Enthousiasme

Vois-tu la jeune vierge à l’âme véhémente,
Qui se meurt chaque jour du mal qui la tourmente ?
La vois-tu, mendiant, comme un trésor divin.
Un cœur qui la comprenne, et le cherchant en vain !
Oh ! qui saura jamais sa souffrance infinie,
Ses jours de désespoir et ses nuits d’insomnie.
Ses larmes, ses sanglots, ses longs déchirements,
Quand, jetant le sarcasme à ses ravissements,
Ceux qui devaient guider sa sublime pensée,
Dans leur vulgaire orgueil la disaient insensée !
Insensée !… Oui, j’étais insensée à leurs yeux,
De dédaigner la terre et d’envier les cieux :
Oh ! oui ! c’était folie à moi que de prétendre
Leur révéler un cœur qu’ils ne pouvaient entendre !
Si je leur demandais naïvement, pourquoi
Les biens que je rêvais s’enfuyaient loin de moi ?
Pourquoi les voluptés que Dieu leur fit connaître,
Et dont il a gravé l’image dans mon être,
Fantômes séduisants, qui venaient me ravir,
Enflammaient mon espoir sans jamais l’assouvir ?
Barbares ! ils traitaient mes tourments de délire !
Dans mon âme si pure ils ne savaient pas lire !

En vain je leur disais : « Guidez-moi jusqu’au but ;
Je veux boire à la coupe où votre lèvre but :
Parlez ! Je braverai les ronces de la voie
Qui mène à l’Oasis où vous goûtez la joie ;
Contre une heure d’amour, de pure volupté,
J’échangerai ma vie et mon éternité. »
Car je croyais alors, dans ma candeur novice,
A la réalité de leur bonheur factice ;
Je ne soupçonnais pas que leurs sourires forcés,
Sous un masque riant cachaient des cœurs glacés.
Mais eux, soit qu’effrayés de mon ardeur avide,
Soit que de leur néant ils sentissent le vide,
Si je parlais d’amour, de gloire ou d’amitié,
Ils secouaient la tête, et riaient de pitié !…

A m’instruire, parfois, quand ils daignaient descendre,
Alors, mon âme aussi ne pouvait les comprendre ;
Nos sentiments luttaient dans d’éternels combats,
Les miens planaient trop haut, les leurs rampaient trop bas
Pour eux, la gloire était le succès d’une brigue,
L’amour, la vanité de quelque obscure intrigue,
L’amitié, le lien d’un pacte d’intérêt
Qu’ils formaient sans plaisir, et brisaient sans regret.

Non ! je n’ai pas compris ces êtres qui végètent,
Et qui devraient subir les mépris qu’ils nous jettent ;
Ames sans énergie, esprits où tout est faux,
Étroits dans leurs vertus, étroits dans leurs défauts,
Dont l’égoïsme et l’or sont les seules idoles,
Qui n’ont pour sentiments que de vaines paroles,
Que des mots sans pensée, idiome impuissant
Qui n’a jamais rendu ce que mon cœur ressent !
Comme au tronc desséché s’étiole la branche,
Près d’eux se consumait mon âme ardente et franche ;
Libre par la pensée, esclave dans leurs fers,
Que de tourments cette âme en secret a soufferts !

A cet enthousiasme auquel on doit un culte,
Ils prodiguaient toujours le dédain et l’insulte ;
Et, torturant mon cœur pour le faire plier.
A leur destin vulgaire ils voulaient me lier !…
Seule, au désert, livrée à ma douleur muette,
Oh ! j’aurais succombé !… mais Dieu me fit poète !
Alors, comme une coupe épandant sa liqueur,
Je versai dans mes chants le trop plein de mon cœur.
Alors, flots déchaînés, mes rapides pensées
Gaulèrent de mon sein en notes cadencées ;
Chaque objet qui frappait mon cœur et mon regard
Passait dans mes tableaux palpitants, mais sans art :
Hymnes improvisés, échos d’une âme libre.
Où tout ce que je sens se réfléchit et vibre :
Là, sont venus mourir mes rêves les plus chers,
Là, j’ai laissé ma vie empreinte dans mes vers !…

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