L’Auréole

Par le ciel, cette enfant est belle ;

de ma vie je n’ai rien vu de pareil…

Gœthe, Faust.

C’était la fin d’un bal ; nous étions presque à l’heure

Où sous la volupté l’archet frissonne et pleure,

Où sous les gants flétris les doigts serrent les doigts,

Où les fleurs et les pas, les rayons et les voix

Et la gaze envolée en un tourbillon frêle

Jettent au cœur troublé leur parfum qui se mêle ;

À l’heure où l’on croit voir en ces enivrements

Des maîtresses d’un jour caresser leurs amants,

Et les fresques sourire, et l’extase physique

Voler dans l’air, mêlée à des flots de musique !

Tantôt c’était la joie, et le quadrille ardent

Qui se mêle et s’effare et s’élance en grondant,

Qui tantôt rit et chante en strophes inégales,

Puis s’arrête et bondit en éclats de cymbales,

Et penche sur les fronts plus d’un front endormi

Que des mots bégayés font rougir à demi !

Puis la valse emportant dans son rhythme, pensive

Comme un myosotis incliné sur la rive,

Une vierge aux yeux bleus, et dont l’accent vainqueur

La met si près de nous qu’on sent battre son cœur,

Et que, dans cette fièvre ardente et souveraine,

L’enfant, sans rien comprendre au charme qui l’entraîne,

Parmi le chœur immense, a l’air, en se penchant,

D’un ange fasciné par le démon du chant !

Comme dans la clarté les femmes étaient belles !

Celles-ci laissant voir, sous leurs cheveux rebelles,

Des rayons éblouis qui baisaient leurs fronts blancs ;

D’autres, les yeux voilés, comme des lys tremblants

Qui par un soir d’été pleurent sous la rafale,

Baissant leur cou soyeux veiné de tons d’opale ;

Toutes ivres d’amour, et pour l’œil enchanté,

Surpassant l’hyperbole et l’idéalité !

Et je noyais mes yeux dans ces cheveux en tresses,

Et je jetais mon âme à ces enchanteresses

Si pâles qu’on eût dit ces essaims de Willis

Qui sortent en dansant des corolles de lys !

Mais tout changea bientôt et je n’en vis plus qu’une :

De même, quand Phœbé sur le char de la lune

Apparaît dans les cieux de saphir et d’azur,

Tout se voile et s’efface, et son front seul est pur.

Celle que j’entrevis en oubliant les autres,

Madame, avait des yeux brillants comme les vôtres,

Des cheveux d’or, des mains qui n’avaient rien d’humain,

Et des pieds à tenir dans le creux de la main.

Ajoutez un cou mat de cette blancheur rare

Qui fait paraître jaune un marbre de Carrare,

Et deux bras qui prouvaient, ineffable collier,

Que Lysippe à Samos ne fut qu’un écolier !

Je cherchai donc en moi quelle rouerie exquise

Prendrait et séduirait cette blonde marquise

Plus rapide en sa course avec son front riant

Que n’était Lazzara, Camille d’Orient.

Mais quand je m’approchai, je vis sa tête ceinte

D’un tel rayonnement de pudeur grave et sainte,

Il était si divin, le rhythme de ses pas,

Que, don Juan dérouté, je n’osai même pas

Comme le docteur Faust, en me penchant vers elle,

Lui dire à demi-voix : Ma belle demoiselle !

Février 1841.

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Théodore de Banville Apprenti Poète

Par Théodore de Banville

Etienne Jean Baptiste Claude Théodore Faullain de Banville, né le 14 mars 1823 à Moulins (Allier) et mort le 13 mars 1891 à Paris, est un poète, dramaturge et critique français. Célèbre pour les « Odes funambulesques » et « les Exilés », il est surnommé « le poète du bonheur ».

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