Rage et rimbaud

Au temps du premier alphabet,

tu as connu l’exil.

C’était la fête : on changeait de rivage

comme la mer change d’écume.

On oubliait les villes

pour quelques villes plus ouvertes.

On se disait adieu en des mots étrangers,

avant de dire :

«
Bonjour, je crois que je vous aime. »

Elève de la peur,

tu t’es choisi quelques idoles :

le grec, les maths, le latin, la chimie

et, pour faire bon poids, deux
Charlemagne,

l’un barbu, l’autre imberbe.

Puis vint une raison :

il faut que l’être

se fasse doux comme un néant, pour s’accepter

il faut aussi que le néant, cher épagneul,

laisse la place à l’être, encore maladroit.

Survint bientôt la déraison :

les équateurs étaient nombreux

et venaient boire dans les mains,

comme font les cigognes

à l’heure du soupir.

Rage et
Rimbaud :

tu as brûlé les livres,

et les parents, et les royaumes,

et les si pâles
Républiques.

Tu as fait quelques guerres

comme on faisait l’amour,

là-bas sous l’équinoxe,

où les palétuviers, en expirant, murmurent :

«
Ne craignez rien, votre comète vous pardonne. »

Il faut tuer pour devenir adulte.

Il faut creuser sa tombe

pour enfin croire en soi.

Tu as connu l’horreur des certitudes,

des évidences

et des choses trop simples.

A chaque femme étreinte,

tu déclarais : «
Merci, votre peau, je la garde ;

et votre âme, pardon, à qui appartient-elle ? »

Tu as gagné ta vie, mais combien de survies

as-tu perdues ?

Aujourd’hui, tu consultes les objets,

et la muraille, et le trottoir, et les ciseaux :

tu les estimes plus que tes semblables.

Tu n’as pas d’autre vérité

que ta métamorphose,

qui saigne comme un bœuf devant son abattoir.

Chaque matin, tu crées le monde,

comme il se doit, sans qu’il le sache.

Tu as grandi

à la sueur de ton refus.

Travailleur manuel,

tu as cueilli les neiges les plus tendres

et recousu les lunes qu’on déchire.

Le réel, tu l’apprends,

n’est plus dans la réalité.

Tu as vieilli comme la pomme

qui attend sur la table

qu’un inconnu la morde à pleines dents.

C’est ta mémoire en laisse

que tu promènes dans les ports,

vieux chat qui doucement se rouille.

Tu as pris ta retraite.

Autour de toi les mots sont vides :

on dirait quelques noix vers la fin de décembre.

Et tes poèmes grincent

comme font les serrures

privées de porte.

L’identité s’en va dans une toux.

Tu es heureux de te savoir plus anonyme

qu’une éponge saisie par une main tranchée.

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