L’ennui de vivre avec le monde

L’ennui de vivre avec les gens et dans les choses
Font souvent ma parole et mon regard moroses.

Mais d’avoir conscience et souci dans tel cas
Exhausse ma tristesse, ennoblit mon tracas.

Alors mon discours chante et mes yeux de sourire
Où la divine certitude s’en vient luire.

Et la divine patience met son sel
Dans mon long bon conseil d’usage universel.

Car non pas tout à fait par effet de l’âge
A mes heures je suis une façon de sage,

Presque un sage sans trop d’emphase ou d’embarras.
Répandant quelque bien et faisant des ingrats.

Or néanmoins la vie et son morne problème
Rendent parfois ma voix maussade et mon front blême.

De ces tentations je me sauve à nouveau
En des moralités juste à mon seul niveau ;

Et c’est d’un examen méthodique et sévère,
Dieu qui sondez les reins ! que je me considère.

Scrutant mes moindres torts et jusques aux derniers,
Tel un juge interroge à fond des prisonniers.

Je poursuis à ce point l’humeur de mon scrupule,
Que de gens ont parlé qui m’ont dit ridicule.

N’importe ! en ces moments est-ce d’humilité ?
Je me semble béni de quelque charité,

De quelque loyauté, pour parler en pauvre homme.
De quelque encore charité. — Folie en somme !

Nous ne sommes rien. Dieu c’est tout. Dieu nous créa,
Dieu nous sauve. Voilà ! Voici mon aléa :

Prier obstinément. Plonger dans la prière,
C’est se tremper aux flots d’une bonne rivière

C’est faire de son être un parfait instrument
Pour combattre le mal et courber l’élément.

Prier intensément. Rester dans la prière
C’est s’armer pour l’élan et s’assurer derrière.

C’est de paraître doux et ferme pour autrui
Conformément à ce qu’on se rend envers lui.

La prière nous sauve après nous faire vivre,
Elle est le gage sûr et le mot qui délivre

Elle est l’ange et la dame, elle est la grande sœur
Pleine d’amour sévère et de forte douceur.

La prière a des pieds légers comme des ailes ;
Et des ailes pour que ses pieds volent comme elles ;

La prière est sagace ; elle pense, elle voit,
Scrute, interroge, doute, examine, enfin croit.

Elle ne peut nier, étant par excellence
La crainte salutaire et l’effort en silence.

Elle est universelle et sanglante ou sourit,
Vole avec le génie et court avec l’esprit.

Elle est ésotérique ou bégaie, enfantine
Sa langue est indifféremment grecque ou latine,

Ou vulgaire, ou patoise, argotique s’il faut !
Car souvent plus elle est bas, mieux elle vaut.

Je me dis tout cela, je voudrais bien le faire,
Seigneur, donnez-moi de m’élever de terre

En l’humble vœu que seul peut former un enfant
Vers votre volonté d’après comme d’avant.

Telle action quelconque en tel temps de ma vie
Et que cette action quelconque soit suivie

D’un abandon complet en vous que formulât
Le plus simple et le plus ponctuel postulat,

Juste pour la nécessité quotidienne
En attendant, toujours sans fin, ma mort chrétienne.

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Paul Verlaine Apprenti Poète

Par Paul Verlaine

Paul Verlaine est un écrivain et poète français du XIXᵉ siècle, né à Metz le 30 mars 1844 et mort à Paris le 8 janvier 1896. Il s'essaie à la poésie et publie son premier recueil, Poèmes saturniens en 1866, à 22 ans.

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Tu n’es pas du tout vertueuse

Si tu le veux bien, divine Ignorante