…

… où la main d’œuvre sert chaque jour la main de chefs d’œuvre, où les machines à tisser les images ont, à cause des gens et du décor, l’air de machines d’autrefois.

Elles reproduisent à plaisir les dessins, les gravures, les peintures d’hier ou d’avant-hier comme celles d’aujourd’hui.

Des presses de la
Butte-aux-Cailles, comme celles du
Faubourg
Saint-Denis, sortent comme par enchantement des affiches d’une telle perfection qu’on pourrait dire d’elles :

Les plus belles affiches sont les enfants de
Fernand.

D’autant plus belles qu’en regardant, si on en a le courage, la pollution des murs des stations de métro et les affligeants placards de duplicité d’où dégoulinent la margarine la plus perfectionnée, les dérisoires pièces d’or des cornes d’abondance de la
Loterie
Nationale et les déchets des dernières lessives biologiques, on a envie de tracer de très aimables graffiti : «
Défense d’afficher d’autres affiches que celles de
Fernand
Mourlot », tout en évoquant l’époque heureuse où régnaient dans les souterrains parisiens le génie
Thermogène de
Capiello, les bonshommes
Ripolin, la petite fille du chocolat
Menier et ce gentleman de
Gus
Bofa qui, recevant en pleine poire un magistral coup de pied avec les trente-six chandelles d’usage, s’écriait : «
A la bonne heure, ça c’est un talon
Maxim’s. »

Chez
Mourlot, les presses les plus fidèles reproduisent à plaisir, mais elles ont leurs secrets, leurs caprices.

Les couleurs de la nature des choses, des objets et des gens, comme celles de la mer, sont approximatives.

Un tableau achevé et c’est façon de parler, est toujours la même chose, c’est-à-dire autre chose, la lumière naturelle a ses jeux d’artifice comme la lumière artificielle plus de mille et un jours dans son sac à malices.

Les collaborateurs qui sont aussi et depuis longtemps les amis de
Mourlot le savent bien mais, la plupart du temps, les peintres, les graveurs, les dessinateurs pour qui
Mourlot travaille sont contents et quand ils trouvent à redire, ce n’est pas des raconte-art mais des échanges d’idées fort aimables même s’ils sont mouvementés, où le goût et les couleurs sont judicieusement discutés.

Le noir, comme le soir, n’est pas toujours pareil et le rouge bouge toujours comme le vert au grand jour et les vrais peintres regardent, voient, apprécient et aiment la belle ouvrage de
Mourlot.

Un jour, à la
Californie,
Pablo
Picasso, devant une lithographie reproduisant un de ses derniers tableaux, me dit en souriant : «
C’est peut-être mieux que moi, tu ne trouves pas? »

C’était l’humour de
Picasso mais c’était aussi un éloge.

L’humour de
Picasso qui me disait un autre jour à
Vallauris, au pied du petit échafaudage sur lequel il avait si souvent grimpé pour peindre et achever sur les murs «
Guerre et
Paix » : «
En arrivant ici, je ne savais que faire et me dis, il faut peut-être appeler quelqu’un d’autre!
Alors, j’ai dessiné la queue d’un cheval, tu vois, celui-là, et tout le reste a suivi.»

Ainsi, grâce à ses peintres, à ses amis,
Fernand
Mourlot est content, pas content de lui, de ce qu’il est, ce qu’il est il n’en sait pas grand-chose et volontiers l’oublie.

C’est ce qu’il a fait, qu’il fait et continue à faire qui lui fait plaisir.

Ses ateliers, ses coulisses, ses décors de théâtre, ressemblent à ceux d’antan.

Et c’est toujours dans un vrai quartier de
Paris, la
Butte-aux-Cailles, encore un peu sain et sauf, épargné çà et là par le dégradant « embellissement » de la ville.

Bien sûr, depuis longtemps le
Moulin
Vieux et le
Moulin des
Merveilles ont disparu et la première
Montgolfière s’est envolée pour toujours mais le ruisseau coule encore le long des trottoirs de la rue des
Cinq
Diamants et la
Poterne des peupliers garde encore quelques arbres décharnés.

Merveilleux travail de
Mourlot.

Récemment reparaissait à la télévision en couleur, un film tourné il y a quelques années et qui prétendait raconter la vie de
Toulouse-Iautrec.

Grâce à un ingénieux autant que discutable truquage, l’acteur jouant le rôle du peintre traversait le film au ralenti, comme un grand cul-de-jatte sans chariot ni roulettes.

Soudain, au beau milieu du film, des images, nombreuses, occupaient tout l’écran, les affiches de
Toulouse-Lautrec sortant des presses de
Mourlot.

Triomphe de l’artisanat sur l’artisterie, c’était les plus belles, les plus troublantes images de ce film.

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