Chant séculaire

Notre Eldorado,

Mes amis, enfin doit éclore :

Malgré mon bandeau,

Je vois une nouvelle aurore.

Aux cieux extasiés

Tout est pourpre et rosiers :

Voici l’heure, ô sainte colère !

De chanter le chant séculaire :

Les temps sont venus

Pour les Dieux inconnus !
O sombres penseurs

Forts et seuls comme les grands chênes,

O vierges nos sœurs,

Tendres lys brisés par des chaînes !

Laissez le saint amour

Éclater au grand jour,

Car Cypris, la pâle captive,

A lavé son front dans l’eau vive :

Les temps sont venus

Pour les Dieux inconnus !
Tout ce qu’on pleura,

Dévouement, liberté, génie,

Tout refleurira

Pour le règne de l’harmonie :

L’art sera dévoilé

Comme un ciel étoilé,

Et la Muse, pareille aux femmes,

Chantera ses épithalames :

Les temps sont venus

Pour les Dieux inconnus !
Je vois les doux vers

Rejaillir en strophes écloses,

Et des arbres verts

Un miel pur couler dans les roses.

Les Grâces vont pieds nus

Sur les monts chevelus
Et leur pas dans les fleurs naissantes

Guide en chœur les vierges dansantes :

Les temps sont venus

Pour les Dieux inconnus !
L’Auguste Beauté

A quitté les bois de Cythère ;

Son calme enchanté

Resplendit sur toute la terre,

Et le mal abattu

Sous ses pieds meurt vaincu.

Nous tenons sans honte et sans fièvres

L’Idéal vivant sous nos lèvres :

Les temps sont venus

Pour les Dieux inconnus !
Avril 1846.

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