Exil

Enfin j’ai cédé, je me plie

Encor cette fois sous ta main.

Ta volonté s’est accomplie :

Me voilà hors de ton chemin.
Pourtant, parce que trop docile

Et trop faible, je me soumets

Au cruel arrêt qui m’exile,

Crois-tu ne me revoir jamais ?
Ah ! pauvre orgueilleux, tu te trompes,

On ne me traite pas ainsi.

Il se peut bien que tu me rompes

Au choc de ton cœur endurci ;
Mais prétendre dans la poussière

Étouffer mes cris et mes pleurs…

Ah ! prends-y garde, je suis fière,

N’insulte pas à mes douleurs !
Comme une torche résineuse

Qu’embrassée on renverserait,

Flamberait droite et lumineuse

Contre la main qui la tiendrait,
Ma flamme, que tu veux éteindre,

Jette des feux multipliés,

Et, foulée aux pieds, pour t’atteindre

Elle te brûlera les pieds !
Et déjà, lames vengeresses,

Les souvenirs percent ton sein ;

En quelque lieu que tu paraisses,

Les vieux jours volent en essaim.
Ainsi, dans ta course attardée,

Pourquoi te détourner soudain ?

Mon ombre s’est-elle accoudée

A la grille de ce jardin ?
En effet, voici venir l’heure,

Belle autrefois de tant d’espoir,

Où sur le seuil de ma demeure

J’allais t’attendre chaque soir.
Pourquoi donc passes-tu si vite ?

Le pas de la porte est désert,

A le franchir nul ne t’invite,

Ton repos est bien à couvert.
Et si tu viens dans cette chambre,

Où sont écloses mes amours,

Où, de mai jusques en septembre,

Quatre ans, je t’ai vu tous les jours ;
Où nous avions pris l’habitude

D’une si douce intimité,

Pourquoi donc cette inquiétude ?

Pourquoi donc cet air agité ?
Pourquoi ces vieilles remembrances,

Ces retours vers le temps enfui ?

Qu’as-tu fait de mes espérances,

Pour t’en souvenir aujourd’hui ?
Hélas ! pourquoi ? qui peut le dire ?

Lorsque j’y songe bien longtemps,

J’imagine que je vais lire

Dans tes sentiments inconstants.
Je crois pouvoir ouvrir ton âme,

Expliquer ton cœur sans le mien ;

Mais soudain les fils de la trame

S’embrouillent… je n’y comprends rien.
Peut-être, toujours trop crédule,

M’abusé-je encore en ceci.

De ce cher passé qui me brûle,

N’as-tu ni regret ni souci ?
Et quand, triste fantôme, j’erre

Aux lieux où mon cœur s’est lié,

Peut-être en ton humeur légère

As-tu déjà tout oublié ?
Ah ! si tu ris lorsque je pleure,

Dans l’angoisse où je me débats

La tombe me serait meilleure :

Au moins je ne t’entendrais pas.

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Louisa Siefert Apprenti Poète

Par Louisa Siefert

Louisa Siefert, née à Lyon le 1er avril 1845 et morte à Pau le 21 octobre 1877, est une poétesse française.
Louisa Siefert (1845 - 1877) était une poétesse française qui a laissé une poésie empreinte de douleur mais soutenue d’un vif spiritualisme protestant. Son premier recueil de poèmes, Rayons perdus, paru en 1868, connaît un grand succès. En 1870, Rimbaud s'en procure la quatrième édition et en parle ainsi dans une lettre à Georges Izambard : « J'ai là une pièce très émue et fort belle, Marguerite […]. C'est aussi beau que les plaintes d'Antigone dans Sophocle.»

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