Avril

Oh! sois le bien venu, Printemps,

Ami joyeux qui nous accueilles!

Fais voler tes cheveux flottants

Sous ton riant chapeau de feuilles.
Voici le doux mois, cet Avril

Qui sur l’asphalte, en son extase,

Fait briller le chrysobéryl

Et flamber la jaune topaze.
Mille rameaux pleins de bourgeons

Préparent leur folle parure,

C’est pourquoi, mes amis, songeons

A dépouiller notre fourrure.
Serrés par de légers vestons

Et de clair soleil idolâtres,

Les hommes, comme des festons,

Vont briller en taches folâtres.
Les Halles offrent leurs primeurs.

On peut admirer les asperges

Grosses, pour charmer les rimeurs,

Comme des bras de jeunes vierges.
Pareille aux flammes d’un brasier,

Eve, la jeune fleur éclose,

Sent, comme un bouton de rosier,

S’épanouir sa gorge rose.
Plus grisante que les raisins,

Elle va, par un art insigne,

Dans les divers Grands Magasins

Acheter sa feuille de vigne.
Prête à payer d’un seul radis

Le philosophe ennuyeux, comme

Autrefois, dans le paradis,

Elle aspire à manger la pomme.
O psychologue, esprit ouvert!

Même, il faudrait que tu la visses

Grignoter, avant ce fruit vert,

Un tas de rouges écrevisses.
Pendant ces jours aventureux,

Le Printemps, secouant ses ailes

Sur tous les nids des amoureux,

Dit: En classe, mesdemoiselles!
Cernay, c’est le pays charmant

Où l’on dit à Rose: Qu’a-t-elle?

Irisé, le blanc diamant

Ruisselle de la cascatelle;
Et Corot, qui fut dans le vrai,

Donne, en guirlandes ingénues,

Aux coteaux de Ville-d’Avray

Un choeur de Nymphes toutes nues.
Un pays vraiment enjoué

Vit dans la maritime Asnières,

Où l’on dit que parfois Chloé

Subit les injures dernières.
Là d’aventureux matelots,

Prodigues du temps qui s’envole,

Emportent sur l’azur des flots

Des personnes d’un goût frivole;
Et, leurs beaux seins gonflés d’amour,

Les vagues apaisent l’orchestre

De leurs orageux sanglots, pour

Écouter les vers de Silvestre.
Nous sommes las de réfléchir:

Que notre âme enfin s’extasie!

Doux Printemps, viens nous rafraîchir

Avec ton souffle d’ambroisie.
Vous voilà mûrs pour le repos,

Esprit banal qui nous écoeures,

Vaudeville enflant tes pipeaux,

Et vous aussi, thés de cinq heures.
1er avril 1890.

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