Le monde en vaut la peine

Une maison n’est jamais déserte quand celui qui est parti l’habitait vraiment, ainsi la maison de Fernand Léger où les choses parlent d’elles-mêmes et de lui en même temps.

Usuelles et belles, inertes, frémissantes, les choses ont leur mot à dire, les choses à peindre, à dessiner, comme les choses à faire du feu, à faire à manger, à servir à boire, les choses à faire de l’art, les choses à embellir, les choses à faire plaisir.

Une toile retournée contre un mur comme une carte sur une table, annonce l’homme de campagne, un bout de fer tordu évoque le bricoleur, le mécanicien et dit comment, tout jeune, Léger peignait très tôt des forêts de turbines hantées par des robots des bois.

Un verre, une bouteille, une chaise, un chapeau sur un portemanteau échangent des idées :

– Léger n’était pas un peintre de la réalité, il peignait le labeur en costume de marié et le vélo, la fête foraine avec ses joies anciennes, la cigarette, comme la femme, bien roulée.

– Léger n’était pas un peintre du Vendredi Saint, c’était un peintre de tous les jours, mais surtout du dimanche matin, du premier mai et du quatorze juillet, un peintre du Vél’ d’Hiv et du cirque d’Été.

– Léger n’était pas non plus un peintre témoin de son temps, il avait autre chose à foutre que de témoigner dans un procès. Il était dans le coup, bon ou mauvais.

– Il était là, quand les choses sont fête et la fête continue éphémère mais têtue, un point c’est tout et c’est déjà beaucoup.

Et les murs qui n’ont pas attendu après les guerres pour avoir des oreilles, prennent, comme un vieux fauteuil ou un crayon tout neuf, part à la conversation :

– C’est curieux, les gens, comme ils disent d’un autre, il est gai, il est brun, il est fort, disent aussi il «est» mort!

– Façon de parler, peut-être, mais aussi inconsciente affirmation de la vie de cet être.

– Souvent les bons peintres vivent très longtemps et meurent très jeunes, dit une fenêtre ouverte.

Et moi, je m’accoude à cette fenêtre et regarde Fernand Léger. Il est en voiture, sur une route, avec des amis dans le soleil du Midi.

– Le monde en vaut la peine, dit-il avec un grand sourire solide.

– Écris-le! lui dit un ami et sur le blanc d’un journal ou d’un papier d’emballage Léger écrit ce qu’il a dit et le signe avec son petit chemin de fer, son ingénu paraphe ferroviaire.

Un peu plus tard, l’ami colle le bout de papier sur la couverture d’un livre et la chose écrite fait corps avec la chose dessinée. Le monde en vaut la peine! Formule de laisser vivre et de laisser passer.

Le temps n’interrompt pas le Ballet Mécanique, le film de Léger. Une nuit de cet hiver, je vis une scène de ce film, pour de bon, pour de vrai : à la station métro Nation une femme hilare mais blême, sans âge et sans trop de misère apparente montait et descendait, puis remontait, redescendait allègrement et alternativement, les degrés de l’escalier automatique.

Il faisait très froid, la station était déserte comme la place de la Nation et la femme, immobile, montait et descendait avec son sourire de ludion.

C’était son Luna-Park, à cette femme, son petit trépasse-temps gratuit et permanent.

Dans sa cage de verre, la préposée aux tickets somnolait, les affiches, sur les murs, étalaient leur médiocrité mais la lumière artificiellement diurne, avant de s’éteindre, leur faisait une insolite beauté.

Un peu plus tard et déjà au printemps et par un beau matin tout vrai, survolant la Seine en hélicoptère, je pensai à Fernand Léger. Les studios de Billancourt, les usines Renault, le pont de Sèvres ou de Saint-CIoud, Puteaux, l’île de la Jatte, la cokerie de Maisons-Alfort avec ses pièces d’eau d’un vert immobile agressif, les voies ferrées, les remorqueurs, le château de Versailles comme une maquette au poil bien léché, tout avait les couleurs de Léger.

C’était jaune camion-citerne, ocre roulant, vert d’autobus et de bois de Boulogne, noir de gazomètre, bleu de chauffe, rouge baiser et rose brique anémié d’H.B.M. à loyer prohibitif et confort simulé.

C’était aussi lilas blanc comme avant, c’était diabolo grenadine, goudron citron et gris de graffiti sur mur gris de prison, mais c’était joli à l’œil, c’était vivant, calme, rapide, utile et agréable, c’était soleil, musique, chanson.

Au loin, dans la forêt de Saint-Germain, tout comme dans l’Esterel, un incendie surgissait, mais ce n’était pas un incendie naturel, tout simplement un grand feu de cheminées permanent, une usine tournant sur elle-même, machinalement, inlassablement, comme une folle égarée dans la précaire verdure du temps.

Et sans doute, pris par le paysage, frôlé de près, vu comme jamais, avons-nous sans y penser survolé la maison du peintre où les choses continuaient à parler, avec lucidité, indifférence ou amitié.

Ce jour-là, peut-être, la caméra de Gilles le photographe, les écoutait, les entendait, comme un micro et les enregistrait avec vif intérêt et haute fidélité.

Voter pour ce poème!

Ce poème vous a-t-il touché ? Partagez votre avis, critique ou analyse !

S’abonner
Notifier de
guest
0 Avis
Inline Feedbacks
View all comments

Sonnet de nuit

D’un noir éclair mêlés