Névrose

Névrose tortille des fleurs,

Comme une étonnante fleuriste.

Avec ses prunelles en pleurs,

Névrose est une dame triste.
Ses fureurs de Phèdre aux abois

Sont dans les crimes impliquées;

Elle songe aux fraîcheurs des bois

Avec des amours compliquées.
Ayant le Crime pour vizir,

Misanthrope comme un Alceste,

Elle traîne son long désir

De l’ode sapphique à l’inceste.
En son long peignoir entr’ouvert

Aussi pâle qu’une orpheline,

Dans un verre de cristal vert

Elle boit l’absinthe opaline.
Sur les horreurs de son destin,

Elle gémit comme l’hyène,

Et dans les plats de son festin

Met du picrate et du cayenne.
Livrée à ses vagues tourments,

Le seul plaisir qui l’éperonne,

C’est de feuilleter des romans

Où fleurit le mot de Cambronne.
Comme elle dédaigne Amadis

Et tout Chérubin qui respire

L’air fortifiant! — Mais tandis

Qu’elle soupire et qu’elle expire,
Bien mieux informé que Dangeau,

Avec son regard qui fascine

Apparaît le grand Tourangeau,

Le bon docteur en médecine.
Il lui dit, sachant l’aguerrir:

Névrose gracieuse et fine,

Dédaigne, si tu veux guérir,

L’antipyrine et la morphine.
Voltige comme un papillon,

Car c’est le remède efficace,

Des vers endiablés de Villon

Aux contes joyeux de Boccace.
Laisse ton cou libre dans l’air!

Ote ce boa de vigogne

Et, prompte comme un vif éclair,

Vide un grand verre de Bourgogne.
Sur la colline et le ravin

Ouvre ce peignoir que tu fripes.

Tout en savourant le bon vin,

Mange des boudins et des tripes.
Et sagement, diligemment,

Pour voir ta douleur apaisée

Donne aux lèvres de ton amant

Ta bouche mille fois baisée.

19 mars 1889.

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