L’Enfant

C’était au Luxembourg, par un matin brûlant

De Juillet, où le clair soleil étincelant

Versait partout les feux de ses apothéoses,

Jetait des taches d’or parmi les lauriers-roses

Et baignant de rayons leurs coeurs incendiés,

Embrasait, furieux, les fleurs des grenadiers.

De beaux enfants jouaient, montrant leurs jambes nues,

Gais, sérieux, ouvrant leurs bouches ingénues,

Et la course faisait voler dans l’air vermeil

Leurs cheveux frémissants, blonds comme le soleil.

Les beaux petits garçons et les petites filles

Jouaient à la madame, à la toupie, aux billes.

Ceux-ci, vite, emplissaient à la pelle des seaux

De sable, ou bien faisaient voltiger les cerceaux,

Ou se disputaient, fous et prompts à la riposte.

D’autres couraient ensemble et jouaient à la poste,

Faisant voler au vent leur petit cotillon.

L’un était le cheval, l’autre le postillon,

Et leurs petits amis avaient grand’peine à suivre

Les claquements du fouet et les grelots de cuivre.

Tous, douces fleurs, charmante aurore du présent,

Allaient se bousculant, se battant, se baisant,

Et leurs grands yeux emplis d’espoir et de chimères

Faisaient s’épanouir les sourires des mères,

Et tout n’était que joie infinie à l’entour.

Mais, ô rêve! ô sinistre enchantement du jour!

Comme s’il eût caché d’invisibles désastres,

Il sembla que l’azur, où sommeillent les astres,

S’allumait, et dans l’air fluide et paresseux,

Les spectres de midi, plus effrayants que ceux

De la nuit, au milieu des rayons apparurent,

Foules qui lentement s’enflèrent et s’accrurent,

Flottant dans la lumière et l’éblouissement;

Et dans le lointain clair s’ébauchaient vaguement

Ces fantômes gardant leur sinistre posture,

Teints des couleurs du prisme et de la pourriture.

C’était le Meurtre ayant dans la main son couteau,

Le Vol, cachant des sacs pleins d’or sous un manteau,

L’Usure avec des mains faites comme des serres,

La Débauche riante au sein rongé d’ulcères,

L’Avarice veillant auprès d’un coffre ouvert,

L’Ivresse avec son verre empli du poison vert,

La Colère acharnée à de hideux sévices,

Et toute la cohorte innombrable des Vices

Et des vils Appétits repus et triomphants.

Et tous, en regardant les beaux petits enfants,

Disaient: Vous serez les acteurs des sombres drames,

Les vivants. Vous serez des hommes et des femmes,

Nés de la fange, par le désir entraînés,

Abjects, vains; c’est pourquoi vous nous appartenez.

Ivres et furieux, vous chercherez vos joies

Dans la chair pantelante, et vous êtes nos proies.

Mais un frisson d’horreur dans leur foule courut

Et tranquille, parmi les enfants apparut,

Avec une douceur amie et reposée,

Pareil au chaste lys que baigne la rosée,

Un enfant couronné d’épines, que ceignait

Une blanche auréole, et dont le front saignait.

Devant son clair regard, aussi doux que les baumes,

S’enfuirent, éperdus, les livides fantômes,

Les Vices, les Fureurs, les sanglants Appétits,

Et lui, le chaste Enfant, tandis que les petits

Le regardaient sans peur de leurs yeux téméraires,

Il leur disait: Jouez en paix, mes petits frères.
Mercredi, 5 janvier 1887.

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Théodore de Banville Apprenti Poète

Par Théodore de Banville

Etienne Jean Baptiste Claude Théodore Faullain de Banville, né le 14 mars 1823 à Moulins (Allier) et mort le 13 mars 1891 à Paris, est un poète, dramaturge et critique français. Célèbre pour les « Odes funambulesques » et « les Exilés », il est surnommé « le poète du bonheur ».

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