Une feuille morte tombe…

Une feuille morte tombe, puis une autre, des platanes

dont la cime au soleil semble de corne pâle,

et j’entends des cailloux froids que les hommes cassent.
Je ne sais où les fleurs du jardin sont allées.

Sous le frisson brillant de la nuit des rosées,

les derniers géraniums lourds fleurissent glacés.
Une enfant rouge est immobile sur la route

et, dans l’allée grinçante, picore une poule rousse,

deux poules rousses aux ondulations douces.
Les pissenlits amers et laiteux des prairies

s’espacent, et l’arbousier donne ses fades fruits

aux lèvres des tendres petites filles.
Telle est la vie. J’ai vu, haut, devant ses brebis,

et défaisant de l’air à sa flûte de buis,

le berger les compter une à une, et puis
se remettre à marcher à côté de son âne

qui portait les bidons vers la brumeuse montagne

où les herbes odoriférantes font le bon fromage.
Entre les haies fanées les dernières mélisses

à l’odeur fade et forte, aux fleurs blanches, flétrissent

sans que l’abeille d’or, aux ailes nervées, y glisse.
Dans le buffet poli les poires sont trop mûres

et, de la treille jaune, il tombe au pied du mur

des grains de raisins noirs que le froid rend durs.
Les premiers petit-houx, coriaces et piquants,

portent des boules lisses, rouges comme du sang,

dont on fait des bouquets d’automne charmants.
Engourdie par le froid, au soleil se repose

une sauterelle. Là-bas une belle rose

éclatée va mourir comme meurent les choses…
Il est loin, le jardin d’Été où sont les sauges,

où, près des tomates écarlates et des roses,

tombait le triste et blanc calme des Dimanches chauds.
Il est bien loin ce jour où j’ai pensé à toi

avant de te connaître, en traversant les bois,

mes chiens devant, sous le mouillé soleil matinal.
Alors, la noire épaisseur des feuilles ne laissait

que par moments entrevoir la vue, et c’était,

dans mon cœur et mes yeux, la clarté des vallées.
Alors, c’était des montagnes claires comme la pensée

la plus pure, c’était des pics violets,

c’était un tremblement rose sur les sommets.
C’était des larmes dans mon cœur et des sourires

plus divinement doux que ceux des petites filles

qui essaient sagement leurs premières aiguilles.
Il est bien loin ce jour où j’ai pensé à toi,

où, dans mon âme, planèrent comme des voix

d’anges, quand j’eus franchi la lisière du bois.
Mon âme grave se prosterna sur la grand-route.

Une espèce de chose religieuse et douce

nageait dans l’azur pur où peinaient les bœufs roux…
C’était comme un chant que l’on n’entend pas,

comme un mendiant d’hiver qui traîne ses pas

vers la paille d’auberge où la nuit l’endormira.
Ce jour-là, tout à coup, dans une grande tendresse,

le village, à genoux et triste, s’est montré

et, des acacias, il tombait des caresses.
Les canards, balançant leurs pieds, allaient aux mares.

Les vignes bleues couraient sous les fenêtres noires,

et l’on entendait, dans l’école communale,
le murmure d’abeilles que font les alphabets,

lorsque les enfants doux chantent l’A, B, C, D

devant les beaux tableaux de sciences utiles.
Sur les vieux seuils brisés où les vieillards filent,

du ciel bleu se posait comme près d’une rive

se pose le martin-pêcheur aux plumes vives.
Maintenant tu es loin, petite caressante.

Où est ta gorge tendue et mince, et ta hanche

qui s’arrondit et se ramasse comme une vague ?
Je te revois avec tes cheveux noirs comme une hirondelle,

tes yeux beaux comme toi, ta bouche un peu épaisse,

et ton cou pur, large à l’épaule, et volontaire.
Nous rîmes. Je te disais : oh ! tu as l’air

d’une de ces vieilles gravures de dans Musset

où on est sur un âne sur de la mousse.
Alors tu m’embrassais. Ton tremblement de rire aigu

se mêlait aux baisers de nos lèvres confondues…

Puis nous redevenions sérieux et tout seuls.
Et tu regardais sur mon grand chapeau de soleil,

que j’avais posé là, une branche de glaïeul

que j’y avais jetée négligemment.
1897.

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